‹ Livre de famille (volume 3)Chapitre 50 sur 62 · SON PÈRE · texte numérisé non relu

SON PÈRE

Campagne en Lorraine Annexée

ET

Bataille de Champenoux»1»

Partis de Saintes le 10 août [1914], nous débarquions à Nancy le 12, après 41 heures de chemin de fer, par une chaleur horrible. Notre premier cantonnement fut Villers-les-Nancy ; le 15, nous étions à Cercueil; le 18, à Laneuvelotte.

Le 19, à une heure et demie du malin, alerte. Le commandant réunit les officiers dans la chambre de mon capitaine et, à la lueur d'une bougie unique, il nous donne lecture de l'itinéraire de la journée : Champenoux, Brin, Bioncourt, Jallaucourt, Oriocourt, Laneuvevilleen-Saulnois. Les Allemands étaient partis, nous n'avions qu'à avancer. Après quelques explications sur l'ordre de marche, le commandant, avec un geste à la Napoléon, s'écrie: « Et maintenant, Messieurs, quand je donnerai mon coup de corne, tout le monde partira. » La corne est le sifflet réservé au commandant. Tout le monde sourit; un sous-lieutenant, caché dans l'ombre est même pris de fou rire. Heureusement que le commandant ne s'aperçoit de rien.

Enfin, nous voilà partis. A 8 h. 5, franchissant la Seille, à Brin, nous pénétrons en territoire ennemi ; des soldats

'') Carie de l'État-Major : Surtout, Feuille 53, quart sud-ouest; — mais aussi, 5'2, quart sud-esl; 69. quart nord-est; 70, quart nord-ouest.

prenaient des morceaux do la pierre du puni, dos cailloux (\c la route, pour les garder comme souvenirs. Le régiment traverse Bioncourt; bien des gens nous donnent du vin, des fruits, du tabac, beaucoup ont l'air heureux. Sont-ils sincères ou avons-nous affaire à dos traîtres'? Qui peut se vanter de savoir ce que pense un Lorrain ?

Une foret, un ravin profond, et voilà Jallaucourt; ma compagnie est en tète, nous allons donc à la sortie du village, pour la garder. Là se trouve une grande ferme dont le fermier nous donne d'excellentes bouteilles de vin vieux.

Vers 2 heures, le régiment se met en marche par la route d'Oriocourt ; ma compagnie marche en flanc-garde à gauche de la route. Il fait une chaleur affreuse, et nous n'avançons que péniblement sur ce plateau, enfoncés jusqu'au ventre dans les avoines ou les fèves. On ne voit rien, ni un ennemi, ni un habitant ; l'ennemi a fui, c'est bien évident. Ma compagnie s'arrête au bord de la route Lémoncourt-Orioeourt; le régiment se trouve du côté de ce dernier village.

A 6 heures, tout le régiment se l'assemble clans un pré, à l'entrée de Lémoncourt et au sud-est du village. Nous sommes toujours tranquilles ; on voit sur les hauteurs des troupes que quelques habitants bien intentionnés disent allemandes: mais les vieux militaires disent que c'est le 234e, le 212'', ou la division voisine. Les réservistes ne disent rien et suivent le mouvement 0).

Le pré est occupé par une cinquantaine de gorets, laissés là par l'intendance allemande. Juste le temps de former les faisceaux, et voilà tout le monde à leur poursuite ; quelques-uns sont même lardés à coups de baïonnette. De tous côtés, ce ne sont que hurlements des bêtes qu'on égorge, et flammes des las de paille où on les

(') Pierre Harlé était réserviste.

brûle. Un taube nous survole, et il est reçu par une véritable mousqueterie; il tourne court et fuit dans la direction de Tincry. Chargés de nos cochons, nous entrons à Lémoncourt, pour y cantonner.

Tout le monde est bien logé; je suis chez le curé avec trois autres officiers. Le curé, gros et âgé, ne nous inspire pas grande confiance tout d'abord; il se dit bien ardent Lorrain, mais originaire des confins de la Lorraine et de la Prusse Rhénane ; quant à sa bonne, elle ne comprend que l'allemand. Mais les doutes se dissipent bien vite, tant il distribue libéralement les prunes de son jardin, et le vin de sa cave, un délicieux Saint-Émilion. Après un excellent dîner, nous buvons de l'eau-de-vie de mirabelles du curé, en fumant notre pipe, les pieds dans nos pantoufles (le curé m'avait très aimablement prêté les siennes). Puis, chacun va se coucher, et tout dort bientôt dans Lémoncourt.

Le 20 août, le soleil se lève radieux, et nous également, car n'ayant pas d'ordres, nous prévoyions une journée de repos. Cependant dès 5 heures, le canon commence à tonner, mais en avant de nous. Le colonel donne l'ordre de sortir du village et d'installer les cuisines sur la lisière ouest. On fait le café, puis comme les ordres n'arrivent pas et que nous manquons de légumes, le colonel requiert un champ de pommes de terre, qui est vite dévalisé. Les cuisines marchent avec ardeur. Entre temps, nous détruisons quelques repères d'artillerie en bois peint en blanc, dont les Allemands ont couvert le pays. Vers 8 heures, l'ennemi tire sur l'avant-garde de notre régiment, qui se trouve aux environs du village de Delme.

Soudain, à 9 h. 5, les obus tombent sur nous en trombe ; en un instant ma compagnie est couchée en tirailleurs dans le fossé nord de la route d'Aulnois-sur-Seille. Je vois deux hommes qui ont perdu la tète et courent affolés ; je menace de les tuer s'ils ne se couchent pas comme les

autres, et de deux maux choisissant le moindre, ils l'ont comme lout le inonde. Leurs camarades les agonisent d'injures; car deux hommes debout sur la route auraient très bien pu attirer sur nous lout le l'eu de l'ennemi dispersé sur le village.

