QUELQUES PARTICULARITES DE LA VIE
DU
MARÉCHAL NEY
Le Maréchal Ney est fils d'un petit propriétaire de Sarre Louis, il fut élevé par un curé qui était son parent; ceux qui ont correspondu avec lui ont dû trouver dans son écriture et dans sa connaissance parfaite de la langue, les traces d'une éducation reçue dès l'enfance.
Le Maréchal Ney avait un frère qui mourut Capitaine; il avait une sœur qu'il dota et maria à un habitant fort estimé de Nancy. Mr Monier (c'est le nom de son beau-frère) obtint ensuite par la protection du Maréchal une place de Receveur Général.
En 1790 Ney, âgé de vingt ans était sous-lieutenant dans un Régiment commandé par le Duc d'Orléans alors Duc de Chartres. Son Capitaine avait conçu pour lui la plus tendre affection. Il ne cessait de faire l'éloge de son courage, de son exactitude et de ses bonnes mœurs. Ce Capitaine, intrépide lorsqu'il fallait se battre, passait le reste de son tems agenouillé dans les Églises : mais il joignait à sa valeur et à sa piété un défaut qui ne répondait guère à l'une et pas du tout à l'autre de ces vertus. Il était querelleur, tirait l'épée sans cesse, et tuait presque toujours son adversaire : il passait ensuite les jours et les nuits à prier Dieu. Un jour qu'il avait tué en duel un officier, le jeune Ney le trouva se donnant des mea culpa au pied d'un crucifix; pour Dieu mon Capitaine, lui dit-il,
puisque vous êtes dévot, soyez-le désormais avant de luer vos amis. Le Capitaine avait 75 ans lorsqu'il apprit l'élévation du Général Ney au grade de Maréchal de l'Empire. Il partit du fond d'une province éloignée et vint droit à l'hôtel du Maréchal à Paris. J'étais présent à son arrivée; ses pleurs coulaient sur de vieilles moustaches blanchies, qu'il avait respectueusement conservées, il embrassait le Maréchal, il lui disait : « Mon bon Garçon, Monsieur le Maréchal, je suis venu te voir, j'ai une grâce à vous demander, il faut que vous me permettiez de casser un sabre ou deux sous tes ordres, je veux servir sous toi, mon bon brave, je vous en supplie, Monsieur le Maréchal, faites-moi obtenir du service dans votre corps d'armée. »
Le Maréchal le logea chez lui, le combla de soins et d'égards, mais il eut bien de la peine a lui faire entendre qu'il avait honorablement rempli sa tâche et qu'il devait jouir en paix de sa solde de retraite et du souvenir de sa valeur.
Ney servit pendant tout le teins de nos crises révolutionnaires. C'est dans les camps que se conservèrent alors l'élan libéral des Français, le véritable amour de la patrie, et l'honneur toujours si cher à cette brave nation. Les paroles de cet air fameux,
Allons enfants de la patrie le jour de gloire est arrivé
sont la vraie devise des braves qui combattaient sur la frontière tandis que la Convention dévastait l'intérieur de la France.
Le Maréchal Ney méconnut toujours les décrets barbares que cette assemblée rendait contre les émigrés et les prêtres qui seraient faits prisonniers.
Dans une des marches victorieuses de notre armée, des soldats de la Brigade que Ney commandait alors, se
saisirent de trois Ecclésiastiques émigrés qui, surpris dans leur azile, avaient essayé trop tard de prendre la fuite. Ils turent amenés devant le Général, pâles d'effroi, de fatigue et de besoin. N'ey jugea ;ï leur aspect qu'ils avaient peur et faim, et leur dit qu'il les priait de croire qu'entre ses mains des Français fugitifs et malheureux ne devaient compter que sur son appui; ensuite il leur fit apporter un pâté, du vin, se mit à table avec eux et prit disait- il lui-même beaucoup de plaisir à faire bien manger ces pauvres gens qui depuis deux jours n'avaient pu se reposer une seule minute. Quand ils eurent repris quelques forces, le Général leur annonça qu'il allait les faire conduire à une ville prochaine vers laquelle l'armée ne dirigeait pas sa marche. Demeurez-y ajouta-t-il, dormez-y, mangez-y bien, je vous prends sous ma sauve-garde et si par de nouvelles dispositions les troupes s'approchaient du lieu de votre retraite, je trouverais le moyen de vous en faire prévenir. Un de ces trois Ecclésiastiques est encore Curé de la paroisse de Montreuil à Versailles; il a souvent raconté ce trait de la vie du Maréchal Ney.
