EN AVANT
DE BOUXIÈRES- AUX-CHÊNES («) (Bonnes positions, protégées parle très gros ruisseau LaSeille.)
Saintes, 30 septembre 1914.
Je pars ce soir à 16 li. 7 pour Nancy, via Angoulème.
4 octobre 1914.
Je suis toujours dans la même région, et j'ai retrouvé avec plaisir mon régiment après quatre jours de voyage. Tout se borne maintenant à des nuits et des jours de tranchée; on prend 48 heures d'avant-postes, et on se repose en arrière pendant les 18 heures suivantes.
(') Carte Je l'État-Major : Feuilles 53, quart sud-ouest et 52. quart sud-est.
10 octobre 1914.
Comme un nom connu de 70, finissant par des arbres. [Je traduis : Pierre est à Bouxières-aux-Chênes.]
11 octobre 1914.
Avant-hier, nous avons eu un petit combat qualifié de reconnaissance offensive. On a pris un village où il n'y avait personne, et nous avons reconnu qu'un second était occupé par des forces ennemies évaluées par les uns à un peloton, par les autres à un bataillon.
Un pont sur la rivière commandé par une mitrailleuse allemande était sur la gauche. C'était l'objectif qui m'était désigné; je. me suis établi derrière un assez bon abri, à un kilomètre environ de l'entrée du village. Laissant mes hommes couchés, je suis allé un peu en avant pour l'aire reconnaître le cours de la rivière à gauche du pont. Ma patrouille, dont l'élément principal était un volontaire espagnol d'Oviédo, nommé Palacio, ne pouvant passer la rivière trop profonde, a traversé le pont, Palacio en tète, grimpé sur la crête, et est revenue sans avoir reçu un coup de fusil, après être allée à 500 mètres des maisons.
De l'autre côté, une autre compagnie élait engagée, et après une vive fusillade, se relirait avec quelques blessés. Partis à 2 heures du matin, nous sommes rentrés à 2 heures de l'après-midi, avec un fort appétit.
A part cela, c'est la vie d'avant-postes, dans des fermes démolies par les obus français et allemands, ou dans des bois terriblement touffus.
Tous les deux jours, notre bataillon est remplacé par l'autre, et nous revenons au village pour nous reposer. Ce qui me fait le plus de plaisir, c'est de boire de l'eau au retour. Sur la ligne des grand 'gardes, les Allemands ont jeté des cadavres dans les puits avant de rentrer chez eux.
Boistjes Charbonniers (Bey, Meurthe-et-Moselle), 23 octobre 1914.
Nous sommes toujours en avant-postes dans les bois, ce qui est très agréable quand le soleil brille; les colorations d'automne sont délicieuses dans ces forêts composées d'arbres d'essences très différentes. Malheureusement il y a souvent un brouillard très froid et très humide, surtout le matin. Quand la nuit vient, vers 5 heures et demie, on rentre dans les abris-canon, où des cheminées sont installées de telle sorte que la fumée sort sans pouvoir être vue de l'ennemi, et un s'étend sur le peu de paille qui couvre le sol. Le bois n'est pas cher et d'ailleurs, ces trous dans la terre glaise se chauffent facilement; aussi n'a-t-on pas froid, surtout quand on est près du foyer. Les sentinelles rentrent transies, et se chauffent avec un vif plaisir. Cette scène se reproduit toutes les deux heures, toujours identique; rien n'est plus monotone et moins accessible à l'imprévu que cette vie des bois.
Quant à moi, je ne quitte les abris, que pour faire des rondes; si je nie mouille un peu, je ne souffre pas du froid. Les sentiers ne sont éclairés que par des souches de hêtre phosphorescentes. Aussi, avons-nous établi tout un réseau de ficelles pour nous guider la nuit. On prend la liceile d'une main, quand la nuit est trop noire, et de l'autre on tient uni' canne, pour tâler le sol, et éviter de butin- sur des souches ou de tomber dans des trous. Avec un peu d'habitude, on devient très habile; je ne suis -plus l'homme de la montagne, mais bien l'homme des bois (').
Demain matin, vers i heures et demie ou 5 heures.
