‹ Livre de familleChapitre 10 sur 36 · ADÉLAÏDE GENET · texte numérisé non relu

ADÉLAÏDE GENET

La troisième fille de mon pèreétail Adélaïde Genêt; elle a été une des plus belles, et des plus vertueuses femmes de Paris; étant fille elle venait me voir souvent au Palais de Versailles quand mes devoirs de cour m'y faisaient séjourner. — La jeune Reine la vil, sa beauté et surtout son air gracieux et modeste lui plurent infiniment. Enfin un jour elle m'appela en particulier et me dit de voir M'' Genel de sa part el de lui demander s'il lui conwiiail d'avoir sa fille placée parmi les jeunes personnes qui composent sa chambre, qu'elle prenait de tout son cœur, si cette proposition lui convenait rengagement de marier M110 Adélaïde, et d'assurer à celui qui demanderait sa main une des premières charges de femmes. Je partis sur le champ pour annoncer à mon père, un événement qui le comblait de joie: c'était une troisième fille pourvue et mariée, et son patrimoine étant en partie dissipé te moment d'établir ses enfans lui donnai! de justes souci-.

M1' Auguié né à Figeae dans le midi de la France, tenait à une des ramilles la plus recommandable dans sa province; déjà pourvu du poste de muuitionaiiv général des vivres de l'armée, il se présenta pour obtenir la main de ma sœur. — Il était aimable, galanl dans la société, d'une figure agréable et fait autant pour plaire à ma sœur que pour convenir à mon père.

La Reine dota ma sœur d'une pension de 7 000 livres, d'un 1res beau présent en diamans, el donna de plus

l'engagement du Ministre des finances, pourque Mr Auguié fut pourvu de la première charge de Receveur général des Finances qui viendrait à vaquer. — Ce mariage se fit sous les plus heureux auspices. Peu de temps après, il obtint la Recette générale du duché de Rar et de Lorraine et conserva son ancienne place; cette charge rapportait près de cent mille livres par an. — Mr Auguié a toujours fait un bon et honorable emploi de ses richesses et en a laissé fort peu à sa famille, non par prodigalité, mais par des pertes que la Révolution rendit inévitables.

M1"" Auguié eut trois filles —

Antoinette Auguié mariée à M1' Gamot — elle est filleule de l'infortuné Louis XVI et de Marie-Antoinette —

Eglé Auguié mariée au Maréchal Ney —

Adèle Auguié mariée au Général de Broc —

L'attachement de M"10 Auguié pour la Reine fut ce que votre cœur vous dira qu'il devait être; aussitôt que les fureurs révolutionaires amenaient des dangers pour la famille Royale, ma sœur accourait de Paris à Versailles, et ne quittait plus son infortunée et Auguste protectrice, qui, pour ces preuves de dévouement, l'avait surnommée sa Lionne.

Elle eut le bonheur dans la terrible, journée du 6 octobre 1789 — de sauver les jours de la Reine, en volant au devant d'assassins qui se présentaient en foule à une porte qu'elle eut le courage de fermer et de barricader pour s'opposer à leur entrée, ce qui donna le temps à la Reine de s'enfuir à peine vêtue dans l'appartement du Roi.

11 n'était pas question dans ce temps de dévouement, d'aucune opinion politique; le cœur et la reconnaissance formaient pour ma sœur et pour moi la base des lois les plus saintes. — Quand on suit ce que ces sentimens dictent et imposent on ne risque pas de s'égarer. Ce qui cache les pièges les plus dangereux, ce qui creuse les

abîmes les plus inévitables, ce sont ces temps funestes pendant lesquels sans changer rien à sa conduite privée, sans quitter ses foyers paternels, sans dévier un instant de la roule tracée par l'iionneur même, les lois, les institutions de votre patrie viennent à changer et vous imposent successivement des devoirs nouveaux. Malheur aux yens qui, par des motifs d'une louable reconnaissance, ou par une convenable bienséance, ne foulent pas aux pieds à l'instant môme l'image de ceux pour lesquels ils doivent conserver des égards, ils sont alors écrasés sans ménagement par ces hommes qui, sans rougir, changent en une minute leur langage et méprisent et déchirent ceux qu'ils venaient d'encenser.

En France, une foule de gens semblables ont surnagé et se trouvent encore à flots malgré les fureurs des tempêtes, tandis que les parens de votre père ont deux fois payé de leur sang et de leur fortune des événemens qui les ont trouvés dans des postes honorables quoique mille intrigans ne les y eussent placés.

A la journée du 10 Août 1792, le Palais des Tuileries fut assiégé et le trône de Louis XVI lut renversé, parce qu'il n'était plus établi sur les anciennes bases de la Monarchie, et que cet infortuné monarque dans l'espoir de reconquérir ses anciens droits, avait hésité à les assurer par de nouvelles lois constitutionnelles. Pendant cette affreuse et mémorable journée, ma sœur et moi nous avons plusieurs fois couru les risques de périr.

La Reine fut pendant 24 heures prisonnière à l'assemblée nationale. De là elle nous fit demander de la venir trouver; nous y volâmes au péril de notre vie. Pendant le trajet que la Reine eut à faire de son appartement des Tuileries à la salle des députés, elle avait été assez pressée par la foule, pour qu'un voleur l'ait dépouillée de sa montre et de sa bourse. Ha sœur prêta 25 louis à cette malheureuse Princesse. On transféra la famille

Royale au Temple. Pétion maire de Paris nous refusa la permission d'y suivre la Reine.

