‹ Livre de famille (volume 3)Chapitre 25 sur 62 · DEPUIS · texte numérisé non relu

DEPUIS

SMOLENSK A ORZA d ii 16 a 11 22 Novembre 1812.

(EH

L'héroïsme et l'habileté du Maréchal Ney, à l'arrière-garde de la Grande Armée, pendant la retraite de Russie, ont beaucoup contribué à rendre célèbre sa glorieuse carrière militaire. Mais les détails en sont généralement peu connus. Le récit suivant de seulement cinq jours de cette retraite en donnera une idée. Le manuscrit sur lequel je l'ai copié porte cette mention de la main de mon grand-père Partiot :

« Cet écrit est du Général d'Hautpoul. 11 a été copié par M'' Pech conseille]1 à la cour royale qui me l'a donné ce juin 1841. »

li. Napoléon était parti de Smolensk le 14 novembre à 9 heures du matin laissant dans la ville le prince Eugène, et le maréchal Ney soutenait encore l'arrière-garde sur la rive droite du Boristhène (').

lô. Le prince Eugène partit le 15 vers deux heures, au moment où le maréchal Ney entrait dans Smolensk. Les maréchaux Davoust et Ney étaient chargés de faire évacuer les hôpitaux autant que les moyens le permettraient et de faire distribuer dans leurs divisions les magasins considérables de vivres et d'effets qui existaient encore à Smolensk. Il s'éleva

(') Le Borysthène est plus généralement connu sous le nom de Dnieper. (E 11)

à ce sujel une altercation violente entre ces deux maréchaux, le premier ayant déjà livré au pillage tous les magasins quand le second arriva dans un dénuement absolu. Cette altercation fut poussée assez loin pour influer ensuite sur la conduite de l'un envers l'autre.

Les généraux Lariboissières et Chasseloup étaient chargés d'amonceler environ 200 pièces d'artillerie qui n'avaient pu être emmenées, afin d'y mettre le feu, de réunir tous les caissons chargés prés des murs de la citadelle, et d'enfouir toutes les poudres qui se trouvaient au magasin dans des mines qui avaient été pratiquées sous divers points de l'énorme muraille qui entoure Smolensk de manière à opérer la plus grande destruction possible. 16. Les journées des 14, 15 et 1(5 furent employées à ces divers travaux. Dès le matin du 16 le feu se manifesta dans une grande partie de la ville; le froid était déjà excessif, les soldats malades ou blessés que l'incendie chassait des hôpitaux périssaient de froid et de misère et toutes les rues furent bientôt jonchées de leurs cadavres; de toutes parts le désordre devenait effrayant, et une immense quantité de traînards et d'impotents, qui venaient se mêler dans les rangs des divisions, y portaient déjà une confusion extrême.

Dans cet état de choses le maréchal Davoust avait ordre de quitter Smolensk le 16 à midi emmenant son corps d'armée et une division du maréchal Ney; il devait marcher avec sa première division jusqu'à Krasnoë sans s'arrêter et échelonner les autres sur la route, afin de maintenir les communications et protéger la retraite du maréchal Ney; celui-ci devait partir à minuit après avoir mis le feu partout et fait allumer toutes les mines.

J'étais resté auprès du maréchal Ney. Le 16 à minuit

nous sortîmes de la ville, après avoir réuni avec une peine extrême tous les traînards q u i obstruaient nos rangs. Environ une heure après toutes les mines jouèrent successivement, lous les caissons d'artillerie sautèrent : il est impossible de se peindre un spectacle plus effroyable et plus imposant que celui qui nous frappa alors: la terre tremblait sous nos pieds, d'énormes colonnes de l'eu s'élevaient jusqu'aux nues, l'horizon paraissait embrazée de toutes parts; bientôt le plus morne silence et une obscurité profonde, qui n'était tempérée que par l'éclat de la neige, succédèrent à ce bouleversement, et nous marchâmes ainsi toute la nuit frappés de la terrible destruction dont nous venions d'être témoins.