(') Mon pauvre Pierre était enthousiaste pour lt les Pyrénées françaises el, surtout, espagnoles.
l'autre bataillon nous relève, et nous revenons dans notre cantonnement de Moulins, à 7 ou 8 kilomètres en arrière. Après quatre jours de creusement de tranchées et autres travaux, coupés d'un peu d'exercice, nous repartirons passer quatre jours eu grand'garde à la ferme de Quercigny, avec avant-postes à Lanfroicourt et Bey. Ensuite, repos derechef, et avant-postes à un autre endroit. 11 y a en tout quatre grand'gardes où l'on va successivement,
Lanfroicourt, 29 octobre 1914.
Je suis actuellement dans le village de Lanfroicourt, en petit poste à 800 mètres du village d'Aboncourt, de l'autre côté de la Seille, où les Allemands sont établis en un petit poste vraisemblablement identique au notre. Comme c'est; surtout le matin qu'il faut veiller, après avoir plus ou moins dormi dans un fauteuil, je me suis assis à ma table à 3 heures du malin, et j'en profile pour t'éerire. La nuit, quoique pluvieuse, est assez claire, et mes sentinelles avancées sont sur les bords de la rivière. Les Allemands font de même sur la rive en face de moi. On s'observe, et de temps eu temps quelques coups de fusil retentissent.
C'est assez drôle de commander à tout un village, car la population civile dépend du chef de poste. Je signe des laisse/.-passer pour aller arracher des patates à la vue des sentinelles, en collaboration avec le sympathique M. Larminois, conseiller municipal, remplaçant le maire emmené comme otage par les Allemands. La poste avec un village voisin esl faite par une patrouille. Les habitants vous respectent beaucoup, car d'un instant à l'autre, on peut les forcer à travailler à des tranchées, ou les empêcher de circuler, les arrêter comme espions, les enfermer dans tes caves en cas de bombardement. Sitôt la
nuit, personne ne doit sortir, et il n'y a plus que quelques rares sentinelles à se promener.
Avant diner, j'ai été rapporter à M. Larminois un journal qu'il m'avait prèle, et j'ai trouvé autour de la lampe toute la famille Larminois, composée de M. Larminois qui est toujours triste, de .Madame Larminois et des deux demoiselles Larminois. .M. Larminois a déversé d'abord dans mon sein les plus vives doléances sur le ravitaillement de son village, qui se t'ait d'une façon insuffisante. Mais Madame Larminois a rapidement pris la parole, et n'a consenti à l'abandonner qu'après m'avoir expliqué comment l'empereur Guillaume est venu à Lanfroicourl avec 10 000 hommes et 30 canons, et comment tous ces Prussiens repartirent tout d'un coup avec des mines longues d'une aune. Pendant ce temps, sou mari débouchai! une bouteille de Bordeaux, déterrée à mon intention; est-ce le passage des Prussiens, le vin était abominablement piqué, catastrophe pour un militaire. Une des demoiselles Larminois a clôturé la conversation en me disant qu'elle avait visité Bordeaux en allant à Lourdes. A Bordeaux, une chose l'avait frappée, le bateau-soupe Osiris.
Demain, je vais à lie y, poste semblab le à celui de Lanfroicourl.
Le rébus est Bouxièrcs-aux-Chénes ( Meurthe-et-Moselle).
Moulins (Bouxières-aux-Chènes), 1er novembre 1914.
Mon bataillon esl au repos depuis ce malin, et loul le monde lézarde sous un soleil magnili que, pendant que quelques délégations sont allées à Cha nipcnoux porter (]<-■* (leurs sur les tombes de nos morts.
Hier, j'étais dans le pelit village de Bey, commune de Lanfroicourt. Les sentinelles allemandes sont à toucher
les nôtres; quelquefois à trois ou quatre cents mètres, on voit leur relève, la nuit on surprend l'éclair d'une lanterne paraissanl sous un manteau entr'ouvert, ou la lueur d'une pipe qui s'allume.
Moulins, -1 novembre 1014.
Demain, je prends les avant-postes au bois de la Hauie- Gôte et la ferme de la Caudale.
Moulins, 12 novembre 1914.
Le combat dont j'ai parlé dans ma dernière lettre a eu lieu le 5 novembre. Lani'roicourt surpris a été enlevé le malin pur les Allemands, et repris le soir par le 206''. Quelle canonnade les Boches oui reçue; évidemment on en a tué, mais, bêlas ! plusieurs nuisons oui été démolies ou incendiées par nos obus. La maison des Larminois a le toit percé; celle de celle brave Madame Rapp, dont la fille Juliette taisait un si bon chocolat, a été brûlée. Les i\i'ux femmes sont parties sans emporter autre chose que l'argent.
