mars
Depuis notre dépari d'Erbéviller, el noire voyage pour nous rendre en VVoëvre, nous sommes en réserve d'avantpostes, et pas trop mal installés. Demain, cela changera; nous irons passer (rois jours dans les tranchées, de vraies tranchées humides, paraît-il : et on y est parfois à cinquante mètres des Hoches. Inutile de dire qu'on ne regarde pas heaucoup par la fenêtre.
[Lierre avait marqué par i\]\ point, les lettres que j'ai mises en caractères gras, nous apprenant ainsi que ces tranchées sont à Seieheprey. C'est entre Saint-Mihiel et Pont-à-Mousson. I
(<) Carte de t'Elat-.Wajor : feuille 52, quart sud-'esl et quart sud-ouesl.
lô mars 1915.
Je t'écris dans une position vraiment peu confortable. La canfouine où je me trouve est tellement basse, qu'il est impossible de s'y asseoir complètement droit sur son séant. Je suis donc moitié assis, moitié co.uclié, mon porte-carte sur les genoux.
Les tranchées, nù nous nous trouvons ici, n'ont que de lointains rapports avec les travaux d'art de notre précédent secteur. Il \ a entre les deux modèles à peu près autant de différence qu'entre un type super-cbic des Chartrons et un mendiant qui tend la main à la porte d'une église (').
La première ligne des Boches étail composée de tranchées où nous sommes maintenant. Quand on s'en est emparé, ou les a rafistolées tant bien que mal, eu taisant de petits abris pour les hommes, de distance en distance. Mais, comme on ne peut travailler que In nuit, et encore à condition de ne pas faire de bruit, le résultai n'est pas très brillant. Nous sommes en effet dominés par un dôme de 380 mètres d'altitude, le Montsec. Ce Montsec contient îles observatoires d'artillerie, cl de tout le jour, on ne met le nez dehors. La nuit, je chausse îles hottes d'égoutier, et je reste encore presque loul le temps étendu, sauf quand il y a alerte, ce qui est assez fréquent.
Tout d'un coup les canons tonnent, les halles sifflent par centaines; en cas que ce soi I une attaque, on lire aussi. Au houl d'un quart d'heure huit rentre dans le silence, et ort continue à mouler la faction. Ma tranchée est à trois cenls mètres i\v< Boches; c'est une des plus éloignées. Le seul avantage est de recevoir davantage d'obus.
Tu me demandes si nous avons un manuel comme le
C) Les Chartrons sont un quartier de Bordeaux renommé pour les gons super-chics qui y habitent.
Kriegsbuch allemand. In manuel de ce genre esl impossible chez nous : nous avons un Code militaire, el c'est lout. A u commencement île la campagne, un de mes caporaux voulail égorger tous les Hoches qui lui tomberaient sons la main; je lui avais promis un coup île revolver dans le cas où il mettrait son projet à exécution. Le premier blessé ennemi rencontré par lui dans la forêt de Champenoux ne fut pas égorgé, mais reçut le contenu de son bidon, et ce fut mon propre bidon qui permit au caporal de boire à son tour. Tous sont connue cela, et jamais aucune cruauté ne sera commise sur l'ordre d'un diet'; bien rarement par un soldat, de crainte de ses camarades ou de ses chefs.
18 mars 1915.
La campagne continue toujours monotone, et un peu plus sérieusement qu'à Champenoux. Mon camarade Robert a été blessé par un obus, pas trop gravement par bonheur; mais je perds un bien bon compagnon (').
Comme incident de tranchée, je te citerai le passade, il y a deux jours entre nos lignes el celles des Boches, d'un vol de grues, qui a déchaîné une vive fusillade; deux grues sont tombées dans les lignes boches.
Il esl très difficile de se diriger dans le dédale de >-f< tranchées; un sergent et une escouade de ma compagnie [la 21°], lors de la dernière relève, sonl allés chez les Hoches. En arrivant devant une tranchée, le sergent soulève une toile de lente et dil : « Kst-ce la 21'".' » Les Boches l'ont happé tout d'un coup ainsi qu'un homme; les autres onl filé tant bien que mal, échappant aux balles.
