‹ Livre d'or du centenaire de Napoléon en PologneChapitre 8 sur 14 · DISCOURS DU COLONEL KUKIEL DE L'ETAT- MAJOR GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DISCOURS DU COLONEL KUKIEL DE L'ETAT- MAJOR GÉNÉRAL

Les hommes de génie — écrivait dans une dissertation de sa jeunesse le lieutenant Bonaparte — sont comme des météores qui, brûlant eux-mêmes, sont destinés à illustrer tout un siècle de leur éclat. C'est ainsi que le génie de Napoléon illustra le vingtième siècle. Que serait-il arrivé si le météore napoléonien n'avait éclaté dans le crépuscule d' esclavage qui pesait sur toute l'Europe centrale, méridionale, et orientale? Que serait-il advenu de la Pologne, alors nouvellement écartelée, subjuguée, et encore inconsciente de sa capacité de durer, qui ne s'était pas raidie intérieurement, pas encore fondue en cette statue d'un seul bloc, menacée encore dans son existence nationale? Que serait-il advenu de l'Italie subjuguée, disséquée, sans idée nationale propre et commune, qui était alors, et resta

longtemps après, considérée comme une conception géographique? Qu'aurait été ce siècle pour toutes les nations abîmées encore dans l'ancienne conception du paysan sujet, du servage, l'esprit tenu sous le joug par le despotisme des gouvernements policiers? Mais par contre, pour la Pologne, il eut été tout autre, ce XlX-e siècle de lutte, d'esclavage et de martyre, si la victoire était restée en 1812 avec les Aigles d'or et les Aigles d'argent. Le sort du monde eut connu une autre structure, si alors, après une guerre victorieuse, la Pologne indépendante et unie s'était dressée à côté de la France napoléonienne triomphante, afin d'atteindre en commun les buts immenses conçus par la géniale pensée de César.

Le génie de Napoléon luit subitement, tel un météore. Le monde ne savait pas qu'il grandisssait — soit dans les murs de l'Ecole militaire de Brienne, soit à Paris, soit dans les garnisons vétustés du régiment d'artillerie, — nourri par un feu intérieur, poussé vers la gloire par une immense ambition, se perfectionnant par un labeur intellectuel considérable, se préparant par cet effort aux grandes actions. Encore à moitié étranger, encore séparatiste Corse, arraché par le puissant courant de la Révolution, qui fondait les Etats et les Provinces en une unité nationale bien amalgamée, il devint alors seulement Français par l'âme, fils de la grande Nation. Il brillait en tant qu'officier par ses capacités extraordinaires, il s'éleva dans la grande arène des faits au milieu des difficultés; dans la vingt sixième année de sa Vie il devint Commandant en chef de l'armée. Puis, par sa première campagne d'Italie, le Général Bonaparte, à vingt sept ans, renversa la conception de la guerre qui avait existé jusqu'alors, démolit ce qui s'appelait jusque là l'art de la guerre, métamorphosa jusqu'au fond la guerre et la bataille. C'est avec stupéfaction que le monde contemple cette guerre, semblant méconnaitre toute méthode, — cette guerre qui est un drame plein de passion et d'émotion, — cette guerre acharnée, pénétrée du désir de détruire l'ennemi, de la soif de la bataille victorieuse, — cette guerre, dont tous les actes conduisent par une conséquence rigoureuse à la bataille et à la victoire, dans laquelle c'est avec le pied du soldai que l'on bat l'adversaire, jetant par une rapidité insoupçonnée une masse à l'endroit décisif, au point décisif, — cette guerre dans laquelle la manoeuvre audacieuse et géniale affole l'ennemi, lui enlève l'arme des mains, dans laquelle les parties de l'armée éloignées

dans l'espace sont toujours reliées dans l'action par la oolonlé de fer du Chef! Le monde étonné contemple sa folle témérité, son sang froid, sa raison si lucide, calculant toutes les éventualités de la manoeuvre et de la bataille, ne lui faisant pas défaut aux instants les plus critiques, et surtout son énergie frénétique qui donne à tous ses sous-ordres, à toute l'armée, l'enthousiasme, qui suscite partout ces forces morales dont la source n'est autre que le jeune Commandant en chef. Le météore a brillé. Napoléon s'est révélé comme Chef. Tel, grandissant encore et devenant plus considérable, il est resté le plus grand Chef de l'Histoire.