Je suis revenu à Lani'roicourt, il y a deux jours, avec ma compagnie, car l'effectif a été renforcé. Quelle nuit; c'était ma cinquième sans me déshabiller, et il fallait que personne ne dorme. 11 faisait un brouillard 1res froid, et les hommes descendant de faction avaient bâte de prendre la pelle pour creuser des tranchées, alin de se réchauffer.
Ce qu'il y a de plus ennuyeux, c'est la longueur des nuits aux avant-postes. Demain, je reviens au bois des Charbonniers pour quatre jours.
EN AVANT D'ERBEVILLER (<) (Bonnes positions, protégées par le ruisseau La Loutre-Noire.)
15 novembre 1914.
Nous étions hier bien tranquillement installés dans le bois des Charbonniers, toujours dans les mêmes abriscanon, en tare des mêmes crêtes, derrière les mêmes villages. Tout d'un coup, au moment de nous mettre à table, paraît un officier d'une brigade voisine, qui nous annonce qu'il précède son régiment chargé de nous relever. Un moment après, ses hommes sonl venus, on leur a expliqué la défense du bois, montré les directions dangereuses en cas d'attaque; j'ai également indiqué au chef de popote un petit village abandonné autour duquel abondent les choux et les choux de Bruxelles, et où on arrive, sans trop se faire voir.
Il pleuvait à verse, et le vent soufflait violemment; sur le sol, une boue affreuse. Nous avons quitté avec regret ces bois que nous commencions à connaître merveilleusement, à tel point que les ficelles ne nous servaient presque plus la nuit; nous tournions à point nommé sans aucune hésitation, au milieu de la plus profonde obscurité. Nous sommes passés devant la villa des Roses, la villa des Charbonniers, la villa La Monise, la villa Yvette, et après avoir suivi un moment l'avenue du lieutenant Fontenelle (un lieutenant du régiment qui rit toujours), la compagnie a quitté le bois par le chemin
Ci Carte de l'État-Hajor : Feuille 53, quart sud-ouest et aussi, 70, quart nord-ouest.
du petil poste n° 2, et le cours de l'Intendance (quantum mulatus àb Mo) (').
Pour l'instant, le régiment est en réserve à une certaine distance en arrière de la première ligne, el nuire cantonnement n'est pas trop mauvais, quoique le village ai t été horriblement bombardé.
18 novembre 1914.
Nous sommes toujours au repos, ce qui est une manière de parler, étant donné que nous taisons l'exercice le matin et l'après-midi. Nous sommes à l-Iaraucourt, près de Saint-Nicolas-du-Port, toujours dans la même région. Les obus allemands ont l'ait dans les villages de cette région clés dégâts inimaginables; églises, châteaux, maisons, tout esl ruiné, incendié. Nous sommes logés dans les quelques maisons qui restent debout; encore les toils des granges et des habitations sont-ils troués comme des écumoires par les shrapnels. Des réquisitionnés, venus de Nancy, réparent peu à peu ces toitures.
Les Prussiens ont subi de véritables hécatombes près du village. Ils sortaient des bois, et s'avançaient en masses compactes dans la plaine. Les feux d'artillerie et d'infanterie les fauchaient comme le blé mûr.
'J.'J novembre 1914.
Nous quittons cette nuit Ilaraucourt pour aller prendre les avant-postes sur la rive gauche de la Loutre, devant Moncel et Bezange. Celle nouvelle nous a l'ait bien plaisir, car elle signifie suppression des manœuvres assommantes où on s'évertuait à appliquer les théories des grands chefs
(') Le Cours de l'Intendance est. parmi les rues de Bordeaux, l'une des plus luxueuses et les plus fréquentées par le beau monde.
sur la marche à l'ennemi ; comme ces théories ne concordent pas toujours, ce n'était pas facile. Heureusement qu'au combat, on se débrouille et que le bon sens règne seul.
25 novembre 1014.
Je suis actuellement dans un petit bois, le bois d'Erbéviller, à un kilomètre environ nord-est d'Erbéviller, à droite de la route d'Erbéviller à Sornéville, el tout près de celle-ci, à la limite des deux communes. Le reste de ma compagnie est à droite, dans un buis, non nommé sur la carte, connu dans le pays sous le nom de bois de Faulx. Mon poste est un peu en seconde ligne, les Allemands étant de l'autre côté de la Loutre, quoique Man.ce] el Bezange nous appartiennent.
Le temps esl plus doux, niais il neige, et eela paraît vouloir continuel'. La nuit, la blancheur de la neige permet de se diriger assez facilement.