17. Dès le point du jour le 17, je [iris congé du maréchal pour aller en avant rejoindre le grand quartier général. Une canonnade assez vive que nous avions entendue la veille au soir nous donnait quelques inquiétudes sur la position du maréchal Davoust, mais nous comptions cependant, toujours sur les divisions qui devaient être échelonnées sur la route. A peine j'avais fait une lieue, que j'aperçus un parti de cosaques chargeant sur les hommes isolés qui se trouvaient en avant. Je fus chargé moi-même et n'eus que le temps de rejoindre le maréchal Ney; quelques tirailleurs qu'il envoya les eurent bientôt dispersés, mais à mesure que nous avancions nous vîmes les cosaques augmenter et venir enfin en très grand nombre sur notre gauche. Dès ce moment le maréchal fut obligé de faire marcher les troupes par peloton, de réunir au centre de la colonne les bagages et les traînards et de faire éclairer les flancs par quelques détachements de

cavalerie légère qui lui étaient restés et des tirailleurs des 4omo et 18'""' d'infanterie. Nous marchâmes ainsi toute la journée en faisant quelques haltes, engageant avec les cosaques de légères escarmouches, mais sans trouver aucune des divisions que nous comptions rencontrer; une grande quantité de morts, de l'artillerie et des bagages abandonnés nous faisaient présumer qu'elles avaient été attaquées par des forces auxquelles elles n'avaient pu résister. Nous nous arrêtâmes à la nuit pour bivouaquer auprès du

village de que nous trouvâmes encombré de

débris de bagages français; j'y trouvai entr'autres ma voilure et mes équipages dont les débris servirent au feu de mon bivouac.

18. Le lendemain 18 nous continuâmes notre route, harcelés continuellement par un parti de cosaques qui commencèrent bientôt à nous attaquer avec du canon. Arrivés enfin près d'un ravin considérable, à deux lieues environ de Krasnoë et dont les bords étaient assez élevés pour découvrir une partie de la route qui nous restait à parcourir, nous aperçûmes de nombreuses colonnes d'infanterie qui arrivaient par notre gauche et qui occupaient déjà la route. Nous ne doutâmes plus alors que le maréchal Davoust n'eut, été vivement attaqué, obligé de concentrer ses forces et que toute communication avec le reste de l'année ne fut entièrement interceptée.

Le seul espoir de salut qui se présentait à nous fut de tenter un passage de vive force. Le maréchal Ney avait trois divisions d'infanterie commandées par les généraux de division, dont la force pouvait s'élever à 6 000 mille combattants et à peu près un pareil nombre d'isolés, sans armes, qui ne faisaient

qu'entraver tous nos mouvements; il avait en outre quelques détachements de cavalerie légère et 12 ou 15 pièces de canon seulement.

Malgré l'aspect formidable des lignes ennemies, le maréchal se décida à l'attaque et se mit à la tête de son état-major. Deux divisions passent le ravin sur la glace et sur un petit pont de bois qui pouvait à peine supporter l'artillerie; tandis que la troisième division reste encore pour observer les colonnes qui arrivaient toujours par notre gauche. A peine eûmes nous atteint le plateau opposé que nous fûmes atteints par une salve de 40 pièces de canon en batterie qui nous attendaient : nous chargeâmes malgré cela avec une telle impétuosité que nous culbutâmes successivement les trois premières lignes qui nous étaient opposées, mais nous nous trouvâmes en même temps au milieu d'une armée formidable qui se ralliant sur nos lianes, menaçait de nous entourer de toutes parts. Les soldats effrayés et ayant déjà perdu la moitié des leurs fuyaient en désordre et se précipitaient dans le ravin, poursuivis par une masse énorme de cavalerie légère qui leur passait sur le corps. Le maréchal se jette au milieu d'un bataillon, s'en entoure, parvient ainsi à rejoindre l'autre plateau du ravin et se hâte de rallier les fuyards avec la 3cmo division. Nous ne dûmes notre salut qu'à la timidité des Puisses qui, étonnés de la vigueur de notre attaque et ignorant nos forces, n'osèrent nous poursuivre au delà du ravin. Je fus pour ma part blessé à la cuisse par un biscayen qui tua mon cheval au moment ou je cherchais à rallier un bataillon autour de moi. Je me trouvai culbuté sous les pieds des chevaux ennemis ainsi que les soldais qui m'entouraient, dont la plupart furent percés

à coups de lance. Je fus assez heureux pour m'échapper et je rejoignis le maréchal après m'être jeté dans le ravin.

Le maréchal ayant été à même d'apprécier toutes les forces de l'ennemi, jugea qu'une nouvelle attaque était inutile et nous perdrait infailliblement. Je lui observai que le maréchal Davoust devait être à Krasnoë, avait dû entendre sou attaque et ne pouvait manquer de venir à son secours pour favoriser son passage et mettre l'ennemi entre deux feux; mais d'après la vive altercation qu'ils avaient eue ensemble à Smolensk, il rejeta cette idée et eut lieu de s'en applaudir. 11 pensa donc dès lors à se jeter de l'autre côté du Boristhène, qui n'était qu'à deux lieues sur notre droite; mais il n'avait aucune connaissance du pays, il ignorait si le fleuve avait quelques points guéables et si la glace était assez forte pour passer. Malgré ces incertitudes, il commença à effectuer une espèce de retraite d'une ou deux lieues environ vers Smolensk, pendant laquelle il ne fut poursuivi que par des cosaques.