(!) riaus la vie civile, le lieutenant Piobert est courtier en vins à Mortagne-sur-Gironde.
De i.a tranchée, 21 mars 1915.
Il faut de la guigne pour être touché, comme mon pauvre ami Robert. Voici commenl cela s'esl passé. Sur les trois jours de repos de Mandres, ma compagnie est venue passer le 18 à Seicheprey, sorte de réserve d'extrême avant-postes. Le capitaine, lui el moi prenions tranquillement le calé dans la cave iln château, quand quelques (iluis éclatenl au dehors. Robert sorl dans le couloir pour voir, et je m'apprêtais à le suivre, lorsqu'un obus éclate dans la cour du château. C'était un percutant de 77 IM "\ qui par malheur tombe sur la partie empierrée de la' cour ; un mètre plus loin, il tombait sur le fumier, et au lieu de s'étaler, les éclals auraient volé en l'air. L'obus éclate juste devant la porte du couloir, à sepl ou Imii mètres, blessant quatre hommes, dont un mortellement, et Robert.
Hier matin, au lever du joui', quatre perdrix se promenaient à quelque vingt mètres de la tranchée. En trois coups de fusil, trois sont tuées el une blessée. On a été les chercher le soir ; mais la blessée a couru vers les Boches, et naturellement, personne ne s'est soucié de courir après. .J'ai déjeuné aujourd'hui avec un excellenl rôti, ainsi que l'escouade qui avail l'ail la chasse.
Comme dans le village de Seicheprey, on ne peut l'aire de feu pendant le jour, la cuisine commence à la tombée de la nuit ; la soupe arrive dans la tranchée vers l heures du malin : on la l'ail réchauffer sur de petits réchauds au charbon de bois.
Pour éviter les voyages chez les Boches, nous avons mis partout des rangées de piquets, avec une main-courante en lil de 1er; ou arrive ainsi directement à domicile.
Profitant d'un clair de lune, tamisé par les nuages, je me suis promené avanl-bier soir autour de ma tranchée, pour démêler un peu le dédale des tranchées et boyaux
- 40(1 de communication qui m'entourent. Ces Boches sonl d'extraordinaires remueurs de terre. Pour qu'avec cela il ne nous aient pas battus, il faut que les Français leur soient vraiment supérieurs comme soldais.
31 mars 1915.
L'obus qui a blessé Robert à Seioheprey avait blessé on même temps quatre hommes, dont un mortellement. On avait transporté Robert au poste de secours; niais les autres étaient restés dans la cave, où on les soignait. Vers 6 heures et demie, comme l'heure de la relève approchait, je viens dans la cave trouver le capitaine,. Nous ouvrons une boite de pâté, pour nous permettre d'attendre le dîner, que nous ne devions prendre qu'à 10 heures du soir. A peine avions-nous commencé à manger, que l'infirmier nous prévient que le mourant va passer. Deux bougies éclairent la cave; nous voilà tous, blessés et bien portants, le képi ou la calotte à la main, nos ombres se confondant sur- les coins sombres de la cave, fuis, le caporal et deux hommes de l'escouade du mort viennent lui présenter les armes, et toul le inonde recommence à dîner. C'est que la relève arrive; c'est elle qui enterra le malheureux ; pour nous, nous allons ailleurs.
Mandres, 24 mars 1915.
Nous entendons très bien tout ce qui se passe au bois Le Prêtre et au bois d'Apremont. Avant hier soir, à l'heure de notre relève, une contre-attaque boche a été repoussée de ce dernier côté. Tout d'un coup, un chahut terrible, fusils, mitrailleuses, canons, le toul sous une pluie de fusées éclairantes. Au bout d'un quart d'heure, silence complet; "plus rien que le calme d'une belle nuit
de printemps, 3t les soldais circulant sans bruit au milieu des ruines de Seicheprey, qui se détachent sur le ciel sous la lueur de la lune.
Tranchée de Remièkes, 28 mars 1915.