Nous recevons l'ordre de nous porter dans un pré au sud du village, ce qui s'exécute homme par homme; manœuvre difficile à conduire, surtout pour moi qui restais le dernier; les hommes, bien à tort, se considérant comme plus en sûreté dans le pré qu'au bord de la route, voulaient tous partir à la fois, et avec leurs camarades des autres sections. Enfin, tout se passe bien, non sans quelques hurlements des officiers et des sergents; le coup de gueule est parfois bien nécessaire.

A peine sommes-nous dans le pré, en ligne de section par quatre, que la rafale éclate autour de nous. Les sections font la carapace (les hommes se couchent en se serrant les uns contre les autres, de façon que le sac, qui résiste aux balles des shrapnels, paraisse seul). Les obus éclatent au-dessus de nous, ou tombent sur le sol en faisant fougasse. Par miracle, aucun de ces derniers ne tombe sur une section, mais nous sommes tous couverts de terre. Le capitaine, projeté sur le sol, se relève d'un bond en brossant frénétiquement son képi. Un soldat de ma compagnie est blessé à la jambe.

On nous fait partir à travers champs dans la direction de Jallaucourt, et nous retraitons par échelons (chaque section avance à une certaine distance, puis se laisse dépasser par les autres, et ainsi de suite). La chaleur est affreuse et le soleil implacable. Les obus nous suivent dans notre retraite, mais pour la plupart éclatent trop haut; dans tous les cas, il en tombe des centaines sur le plateau. Enfin, aux deux tiers du chemin de Lémoncourt à Jallaucourt, les obus nous abandonnent, et nous faisons immédiatement demi-tour. Dans cette retraite, noire

caporal d'ordinaire a reçu une balle de shrapnel dans la cuisse.

Ayant un peu repris haleine, nous repartons en avant, en revenant sur nos pas. La compagnie est seule, augmentée d'une section d'une autre compagnie, et de la section hors rang (sapeurs, téléphonistes, etc.) commandée sans qu'on sache pourquoi par le sous-lieutenant téléphoniste. Le drapeau est avec nous. Nous supposons le régiment à gauche près de la route de Malaucouri, ce qui était exact. Il fait de plus en plus chaud, et avec la fatigue, la marche dans les avoines et les fèves nous épuise. Comme nous débouchons sur la lèvre du plateau, les obus nous saluent de plus belle; pas de régiment. La place n'est pas tenahle; nous revenons donc en arrière, mais moins loin que la première fois, pour nous mettre à l'abri, en attendant les ordres ou les événements.

Lu dragon passe, qui nous révèle q Lie le régiment revient en avant, exécutant la manoeuvre que nous nous élions trop pressés de faire. Il nous annonce en même temps, ce qui était absolument fau.x, que les Allemands grimpaient la pente du plateau. Nous voilà de nouveau arpentant ce plateau torride; il est près d'une heure, et le soleil a toute sa force à ce moment du jour.

On s'attend à voir déboucher les Allemands, el la marche en avant s'effectue avec toute la prudence voulue. Toiil d'un coup, des cris le long de la ligne : « Là! Là ! Regarde! Le voilà! Le voilà! » «Où donc?» s'écrie le capitaine, qui pense toujours aux Boches. « Mais là, devant vous, mon capitaine. Voyez-le, il prend à gauche.» Et le capitaine voit en effet dans la direction indiquée un superbe lièvre qui file à toutes jambes. Le capitaine se met en colère, et agonise de sottises ceux qui pensent aux lièvres dans un pareil moment. Les obus, en effet, recommençaient à tomber, quoique peu nombreux. N'einpèche, tout le inonde rit, sauf le capitaine; on commence

d'ailleurs à s'habituer à ces obus qui font plus de bruit que de mal, et le lièvre fait pendant un bon moment les frais de conversations animées.

Nous nous arrêtons à droite d'un petit bois, et nous nous couchons dans les avoines où nous disparaissons entièrement. Le régiment arrive à notre hauteur; le colonel, mécontent de nous avoir perdus et heureux de nous retrouver là, nous donne l'ordre de nous placer en avant-garde le long de la route de Lémoncourl à Fresnesen-Saulnois. L'artillerie ennemie tire depuis un moment contre une malheureuse batterie française, qui s'est installée à une certaine distance à notre droite. Il est environ 2 heures.

C'est mon peloton qui commence le mouvement; il y a un plan incliné de 300 mètres environ à descendre pour atteindre la route. J'ai devant moi un champ de fèves; tout le monde passe par là, homme par homme à 50 mètres de distance. Puis nous nous glissons dans le fossé de l'autre côté de la route, où le peloton se place en tirailleurs, en s'échelonnant dans la direction de Lémoncourt. Nous n'avons pas été vus par la batterie allemande qui se trouve sur la hauteur séparant Viviers de Donjeux. On voyait les six pièces (les batteries légères allemandes ont 6 pièces) placées bien en vue en avant de la crête.

Mon camarade Valade continue le mouvement, mais en s'échelonnant du côté de Fresnes('). Malheureusement, il est obligé de passer dans des avoines, et, malgré toutes ses précautions, il est vu. Aussitôt, quelques salves nous saluent; on entendait le départ du coup et à l'instant tout le monde tendait le dos. Les obus éclataient à droite, à gauche, au-dessus de nous. « Personne n'est touché », disait-on le long de la ligue; et on se couchait dans le fossé pour se reposer un peu. Enfin tout le inonde est en

(') Dans la vie civile, le lieutenant Valade est secrétaire.

place, et on ne montre plus que le bout du nez, et encore pas souvent.