Mais ce jeune Chef ne se contente pas de remettre en honneur l'ancien mot d'ordre rénovateur de libération des peuples courbés sous le joug, il commence à le mettre en pratique, il commence à créer et à organiser en Lombardie l'Etat italien national, il défend sa création par des coups formidables contre Wurmser et Alvinzy, et par une politique ferme et audacieuse vis-à-vis de son propre gouvernement directorial. Un frisson secoue les Nations sous le joug.

De Milan, notre Dqbrovûskj clame aux Polonais la nouvelle que la France „se bat pour le droit des peuples". L'expédition sanglante du soldat français fut le début de l'indépendance italienne, et quelque peu de notre sang fut aussi Versé pour elle. Mais l'oeuvre de la création de la République Cisalpine n'aboutit que grâce à Bonaparte.

Au moment où la France était menacée, — rayonnant de la gloire héroïque des expéditions d'Egypte et de Syrie, le Général Bonaparte fut, comme Premier Consul, le Chef de la République française: plus tard il devint l'Empereur des Français! Il mit en ordre et organisa l'Etat. Intelligemment il rendit durables les grandes conquêtes de la révolution. Il développa son inoubliable activité de législateur. Il améliora l'administration de la justice et de l'instruction. Il rendit à la Religion le respect qui lui est dû. A l'Armée il donna une organisation qui subsiste encore aujourd'hui dans ses grandes lignes. Génie de la destruction pendant la guerre, il fut à l'intérieur de sa patrie un génie vivifiant et créateur.

Cependant les guerres se rallumèrent; l' Empereur courait d'une expédition à l'autre, en un entraînement fatidique. Ses expéditions n'apportaient pas seulement le sang et la destruction, il n'y avait

pas que „la oicloire et la conquête qui le précédaient et le suioaient". Il apportait aux pays et aux Etats qu'il conquérait, les droits de l'homme, la suppression du servage, la liberté de pensée, la forme représentative, une administration modèle, des tribunaux communs pour tous, l'égalité des hommes devant la loi. Pour nous. Polonais, pour cette partie de la Pologne qu'on appela „Duché de Varsovie" le droit et les institutions qu'il introduisit avaient une signification décisive. Elles nous lièrent à l'Occident. Elles comblèrent le dernier fossé qui séparait la noblesse des autres états. Elles cimentèrent la Nation en un seul bloc. Elles nous apprirent la oie nationale moderne. Et encore aujourd'hui la République ressuscitée érige son droit sur les fondements hérités de la Pologne napoléonienne.

Le cours de ses randonnées guerrières amena Napoléon dans notre pays, posant devant lui la question polonaise. Napoléon n'était pas un idéologue. L'idée du droit des peuples ne se cristallisa en lui dans toute sa plénitude que dans son exil. Il n'aurait pas jeté sa Grande Armée dans les hasards d'une guerre mortelle dans le seul but d'affranchir une Nation étrangère, si l'intérêt de l'Empire ne l'avait exigé. Mais il perçait la brume de l'avenir d'un oeil génial, et sa pensée puissante résolvait les questions européennes les plus embrouillées. Bonaparte étant jeune Général dit un jour à Sutkowski que le dépècement de la Pologne fut une violence, qu'il ne pourra pas se maintenir; comme inspiré par un pressentiment secret, il exprima l'espoit qu'un jour viendrait où il se mettrait en route contre les Russes pour la résurrection de la Pologne; mais avant tout il affirma catégoriquement cette vérité historique, qu'une Nation partagée par ses voisins ne peut se relever autrement que les armes à la main. Depuis lors, ces pensées se retrouvent dans les paroles de Napoléon, comme Général, comme Premier Consul, comme Empereur. On ne les retrouve pas seulement dans les conversations avec des Polonais, alors qu'un intérêt politique pouvait altérer leur sens: dans ses conversations secrètes aoes ses confidents français. Napoléon affirma que la violence des partages de la Pologne devait être vengée et réparée. Cependant il fut déjà cet instrument de Vengeance, et il commença l'oeuvre de réparation.

Après avoir battu la Prusse, alors que ses armées se trouvaient sur nos terres, l'Empereur appelle les Polonais, afin qu'il prouvent qu ils sont dignes d'être indépendants. En même temps il proclame

au monde que la question polonaise est ouverte. Il le proclame sous forme de question, ne préjugeant rien. La réponse devait être donnée par le cours des événements militaires et politiques, par leur logique intime, par cette „nature des choses" dont il se proclamait lui-même l'esclave, qu'il reconnaissait comme maîtresse sans entrailles.