J'ai changé de tranchée, en allant un peu à l'est, devant le bois de Remières. Le changement m'a fait plaisir; on était très mal devant Seicheprey. Les tranchées y sont très mauvaises, et on ne pouvait mettre le nez dehors ; de plus, coups de canon journaliers. Ici, les tranchées sont profondes et nous nous promenons debout; avec quelques petits travaux, ce sera presque confortable. De plus le canon nous laisse tranquilles, vu que nous sommes à 80 mètres des Boches, et que les artilleurs ne tiennent pas à tirer sur les leurs. Autour de nous, nombreuses traces du combat du 12 décembre, où ces tranchées ont été prises, sans pouvoir emporter cependant la deuxième ligne des Boches, leur première maintenant.
31 mars 1915.
Notre dernier séjour dans les tranchées a été glacial, et hier soir, deux heures avant la relève, il est tombé une petite couche de neige. Comme les nuages sont partis aussitôt, dégageant la lune, on y voyait presque comme en plein jour. J'ai vu arriver les fractions de relève à une distance de trois ou quatre cents mètres. Heureusement que le terrain descend juste derrière notre tranchée, si bien que les Boches qui sont à 80 mètres de nous ne nous voient pas circuler. Ceux que nous craignons lors de notre relève se trouvent à 400 mètres de nous, en haut du vallon qui passe devant le bois (ma tranchée est à 100 mètres au nord de la corne nord-est). Leurs feux enfilent le vallon ; mais je crois qu'à raison d'un léger accident de terrain,
leurs balles passent trop haut. Inutile de dire que le vallon est traversé à toute vitesse ; on plonge ensuite dans le bois pour aboutir à la sortie sud de Seicheprey.
Devant ma tranchée et les tranchées voisines, il y a environ deux ou trois cents cadavres, du combat du 12 décembre. Les plus rapprochés de nos lignes ont été enlevés il y a longtemps et enterrés juste derrière les tranchées. Bien souvent, aucune croix ne marque l'emplacement, si bien que, lorsqu'on creuse, on est obligé de faire des tracés bizarres pour éviter ces cadavres, sur lesquels on tombe au moment où on s'y attend le moins ; ainsi l'autre jour, j'ai dû faire couder un boyau à cause d'un Boche qu'on a rencontré. Dans le fond de l'abri que j'habite est enterré un officier français, dont on voit une partie de la culotte rouge à bande noire. Quand je dors, ma tête est à trente centimètres au-dessous ; mais j'ai garni la paroi de carton bitumé. Toutes ces visions de guerre n'impressionnent plus personne depuis longtemps.
3 avril 1915.
Me voilà de nouveau dans la tranchée depuis hier soir. La canonnade est terrible à une certaine distance sur notre droite. Pour nous, toujours la tranquillité relative, les obus passant au-dessus de nous, pour aller tomber sur les gens éloignés de la ligne de feu.
6 avril 1915 [reçue le 15].
Depuis peu de grandes ou tout au moins de sérieuses opérations sont engagées autour de nous. Cela paraît aller bien, et peut-être avant longtemps apprendrez-vous que les Français ont remporté un gros succès. Mon régiment, ne sera sans doute pas exposé d'une façon spéciale. Hier, la ration d'obus tirée sur nos tran-
chées a été sensiblement augmentée, sans résultat bien notable. Quant à la canonnade française, elle est tout simplement formidable ; le canon gronde de tous côtés. J'étais à un kilomètre et demi en côté d'un secteur où une tranchée a été prise par nous; j'ai vu très bien la préparation d'artillerie, puis les Boches filer; les Français sont arrivés derrière une petite crête, et n'étaient pas visibles de ma tranchée. Pendant ce temps nous tirions de nos tranchées des coups de fusil pour attirer l'attention de l'ennemi. Aujourd'hui repos, pour trois jours comme d'habitude sans doute. Temps exécrable.
Embrasse je le prie Maman de ma part et reçois mes meilleurs et plus affectueux sentiments.
[Et puis : Plus de lettre!]