La chaleur, la fatigue et l'émotion, nous avaient coupé l'appétit; niais enfin, nous mangeons cependant un morceau. 11 reste encore une bouteille de l'excellent vin du curé, qu'un de nos cuisiniers a eu la prévoyance d'emporter. Cela nous remonte, quoique nous en laissions la plus grande partie au Capitaine, qui n'est pas encore bien remis de sa chute violente du matin.

Mais voilà le commandant qui arrive. 11 a été quelque peu en Afrique, ne jure que par les tirailleurs, et, brave très certainement, n'aime pas à se cacher. Au risque d'attirer sur nous le feu de l'ennemi, il s'assied sur le revers du talus, bien en vue. Quelques hulans passent à plus d'un kilomètre; il me fait exécuter sur eux un feu qui démonte un cavalier, et nous vaut immédiatement une dégelée de coups de canon. Pas de mal, sauf un soulier coupé sur un sac.

Tout d'un coup, à 5 heures et demie, les 75 résonnent tout près derrière nous, les obus passent en sifflant au-dessus de notre tète, et en quelques minutes, la batterie allemande disparaissait, écrabouillée. Au milieu d'une fumée noire, les pièces volaient en morceaux, pendant que derrière la crête les caissons sautaient à qui mieux mieux. C'est le plus beau spectacle que j'aie encore vu depuis le début de la guerre; tout le monde était enthousiasmé, et nous pensions recevoir l'ordre de. nous porter en avant, d'autant plus que des colonnes allemandes, qui un moment avant se profilaient sur les crêtes, descendaient maintenant vers nous en colonne par quatre. L'artillerie disperse quelques groupes, puis la nuit vient.

Cette batterie qui était arrivée si à poinl pour nous venait d'une division voisine. La nôtre était bien loin sur la droite. Est-ce imprévoyance ou bien était-elle plus utile là où elle était? Je ne sais.

J'ai oublié de noter la rencontre vers midi sur le plateau de Jallaucourt de nombreux blessés du 234e (Mont-de- Marsan); ce régiment avait pas mal souffert dans la matinée du côté de Delme.

II fait nuit noire, quand nous recevons l'ordre d'aller cantonner à Fresnes-en-Saulnois. Nous trouvons sur notre droite un ou deux régiments, rangés en ligne de section par quatre, et qui débarquent du train ; ils attendent l'ordre de marcher. Ils sont plus fatigués par le voyage et une marche forcée, que nous par une journée d'aclion. Ce sont eux qui ont laissé le plus de traînards dans la retraite du lendemain. En approchant de Fresnes, quelques morts et blessés ; on emporte ces derniers.

Le régiment a perdu ce jour-là une cinquantaine de tués et blessés, plus un médecin auxiliaire fait prisonnier avec deux blessés qu'il était resté soigner à Lémoncourt.

Dans Fresnes règne une confusion inexprimable. Trois ou quatre régiments y cantonnent, outre tout le train de la division. Tout cela se croise dans la rue principale ; les gradés crient les numéros de leurs compagnies à la hauteur de compagnies de même numéro d'un régiment voisin. C'est terrible. Enfin tout se débrouille, et nos hommes sont cantonnés à peu près convenablement. Pour nous, nous sommes logés chez des naturels, qui nous donnent quelques provisions; nous mangeons assez bien. Nous sommes harassés, et à 10 heures trois quarts, le capitaine se met dans un lit, pendant que Valade partage l'autre avec moi. Nous nous endormons immédiatement.

Nous dormions depuis un quart d'heure à peine, quand on nous réveille en sursaut : il faut aller prendre les avant-postes de combat. Le secteur assigné à la compagnie part de la route Fresnes-en-Saulnois à Lémoncourt pour aboutir au chemin de terre allant de Fresnes à Oriocourt. La nuit est horriblement noire. La compagnie, prête au bout de 5 minutes, part, guidée par un naturel. Nous

suivons le chemin de terre d'Oriocourt, et à 800 m. de Fresnes nous trouvons une compagnie du 212e, qui garde ce chemin. Comme elle déborde un peu sur la gauche du chemin, nous piquons droit vers la roule de Lémoncourt. Le capitaine me donne à garder la portion de notre secteur qui touche celui de cette compagnie du 212e. Je m'arrête et la compagnie disparaît dans la nuit.

La section est bientôt placée en tirailleurs, et chaque homme creuse son trou avec son outil. Le terrain est humide, et on grelotte; en avant de nous, les sentinelles tirent quelques coups de fusil de temps à autre; sur quoi ? Sur rien probablement, peut-être sur des patrouilles ennemies. A un moment donné, sur notre droite, s'élève un chant bizarre; nous avons su après que c'étaient des hulans, qui avaient voulu nous impressionner. Ils n'ont pas réussi, nous étions bien tranquilles et ne nous rendions pas du tout compte de ce que la situation avait de terrible pour nous.

Une vive lumière paraît dans le clocher de Fresnes, et se livre à une vraie sarabande. C'était une femme qui faisait des signaux à l'ennemi; mais, prise sur le fait, elle a été fusillée peu après.

A 2 heures, je vois tout à coup que les hommes du 212'' s'en vont; ils ont reçu l'ordre de rejoindre Fresnes. Je me précipite auprès du capitaine de cette compagnie, qui me dit que son régiment part, mais qu'il ignore ce que fait le 206l-■. Enfin, sur mes instances, et voyant, que, comme je le lui disais, je suis complètement isolé, ma compagnie étant partie, je ne savais où, il se décide à me donner le conseil de partir avec lui. Je me mets à sa disposition, et, naturellement, il me donne l'arrièregarde : le coup de l'invité. J'ai l'arrière-garde de la dernière compagnie du dernier régiment de la division.

