‹ Livre d'or du centenaire de Napoléon en PologneChapitre 6 sur 14 · DISCOURS DU PRÉSIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL M. IGNACE BALINSKI · texte numérisé non relu

DISCOURS DU PRÉSIDENT DU CONSEIL MUNICIPAL M. IGNACE BALINSKI

Monsieur le Chef de l'Etat! Monsieur le Maréchal de la Diète! Très honorable assemblée! Il y a cent ans, vers cette même heure vespérale, l'un des plus grands chefs et des plus grands hommes du monde termina sa glorieuse existence sur une île lointaine, que, selon la parole de Victor Hugo, „Dieu avait fait surgir du fond des eaux comme à dessein pour que Napoléon puisse y mourir".

Il n'est pas de mon intention, en ce moment, d'examiner le génie de Napoléon, cet accumulateur le plus puissant de l'énergie humaine qu'ait connu l'Histoire.

Mon but est d'affirmer que les actes de ce grand homme sont à ce point indissolublement liés à l'histoire de la Pologne et de Varsovie, que, cent ans après sa mort, notre Nation, conviée à ces solennités, prend part à cet anniversaire avec une piété égale à celle de sa Patrie — la France.

Il fut le premier qui, non seulement par la force de l'épée, mais par les principes de la justice et du droit, effaça partiellemet l'oeuvre malhonnête des partages, battit et humilia les puissances qui avaient commis ce crime. Il sut en outre grouper les efforts et l'énergie des Polonais encore émietiés, et revivifia en eux la foi dans la délivrance de la Pologne, la nécessité d'une lutte incessante pour l'indépendance, et il montra au monde la vitalité et l'honneur de la Nation polonaise ainsi que la Vaillance et le courage indomptable de ses soldats.

C'est pourquoi, en ce moment, je suis si heureux et si fier de pouvoir, à l'Hôtel de Ville de la libre capitale de la Pologne, honorer par cette séance solennelle la mémoire de ce grand homme, au nom de Varsovie et au nom du Comité de la capitale de l'anniversaire de Napoléon, et c'est en présence du Chef de notre Etat, commandant en Chef de notre Armée, des représentants de notre Diète, de noire gouvernement, de notre armée, du clergé et de toute notre Nation libre. Je suis d'autant plus heureux que je puis le faire en présence des représentants des puissances alliées, — des puissances alliées, ces puissances qui se sont couvertes d'une gloire impérissable dans cette dernière guerre, — et en particulier en présence des représentants du gouvernement français et de l'Armée française, des fils de la Patrie de ce Grand Homme. (Applaudissements. Cris de: Vive la France).

Je dois en outre souligner avec joie, que, pour la solennité d'aujourd'hui, sont arrivés chez nous les représentants de la splendide capitale de la France — de Paris, à la tête desquels se trouve le Président du Conseil Municipal M. Le Corbeiller; qu'ils reçoivent ici mes remerciements cordiaux.

Qu'il me soit encore permis d'adresser publiquement nos remerciements au Ministre de la Guerre de France, pour avoir envoyé à Varsovie et au Comité, par le Général de Division du Mariez, quelques précieux souvenirs, intimement liés à la personne du grand Chef, et dont la Vue remplit nos coeurs d'une réelle émotion.

Enfin, je suis heureux de remercier tout particulièrement au nom de la Pologne M. le Général du Moriez, ici présent, à qui revient l'honneur d'avoir pris l'initiative de cette collaboration intime da la France et de la Pologne pour la célébration du Centenaire: c'est à sa haute intervention que nous devons la faveur insigne, inespérée, d'avoir obtenu pour la Pologne le prêt des Reliques napoléoniennes que la France lui à confiées pour qu'elles deviennent, le plus longtemps possible, l'objet de la vénération de toute notre Nation.