Un major russe vint en parlementaire sommer le maréchal de capituler, en lui annonçant que le corps de Davoust avait é!é entièrement détruit, que l'armée qu'il venait de combattre était celle de Miloradowich forte de cent mille hommes, et que la grande armée de Kutusow arrivait en outre sur notre flanc, que d'après cela une plus longue résistance devenait inutile et même déplacée. Le maréchal le renvoya sans lui répondre. Il reçut du même parlementaire trois sommations consécutives; mais s'étant aperçu que cet officier allait et venait très lentement et cherchait à observer nos forces, il profita de quelques coups de canon qui

furent tirés pendant la dernière conférence pour le constituer prisonnier et le garder avec nous.

Le maréchal fut s'établir à la nuit tombante près du

village de à droite de la route, c'est-à-dire à

notre gauche par suite de notre mouvement rétrograde; il lit allumer les feux de bivouac, en indiquant l'intention d'y passer la nuit. Les Russes nous regardant comme une proie assurée pour le lendemain, cessèrent de nous poursuivre et établirent aussi leur bivouac. Nous entendions dans ce moment quelques coups de canon vers le grand ravin; nous eûmes d'abord quelque espérance des secours que nous attendions du maréchal Davoust, je l'observai au maréchal Ney en le pressant <lij tenter une nouvelle attaque à l'improviste, niais il ne s'y trompa pas et m'assura que jamais Davoust ne viendrait à son secours. En effet nous sûmes depuis que c'était une réjouissance des Russes sur notre défaite.

Dès que tout fut calme le maréchal nous lit partir dans le plus grand silence, laissant quelques hommes montés chargés d'entretenir les feux pour tromper

l'ennemi, et se fit conduire jusqu'au village de

au bord du Boristhène. Sur les renseignements qui lui furent donnés il apprit qu'il n'existait aucun gué, que le fleuve avait environ douze pieds de profondeur, que la glace n'était point encore très sûre et qu'enfin les rives offraient des escarpements presque impraticables. Il fut reconnaître lui-même la vérité de ces fâcheuses assertions. 11 fallait cependant passer ou se rendre : le passage fut résolu, toutes les troupes qui se réunirent au bord du fleuve enfoncèrent bientôt la glace sur la rive gauche, quelque chevaux qui s'éfaient hasardés les premiers la cassèrenl aussi en retombant des

escarpements de la rive opposée, de manière qu'il ne restait plus qu'un plateau de glace flottant heureusement encore sur la partie la plus profonde. 11 fallut se résoudre à abandonner et à précipiter dans le fleuve le peu d'artillerie qui nous restait ainsi que tous les bagages. Les hommes à pied et un très petit nombre de chevaux passèrent les uns après les autres sur ce plateau de glace, obligés la plupart de se mettre dans l'eau pour le rejoindre et le quitter; nous passâmes ainsi sur la rive opposée.

19. Ce passage extraordinaire s'effectua dans la nuit du 18 au 19. Nous laissâmes une grande partie des

malades et des blessés au village de et nous

ne restâmes plus que 5 à 6 mille hommes, y compris tous les traînards qui nous suivaient encore. Après une petite halte nécessaire pour réunir les troupes, nous marchâmes toute la nuit en silence dans une épaisse et vaste forêt, cherchant à nous guider sur le cours du Boristhène. Nous nous trouvions échappés presque miraculeusement de la grande armée Russe, mais il nous restait l'inquiétude de rencontrer quelques parties de l'armée de Vigtinstim [Wittgenstein] qui, après ta retraite des maréchaux Victor et Oudinot, avait dû quitter les bords de la Dwina pour rejoindre l'armée de Kutusow. Dans cette incertitude nous arrivâmes à la pointe du

jour le 19 au village de Le plus grand calme

y régnait, mais dès que quelques vedettes cosaques eurent tiré sur notre avant -garde et que les habitans s'aperçurent de notre entrée, il y eut bientôt une grande agitation et nous vîmes sortir des maisons un assez grand nombre de cosaques que nous fîmes prisonniers et dont les chevaux remontèrent plusieurs de nos officiers. Nous

apprîmes par eux que Platmv avec 25 000 cosaques et une grande quantité d'artillerie légère montée sur des traînaux, était cantonné dans les environs.