C'était la retraite subite de toute la division à travers la forêt de Gremécey. Fresnes est complètement vide; il n'y

reste que quelques rares blessés qu'on n'a pu emporter. Ma compagnie avait été oubliée, et a rejoint le régiment par un autre chemin; mon capitaine avait su par hasard l'ordre de retraite, en arrêtant un cycliste qui passait sur la route de Lémoncourt, et avait pu partir à temps.

()n pique droit sur la forêt de Gremécey, qu'il tant atteindre avant le jour. Aussi, marehe-t-on par six, et sans faire de pauses, à toute allure. Nous pénétrons dans la forêt où on ne voit absolument rien, sauf, dans les fossés, des traînards, el une grande quantité de sacs; et encore cela le devine-t-on plus qu'on ne le voit. Sur la roule derrière nous, pas un ennemi, mais un vide impressionnant; dans les fourrés, rien ne bouge. Nous sommes en plein dans la forêt quand le jour se lève. Une alerte : on entend le galop d'un cheval, un hulan sans doute; la patrouille qui forme l'extrême pointe de l'arrière-garde prépare ses armes, et au moment où on va tirer sur le. cavalier qui galope toujours, on voit ce dernier- qui agite frénétiquement son képi. Il était temps; pour un peu, on fusillait le maréchal des logis de dragons de Groiseuil, un charmant garçon, maintenant sous-lieutenant d'infanterie, et qui était alors agent de liaison à notre bataillon.

De Groiseuil, voyant qu'on était parti en oubliant des éléments d'avant-postes, était allé de lui-même sur les lignes, et avait prévenu ainsi quelques petits groupes restés à leur poste. Il m'apprend qu'une de mes escouades nous suit à une heure de distance. Voici ce qui était arrivé : j'avais détaché cette escouade un peu à ma gauche, et au moment du départ, j'avais donné à un homme l'ordre d'aller la prévenir. L'homme en question avait fait demi-tour au bout de quelques pas, et, dans l'obscurité, avait presque tout de suite rejoint la colonne. Grâce au maréchal des logis, ils ont été sauvés, d'autant plus que le caporal, très entreprenant, voulait marcher à l'ennemi seul avec son escouade; je dois dire que ses hommes ne

partageaient pas son enthousiasme, et que clans la circonstance, les rôles furent renversés, et le caporal obéit aux hommes.

Quant à de Croiseuil, il avait fini par rencontrer des hulans qui lui tirèrent dessus. Lui, les prenant pour des dragons, continuait à avancer, en agitant son képi ; une seconde salve le tire de son erreur, il décharge son revolver, et file à toute allure.

Enfin, la forêt est traversée et nous faisons halle, une halte bien méritée, au bord de la route de Jallaucourt à Bioncourt, à l'intersection de celte route avec celle que nous venons de suivre, et qui, venant de Château-Salins, traverse la forêt de l'est à l'ouest.

Puis on repart, et à 7 h. 5 — 47 heures après notre entrée en pays annexé — nous repassons le pont de Brin. Que de sacs le long de la route, et que de traînards de tous les régiments ! Je constate cependant avec plaisir qu'il y en a fort peu du 206e.

La chaleur est terrible maintenant, et la côte de Brin, que nous remontons, est bien raide. La division fait une première grand'halte en avant de Champenoux. Je vois au bout d'une heure ou deux arriver mon escouade perdue.

Cette escouade, ayant rencontré en chemin le cycliste de la compagnie, le commandement avait d'un commun accord été donné à ce dernier. Loin de perdre la tète, ils avaient marché selon les principes les plus stricts du service en campagne, se couvrant en avant, en arrière et sur les côtés. Ils avaient même fait une patrouille pour explorer la ferme brûlée de Bhin-de-Bois (nord de Bioncourt), qui leur paraissait suspecte. Évidemment la troupe était ainsi réduite à peu près à zéro; mais les principes étaient saufs.

Que serions-nous devenus sans cette brusque retraite? On n'ose y penser. Il est probable qu'au jour Fresnes aurait élé canonné de première, et dans ces conditions que seraient devenus tous ces régiments entassés dans le

village avec tout le convoi divisionnaire? Les Allemands ont été surpris de notre disparition subite et ont perdu le contact. Cela a été d'autant plus heureux que l'officier qui conduisait la colonne nous avait fait prendre un mauvais chemin, qui ne nous éloignait pas assez rapidement de l'ennemi. Si ce dernier avait amené de l'artillerie et de la cavalerie du côté de Jaltaucourl, notre retraite aurait pu être désagréablement troublée. Si la nuit n'avail pas trompé cet officier, nous aurions dû rentrer par Gremécy, Pettoncourt et Moncel, protégés par la forêt.

Tu vois que l'histoire de l'infanterie dans cette affaire n'est pas brillante. Mais ce fut bien pire pour l'artillerie ; c'est trop fort, cela ne se racontera qu'après la guerre. On n'est pas étonné après cela, que tant de grands chefs aient été changés (').

0) [Lettre de Pierre Harlé du 2 mars 1915 :]

« Tu m'écris : « que de malheureux ont dû être pris dans cette nuit du 20-21 août ! ». Cette phrase nie prouve que, parlant trop de mes petites aventures personnelles, je ne t'ai pas donné une physionomie exacte de cette affaire. Les troupes françaises, dont la 68e division de réserve formait l'aile gauche, ont perdu Ja bataille du 20 août, qu'on peut nommer la bataille de Morhange. C'est en effet contre cette position qu'est venu s'écraser le 20» corps. Le 20GC était luimême à gauche de la 68e division, et l'action a été s'affaiblissant en quelque sorle de. la droite à la gauche.

