CHAPITRE XIII
La cloche de Notre-Dame.—Cérémonie de la bénédiction de cette cloche.—Départ de l'abbé Primeau.—Réminiscences sur les cérémonies grandioses qui se faisaient dans la Paroisse — Etude sur le premier curé de Notre-Dame.
La cérémonie de la bénédiction de la cloche de l'église Notre- Dame eut lieu à la salle Mechanics le dimanche 15 janvier 1882.
Cette cloche portait les inscriptions suivantes, qui y sont gravées :
NOTRE-DAME DES CANADIENS 1869—1880 Marie-Joséphine-Anna Léo-Patricius-Joanna Laudate Dominum Omnes Gentes Bénis soient tous ceux qui ont fait Notre-Dame-des-Canadiens
Léon XIII est Souverain Pontife
P. T. O’Reilly est évêque de Springfield
J. B. Primeau est curé de Notre-Dame-des-Canadiens
J. À. Garfield est président des Etats-Unis
John D. Long est gouverneur du Massachusetts
F. H. Kelly, maire de Worcester Il ÿ avait 150 parrains et marraines
À l’époque de la bénédiction de la cloche de Notre-Dame, le
départ prochain de l'abbé Primeau avait déjà été annoncé depuis quelques mois, aussi fut-ce sans grande surprise, quoique
Il se faisait alors à Notre-Dame des cérémonies fort imposantes.
cru en pays essentiellement catholique. La fanfare, la Garde Lafayette, la Société Saint-Jean-Baptiste et l’Association Mont- Calm prirent part à cette cérémonie.
En 1880, le dimanche de la Passion, il y eut à vêpres, le chant de la Passion.
L'abbé Primeau rendait le chant du Christ, M. Joseph O. Tougas celui de l'historien et M. Ferdinand Gagnon, celui du peuple.
Le Vendredi Saint de la même année, M. J. O. Tougas, Hi. laire Bouchard, François A. Payan et Alexandre Belisle, fils, chantèrent les Lamentations de Jérémie.
Que de beaux souvenirs ces événements mémorables ont laissés dans l'âme des paroissiens !
Avant de terminer ce chap;* : nous croyons à propos de consacrer ici une étude personnell à l'abbé Primeau, dont nous n'avons jusqu'ici entretenu le lecteur qu'en suivant le cours rapide d'événements d'ordre plutôt général.
C'est à Chateauguay, en avril 1836, que naquit l'abbé Primeau. Après de solides études au séminaire de Sainte-Thérèse
nous n'aurions probablement Pas eu l'abbé Primeau pour pre. mier curé,
Quand l'appel des Catholiques Canadiens de Worcester se fit entendre pour un prêtre, l'abbé Primeau était sans poste attitré et, par conséquent, plus porté à prêter l'oreille à une requête aussi lointaine,
L'abbé Primeau a passé à Worcester treize années et pendant ces treize années il a largement contribué à jeter les bases des principales œuvres dont nous nous enorgueillissons à juste titre aujourd'hui.
Il serait difficile de trouver de nos jours un prêtre ayant plus d'ascendant sur ses Ouailles que n’en avait l'abbé Pri. meau. (Cet ascendant était tel qu'il suffisait que M. Primeau manifestât un désir pour que de suite ce désir se transformât en réalité.
Mais où donc, nous dira-t-on, le curé de Notre-Dame puisait. il cette influence?
Chaire, il parlait fréquemment de choses domestiques; on l'en. tendit discourir sur l'art de tenir une maison, sur la manière de préparer une bonne soupe, un repas appétissant, sur la
patience, de nervosité. Cependant il savait, en temps et lieu, décrire nos travers et nos défauts d’un ton mordant qui suffi.
Voici une anecdote qui a sa place ici:
Un jour les enfants de chœur dinaient chez lui—c'était l'ha. bitude alors une fois chaque année. Au dessert l'un des jeunes convives, très gêné, essaya de manger de la ‘‘tire’’ en se ser. vant de son couteau et de sa fourchette. ‘Oh la la!'’ s'exclama le curé avec une éclat de rire, ‘mais, mon pauvre gar- Son, prenez donc votre ‘‘tire’’ avec vos doigts; n'en cherchez Pas si long'’.
L'abbé Primeau a laissé des souvenirs indélibiles chez tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre près de lui et de bénéficier ainsi de l’heureuse influence qu'il exerçait sur son entourage.
Voici une autre anecdote:
Nous étions allés un dimanche à Woonsocket; il y a de cela Plus de trente-cinq ans. C'était à une époque d'épidémie, non Pas d'influenza, car cette malfaisante maladie était encore totalement inconnue alors, mais de Partis de surprises outrancièrement gazettés. Cette épidémie qui en était alors à ses débuts, et qui sévit aujourd'hui avec plus d'intensité que ja. mais, tombait sur les nerfs de M. le curé Dauray. Ce bon prêtre voyait tout le ridicule qu'un gasettage aussi intempestif jetait sur les nôtres, aux yeux des autres nationalités. Du haut de la Chaire il démontra en termes très imagés, la banalité de semblables procédés: ‘Mes amis’’, dit-il à ses paroissiens, ‘‘faites
moins; et c'était déjà beaucoup.
e orateur, l'abbé Primeau était superbe, Il avait au
Les supérieures de Mère Maiie-Josepih Mère Marie-Dominique Mère Marie-de-la-Providence Supérieure actuelle Jouleurs Mère Marie-Anne
l'Hospice Saint-Franooie d'A sste.