Le village d'Erbéviller a été dévasté à un tel point, que le colonel n'a pu trouver un lit, et qu'il couche sur la paille.
Errkviller, 28 novembre 1914.
L'autre jour, Palacio m'a confié la chose suivante : « La prochaine guerre sera la vraie. » Il se prépare pour la prochaine guerre carliste, et j'ai cru comprendre que son père avait ardemment combattu pour Don Carlos, il y a 35 ans. Si tous les carlistes sont comme lui, je plains les alphonsistes.
Pendant les deux jours de repos, on a fouillé les décombres pour trouver des poêles et des tuyaux pour nos abris des bois.
Haraucourt, 2 décembre 1914.
Je vais essayer de l'envoyer une ogive d'un obus allemand de 130m "'. Celte ogive me servait de chandelier au bois d'Erbéville'r.
Le 257° nous a relevés ee malin ; nous voici de nouveau à Haraucourt, au repos pour quelques jours... Les territoriaux n'ont pas donné de bons résultats; on en adjoint une compagnie à chaque bataillon, pour les entraîner peu à peu à la guerre.
Haraucourt, 6 décembre 1914.
Je vais L'envoyer un obus de 130 '" "' allemand. Mes hommes me l'ont rapporté ce malin du bois de Laforêt, au sud-est d'Haraucourt. C'est une pièce magnifique, ayant conservé sa peinture; elle est rare en si bon état; généralement, les obus sont tout rouilles. L'ogive est celle qui me servait de bougeoir au bois d'Erbéviller et c'est une grande chance qu'elle soit du même calibre, de la même couleur et en môme étal de conservation que l'obus, bien que venant d'un autre endroit, de sorte que tu pourras compléter l'obus par l'ogive.
Moulin de Moncel, 16 décembre 191-1, 9 h. du soir.
Nous avon.- quille Haraucourt hier soir à 9 beures, et après avoir fait 16 kilomètres dans l'eau et dans la boue, nous avons abouti à Moncel. Le poste qui m'a élé donné est le moulin de Moncel, en amont du village. Je me suis installé là avec 25 hommes vers 2 heures et demie du matin, pour y passer trois jours.
Comme tu pourras te rendre compte sur la carte, c'est un poste assez avancé. En effet, les Allemands tiennent la
fi \f droite de la Loutre-Noire, et leurs sentinelles sont toul près île nous. Heureusement que je suis parvenu à très bien me garder, et à trouver de lionnes positions de combat. <>n jouit ici au suprême degré de la tranquillité inhérente aux avant-postes. Le jour, il ne faut pas mettre le nez dehors, sous peine de recevoir des coups de fusil ; un ne sort pas, on dort, et tout se passe bien. La nuit, comme le chemin d'accès esl fort mauvais, on se borne à envoyer quelques hommes de liaison. Personne ne vient me rendre visite.
D'un autre côté, les bords de la Loutre sont plus ou moins inondés, et les patrouilles font un chahut terrible ; c'est te dire que l'ennemi en ferai! au moins autant.
Aujourd'hui, notre artillerie a bombardé avec persistance, niais avec un succès que je n'ai pas vérifié, la ferme de Rozebois et celle des Eryantes. Les Allemands mit envoyé quelques obus sur la gare de Moncel, mais rien de mon côté.
Comme tout le monde est obligé de veiller, on cherche à se distraire. En fouillant dans la maison, j'ai découvert une lanterne magique, et, après avoir guetté les Boches sur les rives de la Loutre-Noire, les hommes viennent rigoler devant l'écran où dansent des bonshommes grotesques.
Moulin de Moncel, 18 décembre 1914.
Pendant la nuit du 16 au 17, l'artillerie a continué à cogner sur les Boches, et elle a dû les toueber, car on a tout d'un coup entendu leurs hurlements dans la nuit.
La danse a continué hier, et bientôt les Allemands s'en sont mêlés. La première marmite est tombée près de mon poste. J'ai remarqué à quelle distance considérable parviennent les éclats d'obus; un éclat est
tombé près de moi, provenant d'un éclatement distant de trois ou quatre cents mètres.
Le soir à 10 heures, un avis me parvient: « La division prévient qu'une attaque *ur Moncel est imminente. Redoubler de vigilance. » Il est à remarquer que. jamais les nuits ne sont plus tranquilles aux avant-postes que lorsqu'une attaque est imminente. bien entendu, il en a été de même cette fois-ci : pas un coup de canon, pas un coup de fusil, sauf au lever du jour, deux coups de fusil tirés par les Allemands sur deux sangliers qui se promenaient près d'un de leurs postes.