Mais je ne veux point louer Ney sur une générosité que presque toute l'armée française a montrée comme lui, et si je me suis plu à citer ce fait, c'est parce que sans doute peu d'officiers généraux après avoir sauvé des émigrés se sont mis à dîner avec eux.
Ney retira un jour des mains des soldats un jeune français qui rentrait du pays ennemi et qu'ils allaient massacrer; il l'attacha à son service, prit confiance en lui, et toutes les fois que l'armée avait gagné une bataille, Ney appelait cet homme, le chargeait d'un sac d'écus, prenait de l'or, passait une redingote grise et s'en allait à travers champs porter des secours aux paysans qui avaient fui leur village ou à ceux qu'il trouvait pleurant sur les débris de leur chaumière. « Il n'y a plus d'ennemis parmi les vaincus >>, disait le brave Ney. Le fidèle domestique de
qui je tiens ces détails me disait en les contant : « J'étais bien sur que le lendemain d'une victoire mon Général me demanderait sa redingote grise. »
C'est en vain qu'on voudrait affecter aujourd'hui de confondre cette partie de la nation qui formait les armées Républicaines avec les satellites de Roberspierre; par cette association on parviendrait plutôt à justifier les crimes de ceux-ci qu'à ternir la gloire et les vertus de ceux-là. Ney, plus que tout autre officier français, détestait les crimes de la révolution et les lias courtisans dont les discours ou les insinuations perfides tendaient à assimiler nos guerriers avec nos factions, outrageaient sa grande âme par l'offense qui lui était le plus sensible.
Dans le moment le plus chaud d'une bataille (je parle toujours des Guerres d'Allemagne), le combat était engagé à l'arme blanche sur une partie de la ligne; un jeune Colonel hongrois s'avança vers celui qu'il reconnut être le Général et l'apostrophant d'une voix forte, cet insensé l'appela « Assassin de son Roi, mangeur d'hommes, buveur de sang. » Le Général qu'il insultait ainsi était le brave Ney, qui n'écoutant que sa colère pique son cheval, s'élance au milieu des ennemis, et d'un coup de sabre aussi terrible que ceux des plus fameux paladins, frappe le malheureux Colonel et le pourfend jusques à la ceinture. Ney se trouva ensuite entouré d'ennemis, il se battit à outrance : son cheval fut tué, il s'en dégagea et continua de se défendre. Il avait déjà tué ou mis hors de combat dix hongrois, lorsque le Général Autrichien qui approchait lui cria qu'il devoit se rendre, qu'il n'était plus que téméraire. C'est vrai, dit Ney, mais je ne me rendrai que le sabre à la main. Le Général Autrichien y consentit; on fit place à l'intrépide Français; et il fut conduit dans un château voisin du lieu ou l'on se battait. Là après quelques instants de repos, le Général Ney s'aperçut qu'il avait sur lui cent Louis et deux montres.
On imagine aisément qu'aucun hongrois n'avait osé le dépouiller. Il fit venir ceux à qui il s'était rendu et leur donna l'or et les montres en disant que c'était le droit de la guerre. Peu de jours après il fut racheté par l'échange de 1500 prisonniers.