Mère Marie-des-Sept -L -de-Jésus
NOS Jo RNXALISTES
De haut en bass
EÉctiiond Selist, W, Léni Bousquet
Eugène 1 Iteliste Frédéric Houde Ferdinand Gagnon
Victor Bélanger
J \tbur Pare €
Henri de Vitry Parles Gigauir Ficeman M Saltus
DE WORCESTER, MASSACH USETTS 65
service, qu'il devait faire le sermon de circonstance, Il prit Pour texte ces paroles de l'évangile: ‘‘Une voix se fit entendre dans Rama, avec des pleurs et des gémissements : c'était Rachel pleurant ses fils et ne voulant pas se consoler de leur mort’’ Les anciens se rappellent encore la véritable majesté de cette improvisation.
L'abbé Primeau ne jouissait pas seulement de la respectueuse considération de tous ses Paroissiens et de tous les citoyens de la ville, mais il jouissait aussi de toute la confiance de ses supérieurs.
A ce sujet qu'il nous soit permis de raconter ici le fait sui. Vant que nous tenons d’un vieux paroissien, l'un des fonda-
turelle que lui causaient ces souvenirs:
autre que nous-mêmes, à faire cette démarche et ce que nous faisions alors était tout simplement dans l'intérêt de nos familles et de toutes les familles de Notre-Dame. Monseigneur nous écouta hien attentivement avec bonhomie ; quand nous eûmes terminé 108 remarques, il prit la Parole à peu près en ces
66 LIVRE D’OR DES FRANCO-AMERICAINS termes: ‘‘Je vous félicite, messieurs, de vos bonnes intentions, votre démarche vous honore, vos craintes sont bien légitimes. Ce que vous voulez de moi c'est que je tâche de vous conserver encore votre curé, M. Primeau. Je dois vous dire franchement, sans aller plus loin, que je le voudrais, oui, je le voudrais de tout mon cœur, mais la chose m'est impossible. Il y a déjà plusieurs années que M. Primeau veut vous quitter. Chaque iois qu'il en a l'occasion il me réitère sa demande, que voulez-vous? Je ne puis certes lui refuser ce qu'il me demande déjà depuis si longtemps. M. Primeau est un homme supérieur et comme ilyena peu. En quelques années il a fait de Notre-Dame l’une des premières paroisses de mon diocèse. Com » éducateur érudit, comme prêtre dévoué à son ministère, à ses paroissiens, je ne connais pas son supérieur parmi nos prêtres. Tout ce que je puis pour vous, messieurs, c’est de faire par votre entremise ce que j'ai déjà fait moi-même en personne auprès de M. le curé Primeau. Retournez à Worcester et dites à votre dévoué et respecté curé toute la considération que j'ai pour lui; dites-lui aussi combien c'est avec regret que je lui accorde son exeat, mais n'oubliez pas surtout d'ajouter ceci: que tant que je serai évêque de Springfield, s’il le veut bien, lui Monsieur Primeau, restera le curé de Notre-Dame-des-Canadiens de Worcester.’” Ces belles paroles tombant de la bouche d’un supérieur ecclésiastique, ne sont-elles pas le plus bel éloge qui puisse être fait à l'adresse du regretté défunt?
M. Primeau quitta Worcester en 1882. Il fut curé pendant quelques années à Toledo, Ohio, puis se rendit à Montserrat où il devint le missionnaire des nègres de cette île. Malgré son éloignement, il vint deux fois visiter Notre-Dame-des-Canadiens, qui avait toujours gardé à son fondateur, beaucoup d'estime, de considération et de reconnaissance. Il mourut à Montserrat le 3 juin 1899 et il dort maintenant son dernier sommeil dans cette terre peuplée de noirs, au milieu desquels il s'était exilé volontairement pour terminer son existence.
Le dimanche 18 jnin 1899, M. le curé Brouillet, successeur immédiat de l'abbé Primeau, en recommandant ce dernier aux prières des paroissiens de Notre-Dame, sut trouver des paroles qui émurent l'assistance. ‘‘Si la paroisse Notre-Dame pleure
son regretté fondateur qu'elle aimait, lui aussi’’, a dit M. le curé, ‘‘n’a jamais oublié ses chers paroissiens de Worcester, puisque même dans ses derniers moments de délire ses dernières paroles ont été: ‘‘Pauvre paroisse Notre-Dame-des-Canadiens, comme je l’aime!”’ ’’
Le vendredi 28 juin 1899, l'église Notre-Dame revêtit sa grande toilette de deuil et une grande foule à la fois émue et recueillie se réunit dans l'édifice pour payer un dernier tribut d'hommages à la mémoire de l'abbé Primeau et assister au service solennel pour le repos de l'âme du défunt.
La Société Saint-Jean-Baptiste qui avait pris, trente ans plus tôt, l'initiative pour avoir un curé canadien, était représentée par une forte délégation, et sa bannière et ses drapeaux ornaient l'église.
L'abbé À. Delphos, le premier vicaire qui soit venu à Notre- Dame, mort il y a quelques années curé de Saint-Joachim, de Chicopee Falls, officiait, ayant à ses côtés comme diacre et sousdiacre les abbés J. E. Perreault, curé du Saint-Nom-de-Jésus, et Jules Graton, curé de la paroisse de Saint-Joseph. MM. Alexandre Belisle, fils, Charles Wilmot, Félix J. Charbonneau et Félix A. Belisle, qui étaient enfants de chœur du temps de l'abbé Primeau, agissaient respectivement comme cérémoniaire, thuriferaire et acolytes.
Du testament, rédigé en forme olographe, de l'abbé Primeau, il convient d'extraire les passages suivants:
‘*... J'énonce un désir, un besoin de mon cœur. Oh! comme j'ai toujours voulu être enterré sur la colline qui devait devenir le cimetière des Canadiens de Worcester, non loin de ma chère Notre-Dame.
‘Là ou ailleurs, sur une simple croix de marbre qu'on grave pour toute épitaphe ce qui suit:—
‘PAUVRE M. PRIMEAU"'.