« Notre division, ainsi que les deux autres divisions du groupe (un groupe correspond à un corps d'armée), était parfaitement capable de soutenir un combat le lendemain ; le moral était excellent, ainsi que je l'ai constaté moi-même. La droite ayant reculé, la gauche était en l'air, en danger d'être coupée. Les Allemands, lâchant donc le 20e corps, qui se retirait en combattant en bon ordre, ont voulu transporter leurs forces pour écraser la division de réserve. Les troupes engagées contre nous attendirent ces renforts pour combattre à trois ou quatre contre un. C'est ce qui explique que notre retraite, lout à fait stratégique, ait fait perdre d'une telle manière le contact aux Allemands.

« En résumé, les Allemands n'ont pas su profiter de leur victoire, et, pour avoir voulu nous prendre lous, nous ont permis de nous reformer en arrière. Evidemment, nos ennemis ont certaines qualités guerrières, mais, au commencement de la guerre, ils étaient sûrement moins habiles que nous, qui avons fait tant de fautes.

« S'ils nous avaient poussés l'épée dans les reins, peut-être auraient-ils pris Nancy. Ils ont voulu nous submerger par le nombre, et le Kaiser a fini les opérations de Lorraine, en faisant à Champenoux un magnifique demi-tour par principe. »

Seconde grand'halle à la sortie de Seichamps, el quand la chaleur a commencé un peu à tomber, en route pour Houdemont (coûte d'Épinal), par Pulnoy et Tomblaine. Dans les faubourgs de Tomblaine el sur la route d'Houdemont, toute la population est dehors pour nous voir passer. Les gens sont beaucoup plus émus que nous; mais leurs appréhensions sont calmées en voyant que le régiment n'a guère soulier!. On leur dit qu'on va se reposer un peu, pour repartir demain en avant; le fait est que nous commencions à oublier ces deux mauvaises journées. On nous donne à boire; on nous offre des (leurs et des friandises ; quelques femmes et quelques jeunes filles (elles sont charmantes dans ce pays), plus hardies que les autres, ou plus patriotes, embrassent même les officiers.

Il fait nuit quand on arrive à Houdemont; en un instant tout le monde dort. Après une pareille étape cela n'a rien d'étonnant. Par malheur, ma section est de garde, et comme le poste sert d'asile à tous les isolés d'autres régiments qui arrivent à Houdemont, personne ne peut bien se reposer. Pendant toute la nuit, ces égarés arrivent; il y en a qui sont couchés sur le trottoir. Pour moi, je trouve un lit, et bientôt je ne pense plus ni à la guerre ni à la paix : je dors.

Le 22 au matin, je me lève à 5 heures, me doutant qu'il ne serait pas facile de faire relever ma section de garde par la compagnie suivante. En effet, tout le monde dort, et si profondément, que la relève ne s'effectue en fin de compte qu'à 8 heures. — Repos le 22, et le 23 jusque vers 4 heures du soir, heure à laquelle nous partons pour la chartreuse de Bossei'ville, en passant par Laneuveville (nord-est d'Houdemont).

Nous sommes cantonnés dans la ferme du monastère, et comme le colonel commandant la brigade et son étatmajor ont pris les pièces habitables, le capitaine, Valade el moi, nous nous disposons à coucher dans la grange

— 3GG avec nos hommes. Le fermier nous engage à coucher dans l'étable à vaches, où nous aurons plus chaud. Nous nous installons donc à. la place des vachers; mais, à cause du bruil que l'ont vaches et vachers, nous ne dormons guère. Debouts avant le jour, nous partons à S heures pour le bois du Creux (2 kilm. nord de Bosserville).

Nous passons toute la journée à la lisière nord du bois, attendant l'ordre de marcher. A 4 heures, en route pour une des plus mauvaises étapes de la campagne. Le régiment repasse à Bosserville, et descend la Meurthe parla rive droite. Nous passons à Tômblaine, laissons à gauche le pont d'Essey, traversons Malzéville, Bouxièresaux-Dames, et après avoir monté et descendu je ne sais combien de fois dans le bois de Faulx-Saint-Pierre, arrivons enfin à ce dernier village, placé sur la ligne de Nomeny. Il est 11 heures du soir, et on n'a pas mangé; la nuit est tellement noire qu'on peut à peine se diriger. La compagnie atteint son cantonnement tout en haut du village de la Haute-Faulx.

Je crie : « Les caporaux aux distributions ; départ à 1 heure ». On a une heure pour dormir; les hommes se couchent sans penser à manger, tant ils sont éreintés. Après avoir frappé à. trois ou quatre portes, Yalade et moi nous découvrons trois œufs et un fond de bouteille de vin, que nous partageons fraternellement; mais c'est à peine si nous pouvons avaler une bouchée de pain. Puis, nous nous étendons un moment sur un grabat dans une bien pauvre maison.

Le 25, à 1 heure, on repart pour Bratte, à travers un pays qui a des allures de petite montagne. Au petit jour, après avoir longé le bois de Bimiont, nous descendons sur Bratte (nord-est de Faulx). Ma compagnie prend les avantpostes au col de Bratte, à l'est du village, à l'intersection du chemin venant de Montenoy avec la route de Moivrons.