Le Maréchal Ney n'aimait point qu'on vantât ce trait de sa jeunesse. Je l'ai vu imposer silence à un de ses aides de camp qui voulait en parler, en lui disant que c'était une faute provenant de la fougue de son âge et de la colère dont il avait été saisi. Il faisait même peu de cas des militaires qui se livraient aux élans irréfléchis d'une valeur inutile. On lui a entendu dire en voyant un jeune officier se jeter volontairement suivant son habitude dans des périls qu'il eut pu éviter : « Cet homme dégoûterait de la bramoure, il en fait une folie. »
Je viens de dire qu'il avait interrompu quelqu'un qui voulait devant lui citer une de ses propres actions qu'il trouvait blâmable, mais il en était de même de tous ses traits de bravoure; il ne soutirait pas qu'on lui en parlât et n'aimait pas qu'on en parlât devant lui. Heureusement pour l'histoire, ils sont gravés dans la mémoire de tous ceux qui en ont été témoins et seront recueillis.
Il avait pris par ruse la ville de Mannheim et comme sa valeur lui avait été inutile dans cette expédition, il la racontait quelques fois en souriant.
Pendant que l'armée assiégeait Mannheim, Ney alors Général de division, se hazarda à y entrer un jour de marché sous les habits de paysan. Né alsacien, il parlait parfaitement l'allemand, et il passa presque toute la journée dans la ville sans qu'on songeât à le soupçonner d'aucun mauvais dessein. Avant de sortir il s'arrêta pour manger chez le Gardien d'une des portes, qui était en même teins cabaretier; il trouva cet homme fort agité, lui demanda quel était le sujet de son inquiétude, et le Gardien lui répondit que sa femme était au moment
d'accoucher, que les douleurs la prendraient sans doute dans la nuit et que la rigueur avec laquelle on fermait les portes à cause de l'ennemi, l'empêcherait de l'aire sortir quelqu'un pour aller chercher l'accoucheur qui demeurait hors de Mannheim; il ajouta que les accouchements de sa femme étaient toujours périlleux, qu'elle n'avait confiance que dans le chirurgien qu'il désignait, qui était effectivement fort habile, que faute de pouvoir l'avertir sa femme allait mourir, mais que s'il envoyait quelqu'un de la ville qui serait obligé de rentrer avec l'accoucheur, il courait risque d'être dénoncé, qu'il n'osait se fier à personne de crainte de perdre son état, que d'ailleurs personne ne voudrait sortir de crainte d'être fait prisonnier et il recommença à se désespérer. Si vous voulez, dit Ney, je vous amènerai l'homme qu'il vous faut. Le portier accepta avec joie. Ney avait ajouté tout ce qui devait contribuer à le tromper, qu'il était d'un village voisin, qu'il connaissait les chemins détournés, qu'il parlait français etc, etc, et d'ailleurs le pauvre homme ne songeait qu'à sa femme. On convint donc qu'à minuit précises il irait ouvrir une petite porte du rempart dont la clef lui était confiée. Ney s'y trouva ainsi qu'on peut le croire et avec lui un bon nombre de soldats, mais fidèle à sa promesse, il amenait aussi l'accoucheur et comme il le disait lui-même, la ville fut prise, mais la femme fat accouchée, car la bonne foi était une des vertus qui signalaient ce grand homme que de fatales circonstances ont mené à périr condamné comme traître.
La perfidie, la dissimulation, le mensonge et tous les vices qui prennent en politique le nom de vertus, lui étaient odieux; il donna toujours des inaz'ques de sa haine contre les Tyrans.
Un décret à la fois sanguinaire et impolitique avait déplu à l'armée. Ney, alors Général de brigade, la quitta sans congé et vint à Paris sans en donner avis à qui que
ce fut; il se présenta au Comité de Salut Public; là il parla contre le décret avec la véhémence qui lui était naturelle et qu'accroissait encore son indignation; mais en sortant du Comité il apprit que Roberspierre, offensé de sa démarche et de sa sincérité, avait donné l'ordre de l'arrêter. Ney sans s'arrêter en aucun endroit alla prendre un cheval à la poste, courut à franc étrier jusqu'au camp, il y arriva si vile qu'au besoin il eut pu prouver l'alibie. Le Tyran Plébéien n'osa pas le faire arrêter au milieu de ses soldats.