Honorable Assemblée\ En ce moment, des solennités analogues à la nôtre sont organisées non seulement en France et à Varsovie, mais dans toute une série de villes de la République polonaise: à Poznan, qui fut la première à saluer le grand Chef et les légions de Dqbrouiski qui le suivirent, à Cracovie l'antique, et à Leopol

l'héroïque, à Lodz au sein des ouvriers prétendus bolchéoisés; à Wilno enfin; mais je ne puis les énumérer toutes, et j'espère aussi que le souvenir de l'anniversaire d'aujourd'hui st les actions d'éclat de nos ancêtres conduits par Napoléon donneront confiance à nos villes martyres de Haute-Silésie. (Applaudissements).

Ecoutons. Ne nous semble-t-il pas que sur tout le vaste territoire de la Pologne, au milieu de toutes ses forêts, de tous ses champs et de tous ses sillons, depuis le rempart de Dantzig, depuis l'Oder et la IVarta jasquà à la Dzwina et la Berezyna, se lèvent les anciens grognards de Napoléon s'échappant des tombes en ruines sous des gazons séculaires; ils se dressent, ces anciens soldats du Duché de Varsovie et de toute la Pologne, au jour du centième anniversaire de la Mort de leur Chef, réveillés par l'écho de sa gloire, et, comme pour une revue, rangés en ordre, ils crient „Vive l'Empereur!" Et ils le font comme s'ils manifestaient non seulement en l'honneur du grand Chef, mais encors pour la délivrance de leur Nation et des aitres Nations. Car réellement nous célébrons aujourd'hui non seulement l'anniversaire du grand homme, mais nous rendons en même temps hommage à toute son époque, et avant tout à nos grands pères et à nos arrière grands pères qui combattirent pour la liberté du peuple et la liberté de la Pologne.

Toutes nos anciennes classes, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple, peuvent s' enorgueillir de cette époque et prendre part à cet anniversaire, car, sans oublier l'oeuvre de la constitution du 3 Mai, la constitution et les lois civiles de Napoléon donnèrent l'égalité politique au peuples entier.

Et Varsovie? Que devint Varsovie après le troisième partage? Une petite ville frontière du territoire de la Prusse méridionale ou Sud-orientale! Varsovie cessa d'être capitale du pays, non seulement politiquement mais aussi moralement.

Sous le landrat prussien elle perdit même le gouvernement des âmes. La capitale se couvrit Je mauvaises herbes, mais ce qui es cent fois pis, les âmes engourdies des habitants se couvrirent de rouille; passioemet, ils n'étaient attentifs qu'à ce qui se passait sur l's terres lointaines des Français, des Autrichiens, des Prussiens et des Russes.

Arrive l'automne de 1806: léna — le tonnerre, Berlin — l'orage, ébranlent déjà le ciel, mais à Varsovie tout est calme quoique la terre tremble et s'agite. Et subitement . . .

...Par un sombre jour de novembre on entend le piétinement aes sabots de cheoaux. Des escadrons se précipitent du côté de Wola, et le pont sur la Vistule flambe... Les Français!.. Les Français !. .

La aille resplendit! Ce sont les fenêtres qui sont illuminées. Non! ce sont les âmes qui s'enflamment! Voilà les caoaliers de Murât et à leur suite le Conquérant du monde... Napoléon! Napoléon!...

Et depuis ce jour d'automne, ce 27 Novembre 1806, Varsovie redevint capitale, et le fut désormais constamment, même sous les gouvernements russe et allemand. Elle reconquit le gouvernement des âmes et sa primauté dans le pays.

Qu'il me soit donc permis, au nom de la capitale de la Pologne, d'exprimer l'hommage et la reconnaissance de cette ville au grand Homme dont nous célébrons aujourd'hui le génie glorieux à l'occasion du centième anniversaire de sa mort.

En même temps qu'à lui, notre hommage va à cette époque qu'il créa, à ses compatriotes, à tous ces héroiques chefs et soldats de la France au milieu desquels les troupes polonaises conquirent une page glorieuse et splendide. Grâce à Napoléon, la Nation polonaise démontra au monde qu'elle vit, quelle est brave, puissante, capable de vivre et d'exister comme Etat, et que son indépendance est indispensable pour le bien, la paix et la politique du monde entier.