Nous sommes dans un joli petit bois, campés dans des

- 3G7 huttes en feuillage, dans le genre de celles de Robinson. J'ai passé là deux jours bien agréables, nie promenant dans les bois sur les crêtes, et le soir allant en patrouille jusqu'à Moivrons, où étaient nos extrêmes avant-postes. A peine de temps à autre, quelques coups de fusil dans la plaine annexée. La nuit, la moitié de la compagnie veille dans la tranchée en avant du bois, avec un des lieutenants. Quand je suis de veille, je me distrais en observant les lumières clans la plaine annexée et derrière nous, sur les hauteurs françaises. Évidemment, il y a là des signaux conventionnels; mais comment mettre la main sur des espions qui se trouvent souvent à plusieurs kilomètres? Deux lumières suspectes paraissent dans le village de Bratte; je les signale au téléphone. Mais, dès que les patrouilles se mettent à circuler dans le village pour pincer les espions, l'une disparaît comme par enchantement. Quant à l'autre, elle brille de plus belle; on cerne la maison, on rentre brusquement, et on trouve les infirmiers en train de soigner un malade.

Au col de Bratte, l'ordinaire était agréablement varié par les poules et les œufs, qu'on allait chercher à Moivrons; c'était le ravitaillement par l'avant, excellent parce que dans les villages d'extrêmes avant-postes, les provisions ne pouvaient s'évader ni en avant ni en arrière, et qu'il y avait très peu de soldats pour vivre sur le pays. Maintenant cette ressource est épuisée, tous les villages étant ruinés et pillés. Comme légumes, des fèves et des pommes de terre, ramassées à la chute du jour dans les champs aux alentours du col.

Le 27, avant le jour, nous repartons encore, nous passons par Faulx-Saint-Pierre, Malleloy, Custines, laissons à gauche Bouxières- aux -Dames, et, après avoir traversé Lay-Saint-Christophe, cantonnons à Agincourt. Nous sommes assez bien logés et surtout très bien reçus par M.Viriot et sa famille, propriétaires du château-ferme

du lieu. On joue aux cartes au retour de l'exercice du matin, en buvant de la bière sous la tonnelle du jardin, où il n'y a pas trop de mouches, cette plaie de la Lorraine. Nous avons là encore quelques jours de bonne chère, car le pays est riche, et les troupes n'ont encore ni tout bu ni tout mangé.

Ma compagnie étant allé creuser des tranchées en avant de Chainpenoux, le 28, nous voyons pour la première fois des Boches de près; ils étaient nombreux, mais morts ou blessés depuis deux jours.

Le 28 août, ma compagnie quitte donc Agincourt pouraller passer la journée à creuser des tranchées en avant de Champenoux, à droite de la route de Château-Salins. Les Allemands, qui s'étaient avancés jusqu'à Champenoux, en avaient été chassés la veille, et le village porte des traces du combat. Les bois, dit-on, sont pleins de cadavres; je me rends sur la lisière sud-ouest du Bois-Morel, et, là, je vois sur le sol devant le bois, de nombreux cadavres wurtembergeois. Ils sont par rangées de quatre ou cinq, les groupes à 25 ou 30 mètres de distance. Sur le sol tout autour d'eux, les coches des obus de 75 qui les ont décimés. Tous sont horriblement pillés, et c'est là ce qu'il y a de plus dégoûtant, quoique ces Boches soient bien hachés (').

Il y a autant de cadavres dans le Bois-Morel que sur ses lisières. Beaucoup de blessés également; j'en rencontre une quinzaine, conduits par un infirmier. Ils paraissent bien faibles; l'un d'eux, un sergent-major, blessé au bras et à la jambe, veut me saluer et se mettre au garde-à-vous. Il ne peut y arriver, et je lui fais signe de se mettre au repos. Évidemment ces gens-là ont une discipline différente de la nôtre; cet incident me l'a bien montré.

Nous restons encore quelques jours à Agincourt, bien

(') Lorsque Pierre est venu chez nous, blessé, il m'a parlé, avec indignation, de ce pillage des cadavres; il l'attribuait aux paysans.

tranquilles, pendant que devant nous on se bal toujours. Le 3 septembre au matin nous allons à Eulmont, tout à cùté d'Agincourt ; nous logeons au château.

Le 4, nous nous couchons bien tranquillement, par une soirée d'un calme superbe. Vers 11 heures, nous sommes réveillés par un fracas épouvantable. C'est la première marmite boche qui tombe sur Amance. Nous voilà tous dans la chambre de de Croiseuil, qui loge dans le château; de sa fenêtre, on voit très bien Amance, et pendant un long moment, nous regardons les lueurs des projectiles, que suit bientôt le bruit de l'éclatement. Nous apprendrons à le connaître ce bruit de l'éclatement des marmites, bruit sourd de brisure, en même temps très violent.

L'alerte est donnée, et on attend l'ordre de partir. Le 5, un peu avant le jour, le régiment se met en route pour Agincourl; mon bataillon passe la journée derrière le Pain-de-Sucre, qui domine le village. Nous sommes eu réserve, et les derniers obus toiffbenl un peu en avant du Pain-de-Sucre, toujours avec le même fracas. Au moment du déjeuner, Mlle Liette, âgée de dix ans, petite tille de notre hôte d'Agincourt, M. Viriot, nous porte un grand pot de confiture de mirabelles. Inutile de décrire la joie de cette petite tille, très gaie d'ailleurs, qui mange de la contilure avec des soldats qui vont se battre.