Je sais qu'il se trouve en Europe beaucoup de personnes judicieuses et non aveuglées par la haine qu'ont inspirée les conquêtes des Français, qui peuvent ne pas comprendre comment avec toutes les vertus que renfermait le cœur d'un brave comme Ney, et tous les nobles et généreux sentiments qui brillent parmi tant de valeureux Capitaines, l'armée Française ait combattu pour la Convention, pour le Directoire, et pour l'Empereur et qu'elle ait ainsi acquiescé aux différentes sortes de Couvernemens qui ont désolé ou illustré la France, et soutenu avec une égale fidélité des loix, des mesures politiques, des systèmes d'administration si opposés entre eux. Le plus superficiel examen la peut aisément laver de ce reproche. Le fanatisme Républicain a excité le courage de nos armées révolutionnaires et uniquement occupées de vaincre, composées d'ailleurs de jeunes braves nullement formés aux [manque un mot], elles ont la plupart du tems fermé les yeux sur des meurtres faits au nom de leurs divinités la liberté et la patrie. Il ne faut pourtant pas oublier les conspirations qui se tramèrent à cette époque dans les camps; ces conspirations font assez voir combien le gouvernement terrible qui dirigeait la France était détesté de nos braves, mais elles furent formées en faveur du Gouvernement qui venait d'être renversé et l'effroi île voir régner un Roi rapprocha davantage une
armée Plébéienne d'un gouvernement parmi lequel elle ne voyait point de nobles.
L'époque pendant laquelle le Directoire des Cinq gouverna la France, présente de grands faits d'armes, mais on y remarque deux grands Généraux se partageant l'esprit des armées, qui en s'observant mutuellement et se tenant lieu l'une à l'autre de balance, ont favorisé nécessairement la durée d'un gouvernement sous lequel chacune voyait bien que tout était dans les mains de ces deux Généraux. Enfin le Directoire tomba et ce fut par une conspiration formée dans l'armée. Je ne pense pas qu'on puisse s'étonner de rattachement des troupes pour l'Empereur ni leur demander compte de l'assentiment qu'elles ont donné au moins en masse à ses mesures oppressives. Il ne faudrait pas connaître le cœur humain ni l'instinct qui entraîne les Français vers la Gloire et fascine leurs yeux en faveur des héros
(EH
Les renseignements suivants, extraits du Dictionnaire de Larousse, article Ney, sont intéressants à lire après ces récits :
Ney s'enrôla le 6 décembre 1788. Lieutenant le 5 décembre 1792. En 1795-1796, Campagne en Allemagne. Général de brigade le 8 août 1796. Pendant cette campagne il avait sauvé la vie à un grand nombre d'émigrés, faits prisonniers. « Mis en 1797 à la tète d'un corps de hussards, Ney contribua par des charges brillantes à la défaite des Autrichiens à Neuwïed (17 avril) et à Dierdorf. Le 22 avril, il poursuivait l'ennemi à Giëssen lorsque, ayant eu son cheval tué sous lui, il fut entouré par un gros de cavaliers, se défendit avec le tronçon de son sabre et fut fait prisonnier. Mais presque aussitôt, à la suite d'un échange, il revint prendre son commandement sous les ordres de Hoche. La signature des préliminaires de Léoben, suivie du traité de Campo-Formio (14 mars 1798) mit alors lin à la guerre qui ne tarda pas à recommencer. Envoyé à l'armée
que commandait Bernadotte, Ncy se signala dès le début de la campagne par un trait d'une rare audace. Ayant reçu l'ordre de s'emparer de Manheim, il s'introduisit furtivement dans la place avec 150 hommes déterminés et s'en rendit maître. Cette action d'éclat lui valut le grade de général de division (28 mars 1799). »
Le socle de la statue du Maréchal Ney, Carrefour de l'Observatoire, à Paris, porte : « Prise de Manheim 1 mars 1799. »