Il était de cette „nature des choses" qu'en 1806 — 1807 notre sort devait dépendre du résultat de la lutte entre Napoléon et la Russie, et devait trouver son expression dans le Traité qui la terminerait. La relation des forces respectives et la pression des circonstances obligèrent à une paix de réconciliation- De là cet inévitable indéterminé dans cette première solution de la question polonaise. Napoléon cherche à la résoudre d'accord avec le Tsar. Recherchant l'alliance avec la Russie, il veut faire de la Pologne le lien de cette alliance. Il propose la reconstruction de la Pologne avec le Tsar comme Roi. Mais la Russie repousse cette solution. La seconde alternative de conciliation restait: une Pologne petite, réduite à l' ex-occupation prussienne, une Pologne sans le nom de Pologne.

Mais ce compromis n'arrêtait pas le développement des idées qui résultaient de la logique intime, de la „nature des choses" même.

A ce début de notre Etat se joignent, au premier orage de guerre, Cracovie et Lublin libérées par nos armes. Vainement Napoléon consent d'autres sacrifices de sa conviction intérieure afin de ne pas irriter la Russie. La Russie Voit déjà dans le Duché de Varsovie la Pologne ressuscitée. Les tentatives de compromis échouent; et, pendant la tension diplomatique, telles un coup d'épée dans le noeud gordien d'Alexandre le Grand, tombent les paroles de l'Empereur, ..qu'il n'abandonnera pas le Duché de Varsovie, même si l'armée russe devait occuper les collines de Montmartre" . La Pologne devenait pour lui la clef de voûte de l'Europe, sa reconstruction la condition de la sauvegarde de la France.

Il prépare la réunion de la Galicie par des accords, la réunion de la Lithuanie par la guerre. Dantzig étant le noeud des communications entre l'Empire et le Duché, en même temps que la base du ravitaillement et de l'équipement du Duché, Napoléon y tient en permanence une division polonaise. C'est au milieu de ces événements que ion arrive „à la seconde guerre polonaise" , à la Grande Guerre. Dans ce grand drame d'action, ayant pour

titre „Napoléon", au point culminant du tragique, apparaît dans toute son étendue la question polonaise.

Il était „Le Dieu de la guerre" pour la légende, et on lui attribuait la toute puissance. Mais en réalité il n'était que le plus grand parmi ses contemporains. Ce qu'il accomplit, il l'accomplit grâce à une tension inouie de son âme luttant aoec ce qui s'opposait à lui et maîtrisant le sort par la puissance de son génie et de sa volonté.

Sa grandeur morale repose justement sur ce qu'il surmonte par la puissance de son âme les difficultés qui s'amoncellent toujours plus menaçantes. Plus encore que son audace de soldat Valeureux, plus encore que le don de rendre son entourage intrépide, c'est précisément cette lutte tragique avec le sort qui place Napoléon au rang des plus grands héros de l'Humanité, qui donne au „petit caporal" sa grandeur surhumaine.

Il perdit la guerre qui décidait du sort de la Pologne, et à ce moment commence la catastrophe qui devait le jeter sur le rocher de Sainte-Hélène; la Nation polonaise ne l'oublie pas. Pour les poètes de ce peuple il fut le créateur d'une nouvelle époque dans les fastes de l'Humanité, de l'époque des peuples libres et fraternels. Ils le virent dans sa tombe „couvert du manteau de soldat et cloué sur son épée comme sur la croix" et ils saluèrent son cercueil revenant dans sa Patrie comme le „cercueil des Nations".

Aujourd'hui, après l'horrible cataclysme de la guerre, pendant lequel la question de la liberté des peuples a progressé de siècles entiers, nous sentons le souffle de l'Esprit de Napoléon dans l'Histoire.

Notre poète a clamé à Dieu: „par nous, accomplis Tes oeuvres". S'il y a des hommes appelés par Dieu afin que sa Volonté soit accomplie par eux, parmi ces élus se trouve Napoléon Bonaparte"! (Tonnerre d'applaudissements).

Célébration solennelle du Centenaire de Napoléon dans la salle de la Cour Suprême

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