Malgré tout, j'ai multiplié, les patrouilles et les rondes.
Champenoux, 20 décembre 1914.
Nous sommes au repos ici pour trois jours après quatre nuits blanches, inutile de te. dire que nous avons rudement dormi.
Figure-toi que le bombardement de Moncel nous a valu les félicitations du chef de bataillon. On arrive à une extrême indifférence pour les obus. Quand le bombardement a commencé, et que le premier obus est tombé tout près de mon poste, je jouais à la manille. Eh bien, avant d'aller dans la cave, j'ai attendu le second obus, et comme les coups se sont un peu éloignés, nous sommes restés au même endroit. Aucun homme n'avait interrompu l'occupation à laquelle il se livrait. Un peu plus tard, les marmites se rapprochant, j'ai jugé prudent de faire mettre tout le monde dans la cave. Les cuisiniers se sont fait répéter l'ordre, objectant que les pommes de terre n'étaient pas pelées, et que la soupe pourrait être en retard. Evidemment, cela prouve un bon moral.
On a rudement rigolé à la fin du bombardement. Figuretoi que le colonel téléphone au capitaine : « Allô! Allô ! Le bombardement est-il terminé? » Réponse du capitaine:
« 11 me paraîtdu moins suspendu. Je vous préviendrai dans le cas contraire. » Celle histoire fait la joie du régiment.
Ferme Saint-Jean, 22 décembre 1914.
A.vant-postes derechef, mais avant-postes de seconde ligne, à la ferme Saint-Jean, près de Mazerulles. C'est une grande ferme, qui appartenait avant la guerre à des Allemands. Le service est presque nul, ce qui nous change de Moncel .
A la suite du bombardement de Moncel, chaque chef de poste a fail un rapport. Voici celui d'un caporal, qui montre le calme des vieilles troupes, et l'importance de la soupe et du café surtout. J'en détache seulement deux phrases :
« Vers midi, nous commencions à finir de déjeuner, deux obus tombaient tout près de la maison où se trouvait le Poste. Il y eut quelques secondes de tressaillement, mais j'ordonne aux hommes de continuer à manger, ce que chacun lit... Peu après le bombardement a cessé, puis environ une heure après, un obus tombait près du mur de la maison l'ace à l'ouest; à ce moment, j'ai cru que noire Poste était repéré pour subir un bombardement sérieux. A tous mes hommes, je lais mettre sac au dos, nous prenons notre café, chacun fait preuve de courage et de sang-froid. Toul le monde est prêt, et je les l'ais installer dans u\\ petit réduit de la maison paraissant le. plus en sécurité. . . »
Cette année, ma nuit de Noël se passera à faire la relève d'un posle plus avancé que celui-ci, et qui se trouve dans le bois de la Grande-Goutte.
Bois-Morel, 27 décembre 1914.
Depuis ma dernière lellre, j'ai élé en petit poste au bois de la Grande-Goutte.
Ma can foui ne n'étail pas mal : c'était un abri-canon d'un module un peu ancien, que 1rs constructeurs ont l'ait Lrop étroil el trop lias sans savoir pourquoi. La cheminée était bonne ; seulement le tuyau était placé de travers, pour éviter les pieds d'un Boclie qui se trouvait sur sou tracé primitif. C'est dire si ces bois sonl pleins d'Allemands, morts fort heureusement. J'étais venu par là au mois d'août, le 28, et j'avais écril que j'avais vu des quantités de morts wurtembergeois. (>r, depuis, il y a eu tous les combats du début de septembre, où il en est tombé des masses.
Au Bois-Morel, on es1 un peu en arrière ; je suis encore seul, et ma cahute est toute petite; heureusement qu'elle se chauffe bien. Je la quitte d'ailleurs dans la nuit pour aller passer deux jours au moulin de Monecl.
Champenoux, 2 janvier 1915;
Nous avons eu la chance de passer le premier jour de l'an au repos, ce qui a permis à tout le monde de le fêter comme il convient. Le gouvernement a bien fait les choses : jambon, fruits, fromage, un cigare individuel, une bouteille de Champagne pour quatre, biscuits, etc. Connue d'autre pari, il est arrivé <\*^ envois de la Charente, adressés au régiment par diverses personnalités, la joie la plus pure et la plus militaire a régné sans partage dans Champenoux. J'ai entendu un homme crier : « Vive la guerre! jamais je n'ai fumé tant de cigares à l'œil, d II n'y a pas eu d'excès, et par conséquent personne à mettre en prison.
Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, les Boches de Rozebois et des Ervantes se sont mis à chanter le War.hi am Rhein, et à danser au son du fifre. Mon ami, le capitaine Yalade, qui se trouvait à Moncel, a l'ait monter un phonographe sur un toit, et leur a joué la Marseillaise
et Sambre-el-Meuse, le tout souligné des applaudissements et des hourras des soldats. On avait commencé par quelques coups de fusil et de canon échangés dans l'après-midi.
A 'à heures et demie, dépari pour le bois Morel pour deux jours, puis un jour à la Grande-Goutte, trois jours à la Ferme Saint-Jean, trois jours au Moulin de Moncel, trois jours à Champenoux, el puis on recommencera, jusqu'à nouvel ordre.
Corne Nord-Est du Bois-Morel, 4 janvier 1915.
Il a plu toute l'après-midi d'hier, les troupes sont fraîches. C'est qu'hélas! les abris du Bois-Morel ne sont pas des plus étanches. On va les recouvrir avec du papier goudronné. Le toit de mon abri personnel est en feuillage recouvert de terre; cependanl il n'est pas trop tombé d'eau du toit, mais une petite source s'est fait jour dans la cheminée. Un puisard et une hoile de petits pois vide pour y puiser l'eau m'ont permis de ne pas être submergé. J'ai commencé en même temps un plancher en rondins. Mon abri a 2"'5<i sur l"'Gô et 2 mètres de haut, et encore un tiers esl occupé par une sorte de lit de camp, où je m'appuie des nuits de neuf à dix heures.
Ferme Saint-Jean, 7 janvier 1915.
11 pleut à verse, le plateau de Saint-Jean devient un véritable lac d'eau el de houe. Les uns après les autres les abris se démolissent ou se remplissent d'eau .
Le 206" est dans un état sanitaire de premier ordre. Je crois que nous allons être bientôt vaccinés contre la fièvre typhoïde, qui n'a pour ainsi dire pas existé dans le régiment, et semble même maintenant avoir complètement disparu.
L'ne chose, dont je commence à être lassé, c'est de boire du vin pur. Je ne liens pas à abuser du café. Quanl au thé; nos cuisiniers opposent une force d'inertie vraiment remarquable, quand je réclame celte boisson, que je n'aime d'ailleurs pas. Je pense quelquefois aux eaux des Pyrénées, à la Hount-Sant, à la source de l'Astazou fermé ou à celle de Campo-Plano. Le Charentais n'a aucun goût pour l'eau ; c'est, je crois, ce qui nous a préservés des maladies.
Moulin de Moncel, 10 janvier 1915.
La nature a charitablement augmenté les défenses depuis ma dernière faction. Il a tant plu que la Loutre a débordé et atteint devant le moulin une largeur de 50 mètres. En amont dans les prés, il y a de véritables lacs, et en aval de Moncel au confluent de la Seille, c'est la mer. C'est mieux de loin que de près, malgré la sécurité que cela vous donne ; le sol est tellement humide que pour patrouiller il faut enfoncer dans l'eau jusqu'au mollet ou même parfois davantage.
Hier soir, à 6 heures, j'envoie une patrouille de liaison à 1 200 mètres du moulin, à un poste du 323'', placé à l'intersection de la route Moncel-Bezange et de l'embranchement sur Sornéville. Lors de mon dernier passage au moulin, j'avais fait moi-même un soir celte liaison; quel calme, quelle tranquillité sur cette route et le long de la Loutre, et pourtant nous étions à toucher l'ennemi.
Ma patrouille revient, mais augmentée d'un soldat et d'un sous-lieutenant du 323e. Ce dernier est mon vieil ami Palmade que je n'ai pas vu depuis la fin de juillet (')■ Tu juges de ma surprise et de ma joie. Nous avons bavardé
(') Dans la vie civile, Professeur (chargé de cours) à la Faculté de Droit de Poitiers.