Notre désespoir fut extrême; nous ignorions absolument ce qu'était devenue l'armée française; nous nous trouvions au milieu du corps de Platow après avoir échappé avec tant de peine à celui de Miloradowich ; notre position ne pouvait être plus critique. Le maréchal rallia ses troupes, les ranima par l'espoir de rejoindre bientôt la grande armée et par le sentiment de leur supériorité sur des bandes de cosaques : mais il me fit part en particulier de tout le danger de notre situation; il me dit qu'il était affreux sans doute pour un ofhcier d'être fait prisonnier de guerre, que dans de telles circonstances on le pouvait sans deshonneur, qu'il n'en était pas ainsi de lui, qu'un maréchal de France ne pouvait tomber vivant entre les mains d'un ennemi, que ce serait pour les Russes un trophée qu'il ne leur donnerait jamais; il ajouta qu'il nous conduirait jusqu'au dernier moment, et que s'il était obligé de nous abandonner avant d'avoir trouvé la morl dans nos rangs, ii avait un pistolet tout prêt pour se brûler la cervelle. Je ne pus rn'empêcber d'admirer un tel enthousiasme d'honneur national et j'étais loin de penser que ce grand homme terminerait sa carrière par la mort des coupables.

Nous partîmes du village de pour nous

jeter tout à la fois sur les bords du Boristhène que nous ne cessâmes de côtoyer toute la journée; bientôt l'alarme fut donnée aux cosaques, ils se mirent à notre poursuite de tous côtés, nous voyons leur nombre s'accroître à chaque instant. La rive du fleuve à laquelle nous appuyons un de nos flancs

est très escarpée, coupée de ravins, de taillis de bois presque impraticables; c'est dans ces bois que nous nous réfugions et que nous cherchions toujours à éviter des attaques au-dessus de nos forces. La moindre interruption de ces bois était pour nous le plus grand des dangers. Des huttes de paysans, quelques misérables villages que nous rencontrions, nous fournissaient des vivres que le soldat enlevait en marchant.

Nous eûmes à franchir quelques rivières et autres passages difficiles, toujours assaillis par les cosaques. Bientôt nous nous trouvâmes au milieu d'une éclaircie que nous avions à traverser. Les cosaques chargèrent vivement notre arrière-garde ; notre flanc gauche était appuyé au Boristhène et notre droite était resserrée par un coteau que l'ennemi avait hérissé de canons et qui ne cessaient de foudroyer nos rangs; nous marchions en colonne n'ayant d'autre espoir que d'atteindre un bois que nous apercevions devant nous. A peine nous arrivions à ce bois que plusieurs pièces de canon qui y étaient embusquées tirent à mitraille sur la tète de la colonne et renversent presque tous les officiers qui étaient autour du maréchal. Le découragement fut à son comble, les soldats se jetèrent à terre, abandonnent leurs armes et crient pour la première fois qu'il faut se rendre. Le maréchal resté presque seul à cheval écumait de rage, il parcourait la colonne, excite les soldats, d'une voix terrible, leur montre la France devant eux ou la plus horrible captivité; il parvient à les enlever, à leur communiquer son audace; tous se relèvent en poussant le cri de vive l'Empereur et se précipitent en désespérés sur les pièces qui venaient de tirer. Elles n'eurent que le temps de se

sauver de toute la vitesse de leurs chevaux. Le maréchal enthousiasmé du courage de ses soldats nie prit vivement par le bras et s'écria en les montrant du geste : eh bien ces braves gens ont encore le cœur français ; nous gagnâmes le bois et fûmes encore une fois sauvés.

La nuit commençait, nous marchions toujours harcelés de tous cotez, lorsque nous arrivâmes au bord d'un ravin qui peut être regardé comme impraticable. Acculés ainsi entre le ravin et le Boristhène, les cosaques croyaient encore nous tenir. Nous n'hésitâmes pas à nous précipiter du haut d'un escarpement rapide, en nous laissant glisser sur la neige dont il était revêtu; les cosaques s'apercevant que nous leur échappions encore, chargent notre arrière-garde commandée par le colonel du 4eme -de ligne, avec des cris épouvantables; cette arrière - garde lit bonne contenance jusqu'au ravin où elle nous suivit immédiatement. Ce ravin était tellement inaccessible qu'il fallut descendre en se laissant glisser et remonter chaque l'ois en formant des échelons avec nos sabres et nos bayonnetles. Nous en sortîmes enfin après y avoir laissé beaucoup de inonde et tous les chevaux que nous avions pris aux cosaques.

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