(Applaudissements. La Président Balinskj répète son discours en français. La Marseillaise retentit).

DISCOURS DE M. LE GÉNÉRAL DE DIVISION NIESSEL. CHEF DE LA MISSION MILITAIRE FRANÇAISE.

Napoléon! C'est le nom du plus grand génie militaire que nous célébrons aujourd'hui. Ce génie certes a son origine dans des dons naturels exceptionnels. Mais nous ne devons pas laisser perdre la leçon de son exemple. Par un travail obscur et persévérant, à l'Ecole de Brienne, au régiment d'Auxonne ou de Valence, Napoléon Bonaparte a sans cesse amélioré et développé ses facultés innées. En étudiant l'histoire, en servant modestement en sous ordre, il a appris l'art militaire. Ce sont ces connaissances lentement amassées et mûrement

M. le Minhlre A. de PANAFIEU.

Ginérai NIESSEL.

Génital comU du MURIEZ.

réfléchies qui vont être la base solide sur laquelle il édifiera toute sa carrière.

Cette carrière, elle débute par les impressionants succès d'Italie: Montenotte, Arcole, Rivoli, la marche foudroyante sur Vienne, qui éveille tant d'espoirs dans les coeurs polonais et que vient interrompre l'humiliante soumission de l'Autriche à Léoben.

Dés lors, c'est la gloire pour le jeune Général! Paris le fête. La rue de la Victoire commémore ses succès. L'Académie des Sciences l'accueille avec éclat.

Mais l'Europe est trop petite pour son génie. Déjà, il s'est embarqué pour l'Egypte. Le Sphinx et les Pyramides, qui dorment depuis quarante siècles, contemplent ses soldats. Le voilà auréolé d'un éclat de légende.

Cependant un gouvernement incapable, le Directoire, mène la France à sa perte. Bonaparte revient en hâte, forme une arméefranchit les Alpes et arrache la victoire à Marengo. Après 8 ans de guerres ininterrompues, le Premier Consul impose enfin la Paix. Aussitôt sa vaste intelligence s'adapte aux circonstances. En quelques mois, par un travail acharné, il ramène à l'intérieur la paix sociale. Il lui suffit pour cela de consacrer les conquêtes de la Révolution, en en supprimant les excès.

Le Concordat, signé avec le Pape, donne la paix religieuse. Le Conseil d'Etat crée l'administration française. L'industrie et le commerce retrouvent dans l'ordre social rétabli, et dans la sage économie du Trésor Public, la possibilité de prospérer de nouveau. Les Arts et les Sciences sont utilement encouragés. Partout se fait sentir l'action personnelle du Génie organisateur qui en qulques mois rétablit la France dans sa puissance.

Un monument subsiste d'ailleurs de ce travail gigantesque: c'est le Code Napoléon, oeuvre puissante et vivifiante que les armées Françaises vont propager à travers l'Europe, et qui partout, en Pologne comme sur le Rhin, laissera la même durable empreinte. Supprimant les anciens abus, abolissant les contraintes tyranniques, proclamant l'égalité politique sociale, le Code apporte aux peuples des perspectives nouvelles, et leur permet un essor économique et social insoupçonné. A qui la sert bien, la France ne ménage pas sa reconnaissance. Successivement, Bonaparte, le petit officier sans fortune, devient

Consul à oie, puis Empereur des Français. Et c'est le Pape lui-même qui vient en grande pompe couronner à Notre-Dame: Napoléon I-er!

De cette époque grandiose date la création de l'Ordre de la Légion d'Honneur. C'est bien une fondation essentiellement française que cette distinction accessible à tous les mérites et confondant dans le même honneur, égal pour tous, le général ou le soldat qui sert son pays par son courage, l'administrateur ou l'industriel qui l'enrichit par son travail, l'artiste ou le savant qui l'auréole d'une gloire intellectuelle!