Le soir, le régiment cantonne à Laneuvelotte, et la journée du 6 se passe dans des abris-canon, auprès et à l'est du village. Les marmites tombent autour de nous, un peu plus nombreuses. Mon camarade Jeandeau, qui vient d'être nommé sous-lieutenant à la compagnie, s'étant avancé pour mieux voir, perd son lorgnon à la suite d'un éclatement trop rapproché de lui. Au soir, pendant que les autres vont se coucher au village, je vais à un peloton prendre les avant-postes de combat dans les tranchées à mi-chemin entre la cote 262 (sur la route de Château-

Salins), et le château du Tremblois. On se bal toujours devant nous. Champenoux depuis trois jours a été pris et repris plusieurs fois. Dans la nuit, une seule alerte, produite par un troupeau de jeunes chevaux, qui charge la tranchée. On va tirer, quand, heureusement pour eux, les poulains s'arrêtent el se mettent à brouter; l'âme de cultivateur <le mes soldais s'éveille aussitôt, et une patrouille que j'envoie pour plus de sûreté, essaie de les caresser, mais sans succès : les chevaux s'enfuient et disparaissent dans la nuit.

Le 7, à 2 heures du malin, je reçois l'ordre de revenir immédiatemenl au village de Seichamps, où je trouve ma compagnie, qui n'attend que moi. Aussitôt, nous parlons pour Laneuvelotte, où nous sommes un peu avanl 5 heures. Les marmites pleuvent sur le village; jusqu'à la nuit elles tomberont autour de nous. Nous devons aller sur la ferme de La Fourasse, à l'est d'Amance.

A cause des obus, la compagnie part par sections à 200 mètres de distance. Quand le four de ma section l la dernière de la compagnie) est venu, je me glisse avec mes hommes le long d'un mur, faisant le coin de la route de ( '.hainpenoux (la partie qui passe par l'église), el de la route de Laitre, et sur cette dernière route, puis, homme par homme, je gagne à travers un pré le ruisseau situé à l'est de celle route de Laitre. Après un moinenl de cheminement dans le lit du ruisseau, je me trouve dans les prés à droite du ruisseau, salué de temps en temps par les marmites. Nous nous essoufflons pour rejoindre la compagnie, quand, après avoir traversé la voie du chemin de fer, je rencontre le capitaine Courtade, ' qui commandait ce jour-là le bataillon; il me dit qu'il a assex de monde au centre (emplacement de ma compagnie), el d'aller avec ma section prolonger la gauche du bataillon, gauche luimême du régiment.

Le régiment tenait, comme front, de la corne du bois de

Charnponoux, à l'ouest de la liai te de La Bouzule, jusqu'au chemin de Laitre à La Fourasse.

Je lile le long el à gauche du chemin qui passe par le deuxième s de sous, dans Lailre-sous-Amance^ [carte de l'État-Major] à l'abri des vues de la forêt, mais pas des balles qui eu viennent. Les balles tombenl dru autour de nous, faisan I de petits flocons de poussière, lorsqu'elles touclienl le sol; toul le monde disparaît dans le creux des sillons. La rafale passée, nous reparlons, ne laissant eu arrière que deu>; ou trois hommes, qui ont été atteints. Nous sommes enfin au carrefour de la roule que nous suivions et du chemin de La Fourasse, où ma troupe s'augmente de trois ou quatre hommes du 323L', qui ont perdu leur régiment.

Ma section déployée en tirailleurs, je marche vers La Fourasse, en me tenant à droite de la route; il est? heures environ. Heureusement, les sillons, de grands et larges sillons, sont perpendiculaires à la direction de marche. Désormais, nous sommes sous le feu d'infanterie, plus ou inoins vif selon les moments. Quand il faiblit, je me porte en avant, et nie couche dans un sillon ; mes hommes me rejoignent peu à peu, la plupart du temps en rampant. Le régiment, qui s'étend en tirailleurs jusqu'à la forêt, avec deux compagnies qui y ont pénétré, avance de même. 11 y avait là des champs de betteraves; ces betteraves éclataient sous les halles en faisant flach.

Vers 9 heures, je nie trouve à 400 mètres de la ferme ; au moment où, avec quelques hommes, je me couche, une marmite nous couvre de terre; personne ne paraît touché. Je fais des feux sur la ferme, que je suppose aux Boches, puis un doute me venant, je règle mon tir sur la lisière du bois derrière la ferme.

A ce moment, un mouvement se produit à droite et au centre. Toute la ligne de tirailleurs se lève et marche à l'assaut, baïonnette au canon. De mon coté, personne ne

bouge. Commenl comprendre un ordre aussi fou, que celui d'un assaut à la baïonnette à six ou sepl cents mètres de l'ennemi, ou même davantage? D'ailleurs, presqu'aussitôt, ils l'uni demi-tour, el toute la ligne retraite, le mouvement se propageant rie droite à gauchi' : je me retire donc le dernier, mais par la raison unique que j'étais le dernier à gauche, et par conséquent le dernier à partir. Ce mouvemenl a été produit par la mort du colonel el du comman-^ daiit du 6e bataillon, lin'js Ions les deux devant leurs hommes (M.

Les balles tombent de plus belle; quelques hommes sont atteints autour de moi, plus que lors du mouvement en avant.

Arrivée à 100 mètres en arrière de la route passant par le deuxième s de sous dans Laiire-sous-Amanr.e', la gauche se rallie avec force hurlements des chefs, et se reporte en avant derrière le talus de cette roule, pendanl que la droite va se reformer plus eu arrière.

Ton le la journée, nous restons derrière les peupliers de cette route, les obus et. les marmites tombant autour de nous; la plus grande partie des marmites va sur Amance.