un bon moment, pendant que je lui faisais visiter mes réseaux de lil de fer, mes tranchées, l'île du moulin, et la passerelle qui mène dans l'île. On n'a pas enlevé la passerelle parce qu'elle si' trouve sur la retenue d'eau du moulin, mais c'est très bien arrangé: même lorsqu'on est prévenu, il est 1res difficile de ne pas mettre les pieds dans l'eau, et surtout de ne pas faire sonner la sonnette, attachée à un savant système de fils de fer. J'y ai fait passer Palmade, qui a sauté en l'air quand la sonnette a sonné; je l'ai arrêté au -moment du bain de pieds. Nous nous sommes souvenus d'un déjeuner bien gai, fait ensemble deux jours avant la mobilisation, et nous sommes tombés d'accord pour dire que nous ne nous doutions pas que notre prochaine rencontre serait au moulin de Muncel. Je l'ai accompagne jusqu'à la frontière de nos secteurs; c'était moins pittoresque que par clair de lune, étant donné qu'on n'y voyait pas à trois mètres. Quand j'ai quitté Palmade, j'ai eu les plus grandes difficultés à trouver sa main, pour la serrer.
Lors de mon dernier séjour à la ferme Saint-Jean, nous avons inventé un jeu très amusant. Il consiste à supposer qu'un officiel- de. la société esl sourd, et la conversation continue comme s'il l'était en effet. Cela est extrêmement drôle, surtout quand il y a un étranger qui n'est pas au courant. On lui dit alors que h' malheureux sourd a contracté celle infirmité à la bataille de Champenoux par suite de l'éclatement d'une marmite tout contre lui. L'autre jour, le sourd était un médecin auxiliaire, et le médecin du (r bataillon s'est plaint amèrement auprès du nouveau venu, le médecin du 5e bataillon, de la situation qui lui était faite : s On n'ose pas lui révéler sa surdité, dont il ne s'est pas rendu compte, et pourtant la situation devient intenable. Il veut toujours ausculter les malades, et entendant toujours des bruits suspects, il évacue tout
le monde. Vous m'avouerez que la situation est de? plus délicates. » Tout le inonde opinait gravement du bonnet. J'ai rarement ri comme ce jour-là.
Ferme Saint-Jean, 18 janvier 1915.
Après-demain nous irons à Laneuvelotte pour y èlre vaccinés [contre la lièvre typhoïde].
Laneuvelotte, 2'd janvier 1915.
La vaccination [contre la fièvre typhoïde] m'a un peu fatigué. Maintenant, une agréable nouvelle : je vais partir demain suivre à Essey un peloton d'instruction sur les enseignements de la guerre. Cela ne durera que six jours, mais j'espère bien aller tous les soirs à Nancy me retremper un peu dans la vie civilisée. On verra autre chose que des ruines, des tas de fumier, et on ne passera plus des quinze jours de rang sans voir un civil.
Aujourd'hui, nous avons fait une marcbe militaire, à travers les cliamps de bataille de notre régiment en septembre. La Bouzule tout d'abord, la forêt de Champenoux, les champs devant La Fonrasse. Une chose qui ma étonné, c'est de constater que dans ces bois et ces champs que j'avais vus couverts de cadavres, on ne voyait qu'un nombre relativement restreint de tombes. J'avais déjà faii la même remarque au Bois-Morel. Cela vient en partie du grand nombre de morts mis dans une seule tonifie; mais bien d'autres ont dû être brûlés, ou enterrés dans des trous d'obus. Dans le bois les arbres sont couverts d'écorchures provenant de halles, d'éclats d'obus. Beaucoup sont rompus. J'ai vu dans un arbre un obus de 7ô '" '" non éclaté, enfoncé aux trois quarts.
En passant dans les cliamps devant La Fourasse, la compagnie a rendu les honneurs aux tombes du 206e, trop nombreuses hélas.
Essey-les-Nancy, 26 janvier 1915.
Le séjour à Essey est commencé depuis avanf hier soir, Les cours sont loin d'être fatigants.
ESSEY, le 29 janvier 1915.
Rien de bien nouveau ici, sinon que malheureusemenl noire peloton finit demain. Le soir, nous allons dîner à Nancy, ce qui nous retrempe un peu dans la vie civilisée. J'ai descendu un escalier de quatre étages, et j'ai eu une drôle de sensation dans les jambes; il y a si longtemps que nous ne descendons jamais plus de trois ou quatre marches de rang.
Lanëuvelottë, 2 février 1915.
Nous voilà revenus à Lanëuvelottë, avant quitté le séjour enchanteur d'Essey. Ce cours a été une semaine de vacances; tous les soirs à Nancy où l'on se sérail cru à cent lieues de la guerre, si de temps à autre un taube n'avait jeté quelques bombes sur la ville. C'est un événement qui arrive deux ou trois t'ois par semaine, mais les résultats sont presque nuls.