Et puis, c'est l'Epopée Napoléonienne! la Grande armée qui s'ébranle! l'Aigle qui s' envoie de Capitale en Capitale.

1805 — C'est l'Autriche agenouillée à Ulm et terrassée à Austerlitz. En même temps qu'en Italie, Naples est dominée.

1806 — C'est le coup de tonnerre d'Iéna, qui en un mois anéantit la Prusse.

1807 — C'est l'entrée en Pologne, les Français à Gdansk, Friedland, Tilsit, et... Junot à Lisbonne.

1808 — L'Espagne.

1809 — Eckmûhl, Ratisbonne, Essling, Wagram! C'est l'apogée Les Maréchaux sont ducs, princes ou rois!...

Et puis, en 1813, la lutte acharnée, terrible: les Marie-Louise, — des enfants qui se battent comme des grognards, — l'honneur leur sortant par tous les pores!

1814 — Antée a touché la terre!

Enfin 1815 ~ Waterloo!

Dans toute cette épopée, dans toute cette gloire, dans toutes ces batailles, les légions polonaises ont communié avec les armées françaises. Avec Dqbrowski et Poniatowsl^i, leur histoire est celle de Lefebvre et de Murât. Sous les deux, l'Aigle d'argent de Pologne a volé de concert avec l'Aigle d'or de France! Ensemble^ ils tombent foudroyés par le Destin! L'Elster se referme sur un

cadaore, mais la Pologne sera restée fiiéle jusqu'à la mort au milieu de toutes les défections, de toutes les trahisons. C'est ce lien étroit, scellé dans le sang, qu'un siècle d'oppression n'a pas pu rompre et qui s'est retrouvé intact et toujours aussi fort à l'heure de la Résurrection. Rien ne pourra plus séparer deux Nations que rapproche une sympathie innée, consacrée par la Raison!

Pend int six ans, Prométhée est enchaîné sur un rocher! Sainte- Hélène, lointain fabuleux, qui termine la légende commencée au soleil d'Italie et d'Egypte!

Enfin, le 5 Mai 1821, sa Mort!

La Sainte- Alliance est tranquille, l'Esprit de la Révolution est étouffé!

Eh bien non, il vit plus que jamais. Moins de dix ans après, la Révolution de fuillet se propage à travers l'Europe. La Pologne tout entière en frémit!

Encore dix ans, et le retour des Cendres en marque une nouvelle explosion. Enfin, pour le Géant, c'est le repos „sur les bords de la Seine, au milieu du peuple français qu'il a tant aimé".

Il y repose dans le cadre digne de lui, dans cet édifice imposant que le Grand Roi avait fait construire pour ses vieux soldats. Son sarcophage de porphyre, seul sous la coupole immense, laisse à ceux qui le contemplent d'en haut une impression profondément religieuse. Si l'on s'en approche, l'émotion est à son comble. Derrière les portes de bronze qui tournent lourdement, on aperçoit les victoires de marbre pleurant sur le grand Homme de Guerre, les Drapeaux aux Aigles noirs conquis sur les puissances de proie, les Reliques: le Petit Chapeau, la Redingote grise, le Grand Cordon de la Légion d'Honneur, enfin l'épée d'Austerlitz, simple et modeste èpèe, épée de soldat, épée de la France.

Telle est la Figure qui après avoir dominé le Monde, domine l'Histoire! Sa Gloire n'est pas seulement une Gloire Française, mais une Gloire Humaine. Car son intelligence, une des plus vastes qui aient jamais été, dépasse largement les cadres d'une Nation ou d'une Race.

D'autres conquérants, d'autres hommes de guerre ont connu des fortunes militaires pareilles à la sienne, mais ils ne l'égalent pas, car ils n'ont fait que détruire. Lui seul les domine, car il a su avant tout être penseur et homme d'Etat: organiser, administrer et créer!

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