(')Mon pauvre Pierre, lorsqu'il est venu chez iiuus. blessé, et des officiers que j'ai rencontrés successivement beaucoup plus tard, m'ont dit la raison de cet assaut :

Le colonel, officier 1res capable, voyant que les Allemands étaient en force el munis de plusieurs mitrailleuses, les attaqua avec de grandes précautions, afin de s'assurer le succès. Ceci lui valut l'observation que il manquait de mordant. Et alors, il attaqua avec montant el avec le résultat qu'on vient de lire. Ce malheureux colonel s'appelait Venot.

Pierre m'a aussi manifesté avec véhémence, au sujet de cette affaire, qu'on faisait attaquer par l'infanterie, sans préparation par l'artillerie, d'où pertes énormes de l'infanterie. I.e lendemain, la position a été copieusement canonnée et, ensuite, enlevée par la même infanterie, presque sans pertes.

Les pertes du 20<5r dans ces combats de Champenoux, depuis le 7 septembre, relevé dressé le 12 au matin, sont: tués, 46 — blessés, 244 — disparus, 134. Mais étant donné que les Allemands n'ont probablement pu faire aucun prisonnier, les 134 comprennent presqu'uniquement, beaucoup de morts trouvés quelques jours plus tard, et des blessés qui ont été évacués par les soins d'un autre corps.

Je ne perds qu'un homme blessé jusqu'à 8 heures du soir, tandis que sur une soixantaine, une dizaine ont été tués ou blessés le malin.

Dans l'après-midi, linéiques hommes isolés vont en avant; les Allemands ont évacué la lisière du bois. On ramène ainsi des blessés français et allemands, et le corps du colonel, à qui avec deux ou trois officiers, je rends les derniers devoirs.

A la nuit noire, nous allons cantonner à Laneuvelotte. Triste cantonnement sous des toits percés le matin même par les obus. Après deux heures de repos, repos de gendarme, alerte; il est l heure du matin, et le S septembre. Nous finissons la nuit en ligne de section par quatre, au milieu d'un champ plein de trous d'obus.

Au jour, nous marchons sur la halle de la Bouzule. Ma compagnie passe dans les champs à gauche de la route de Château-Salins. Arrivés sur la crête, qui domine le ruisseau et le chemin de 1er, devanl la lisière du bois, les marmites nous saluent. Tout le inonde se terre ; je viens à peine de dépasser une tranchée; ma section y disparaît, ainsi que celle d'un de mes camarades. Les marmites redoublent : cinq ou six fois la terre saute dans la tranchée. Nous y restons une heure.

La gauche du régimenl est rentrée dans la forêt sans difficultés, l'artillerie, au contraire de ce qui s'est passé la veille, ayanl copieusemenf arrosé le l>ois el ses lisières. La droite, dont je fais partie, avance alors. Nous descendons jusqu'à la ligne du chemin de fer, que nous suivons jusqu'à la station de la Bouzule; des cadavres partout : à droite dans les prés, des Français — autour île la gare, des Boches. Les layons de la forêt sont également pleins d'Allemands morts. Nous déjeunons sur le quai de la gare, au milieu de ce triste tableau, qui laisse d'ailleurs tout le inonde complètement indifférent; le repas est arrosé par une bouteille d'excellent vin, trouvée dans un café dont le

toit flambe; on entend les tuiles se briser en crépitant. A gauche, clans le bois, le sac d'un Boche brûle; comme il y a des cartouches dedans, on entend une détonation de temps à autre.

Vers 2 heures de l'après-midi, nos patrouilles signalent des Boches, à quelque distance dans le bois. Je me mets devant ma section, el h peine dans le bois, je veux armer mon revolver; le coup part et me traverse le bras gauche.

On me ramène en arrière, el après deux jours à Nancy, qui fut bombardé pendant, la nuit du '.) au 10, et où pendant le bombardement, je jouais aux dominos avec une infirmière russe, Ions les blessés furent évacués le 10. Dans le train, nous apprenons la victoire de la Marne et peu après la prise de la forêt de Champenoux.

Après la guerre, je compléterai tout cela, avec un petit aperçu des opérations de septembre. 11 y a des critiques à faire, qu'il vaul mieux ne faire que plus lard. Un détail : 21 pièces lourdes allemandes se trouvaient à Lanfroicourt, entre la Seille et la route de Lanfroicourt à Manhoué, près de Lanfroicourt. D'autres pièces se trouvaient entre Lanfroicourt et Bey. Nos artilleurs cherchaient tous ces canons à 10 ou 11 kilomètres, dans la forêl de Gremécey (').

C) [Ses lettres du 28 novembre et du 8 décembre 11114 :] « En parcourant toute celte région on se rend compte du terrible effort de l'Allemagne sur Nancy. L'ennemi en est venu rudement près. La gloire de l'avoir repoussé revient à l'infanterie (la 68« division de réserve à Champenoux et autour d'Amance). L'artillerie et le service des renseignements ont été bien inférieurs; nos artilleurs cherchaient les pièces qui nous envoyaient les grosses marmites à 12 kilomètres, alors qu'elles se trouvaient au plus à 5 ou 6. Ce qui a fait filer l'ennemi, c'est la retraite de la Marne, ainsi que les attaques de l'infanterie, qui, soutenue par les batteries de 75, montait tous les jours à l'assaut des Allemands, comme nous à Champenoux. Dans ces attaques, outre ce que j'ai dit plus haut, l'infanterie et l'artillerie ont souvent manqué de liaison. J'ai déjà vu plusieurs articles sur ces combats ; ils sont radicalement faux et pour les dates et pour les laits.

« Le 20e corps n'a (ias paru directement devant Nancy; il était plus au sud. Ce sont les divisions de réserve qui se sont battues autour d'Amance et de Champenoux. »

Guerre de Tranchées

i. En avant de Bouxières- aux- Chênes.

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