[Il est interdit à tout officier, sous des peines sévères, de faire venir sa femme ou de la voir, ne serait-ce qu'un instant.]
Pendant le séjour à Kssey, deux de. mes camarades, l'un du 20uv, l'autre du 212'', avaient l'ail venir à Nancy leurs épouses légitimes, et ont pu ainsi les voir pendant trois ou quatre jours. Ils couchaient à l'hôtel Thiers. l'u soir, vers H) heures. Gros, l'officier du 212°, passant dans un couloir, veut sonner une femme de chambre. Il presse un bouton et illumine toute la façade de l'hôtel ; l'officier du 206e, un peu bedonnant, sort à moitié habillé,
son képi sur la tête; le patron de l'hôtel, les garçons et les femmes de chambre, et eniin le commissaire de police, luiii t-r monde se retrouve réuni dans le couloir de l'hôtel, autour de Gros, tout confus d'avoir donné si malencontreusement un point de mire aux avions et aux zeppelins boches. Le commissaire était lion enfant, el l'incident n'eut pas d'autres suites.
Nous partons cette nuit pour les avant-postes; je reprends au bois d'Erbéviller.
Bois d'Erbéviller, -1 février 1915.
La grange du moulin île Moncel a reçu des obus il y a quelques jours; le feu a pris el elle a brûlé entièrement. 11 ne reste plus que le bàtimenl principal, intact sauf les meurtrières et les communications qu'un officier du régiinenl, architecte de son métier, y a percées sans compter, au risque d'enrhumer la garnison par l'abus des courants d'air.
Unis d'Erbéviller, 10 février lui").
Et puis, il y a le train, le train dont tous les soirs ou attend le passage vers 3 b. lô. Il suit la ligne île Château- Salins à Delme par Fresue-en-Saulnois. Voilà iiiuii observation du bois d'Erbéviller. Ceux du buis de Baulx, placés à un point plus haui, prétendent avoir vu un train sur la ligne <le la Seille, près deCbambrey. tic la me paraît difficile, mais pas impossible : d'autres, plus élevés eu grade, ont nie le fait, On mélange les deux trains, ci les observateurs sont accusés d'avoir eu la berlue; mais personne ne vient vérifier.
Hier après-midi, je nie trouvais au bois d'Erbéviller pour des travaux", quand un capitaine el un sons-lieute-
nant d'artillerie arrivent et me demandent où passe exactement ce fameux train, a Juste an-dessus de la ferme de Rozebois, un peu au-dessous de la crête qui limite l'horizon. » Et j'ajoute : » Il est trois heures, si le train n'est pas en retard, il doit passer dans un quart d'heure, o Làdessus, le général de division vient inspecter les défenses. On causait depuis trois minutes des travaux en cours, quand j'aperçois le train à droite de Rozebois; il passe derrière la terme et remonte derrière la forêt de Gremécey. Comme le temps était superbe, on voyait parfaitement la fumée blanche à l'œil nu. L'existence du train de 3 h. 15 était donc officiellement constatée, « II est à 9 kilomètres au inoins, déclare le capitaine d'artillerie, cela regarde la lourde » ; il était content d'être débarrassé de ce but difficile à atteindre.
l'.nrs d'Erbéviller, 11 février 1915, au soir.
J'étais à l'observatoire du bois de Faulx, pour le train de 3 h. 15, qui es! passé à 3 h. 16, à. l'endroit où la ligne coupe la Vieille Route de France. La question est tranchée ; c'est bien le train de Château-Salins à Delmeque l'on voit.
I ii us d'Erbéviller, 23 février 1915.
Hier, la pièce de marine, car nous en avons une par ici, a lire sur le Irain de 3 h. 15, qui passait à 3 h. 2i, deux obus qui paraissent être restés sans effet. Mais, que de légumes près de mon poste; à part la fumée du Irain, ou n'a rien vu.
DEVANT LE BOIS DE MORT-MARE (') (Mauvaises tranchées, sans protections.)
Bois d'Erbéviller, G mars l'Jlô.
Nous prenons le train demain pour un petil déplacement.
9 mars 1915.
Connue je vous récrivais l'attire jour, nous sommes partis par le train. Le régirnenl avail l'air d'écoliers en vacances; on voyait des civils enfin. Le soir du 7 nous avons couché dans une caserne.