Nos devoirs se trouvaient entièrement terminés, nous nous retirâmes d'abord à Beauplan, puis nous louâmes en commun le cliàteau de Coubertin qui n'est qu'à un mille de celui de Beauplan. Votre père quitta la France le 23 Janvier 1793.

A partir du 31 Mai de la même année, lorsqu'on eut fait monter sur l'échafaud tous les députés républicains et non sanguinaires, la France resta livrée aux fureurs de Marat, de Danton et de Robespierre. Rien dans l'histoire n'est comparable aux temps de cette horrible anarchie dont les chefs réunissaient les fureurs des Tigres aux habitudes du cynisme le plus vil. Marat fut assassiné par une jeune et belle Demoiselle nommée Charlotte Corday, qui crut en se dévouant à la mort sauver sa chère patrie ; elle périt en laissant Danton et Robespierre en rivalité pour le sceptre d'extermination dont ils s'étaient emparés. Le plus cruel des deux l'emporta. — Robespierre fit couler des fleuves de sang. C'est à cette époque de la terreur que votre estimable père fut dénoncé, destitué et qu'une mort inévitable l'attendait en France s'il eut quitté vos rives protectrices. — L'assemblée crut un moment qu'il avait eu la témérité de se rendre en France, et qu'il venait de débarquer à Brest (' ) ; aussitôt les gazettes annoncent l'arrivée et la mort du Ministre Genêt. — Ce jour là des alfaires impérieuses m'avaient forcée de me rendre de la campagne à Paris pour y passer quelques jours déguisée en espèce de Paysanne. Je donnais le bras à ma fidèle bonne Voisin, lorsque j'entendis deux hommes qui criaient à haute voix dans les rues les articles les plus importants de la gazette du jour; ces crieurs répétaient alternativement

(') C'était un nommé Duval sous-secrétaire qui en effet venait d'arriver de New-York.

aux deux cotés de la rue: « Arrivée dans le port de Brest « de Genêt ambassadeur de la République auprès des « Etats-Unis. Ce ministre fera de suite le saut périlleux « à la Guillotine. » Ah! mes chers enfants I ces seuls mots lus après 25 ans révolus et à tant de distance du lieu où ils frappèrent mes oreilles et déchirèrent mon cœur, viennent sans doute de vous faire éprouver une vive émotion. Jugez ce que la sœur la plus tendre dut à l'instant même ressentir. M""' Voisin me vil pâlir, chanceler, j'allais tomber dans la rue, je pouvais y être reconnue et passer à l'instant même dans la fatale charrette qui plusieurs fois a conduit des gens à 1 eehalaud sans jugement préalable, pour de simples exclamations d'effroi ou d'improbation publique] Ma fidèle amie me soutint et me porta presque dans une boutique où des gens humains rappelèrent mes sens. Dès le jour même j'appris que mon frère n'était pas revenu et je retournai à la campagne pour ne la plus quitter.

Le 17 septembre 1793 — parut la loi sur les suspects. Cette loi désignait comme tels tous les nobles, tous les prêtres, tous les gens attachés à l'ancien gouvernement par des postes en diplomatie, en magistrature, en finances, ou en charges de cour; tous ces suspects étaient désignés pour la mort, et en attendant réunis sous la surveillance du peuple souverain et gardés par les sans culottes, qu'on était obligé de payer fort chèrement, de nourrir à sa table et de traiter avec tous les égards qu'inspire le plus violent effroi, car une dénonciation de la part de ces misérables faisait à l'instant appeler au funeste tribunal, tandis que bien payés, bien nourris, bien traités, iis ne se pressaient pas de se dessaisir de leurs prisonniers. M1' Auguié avait quatre1 de ces surveillans, nous en avions un. M1' Rousseau un — bientôt après le pauvre Rousseau fut conduit dans les prisons de Versailles et (le là à l'échafaud. M1 Auguié fut mis en prison à Paris, il y

mangeait avec tous les premiers financiers de Paris, et de cette table de 40 individus un seul après lui n'eut pas la tête tranchée. Cette pensée l'a longtemps poursuivie. Le triste tableau de toutes ces personnes décapitées, uni aux déchirants regrets sur la perle d'une femme justement adorée, pouvaient se terminer'en idées lixes qui produisent ordinairement l'aliénation de l'esprit. — Des voyages dans les Pays-Bas qu'il fut contraint de faire et les qualités aimables et touchantes de ses trois filles le rendirent à la vie.

J'ai anticipé sur le récit de nos malheurs, tant il en coûte à mon cœur d'avoir à me retracer la déplorable fin de votre vertueuse tante M""' Auguié; elle fut occasionnée par le procès de la Reine, qui crut devoir déclarer que 25 louis qu'elle avait pour seul argent dans sa poche, devaient être rendus à M""' Auguié qui les lui avait prélés pendant qu'elle était prisonnière à l'Assemblée nationale. — Plusieurs mois se passèrent entre cette déclaration de la Reine et l'arrestation de ma sœur el de moi — on nous a assuré que le secrétaire du tribunal de sang avait écrit Augal au lieu d'Auguié, avec l'intention sans la connaître, de sauver une victime aussi innocemment désignée, car la pauvre Reine ne pouvait supposer en sortant d'un lieu où elle élail privée de tout espèce de communication avec les hommes, qu'ils fussent devenus assez féroces, pour qu'un l'ail aussi simple fut transformé en crime. Enfin neuf mois après tandis que nous étions rassurés par le mot Augal imprimé dans tous les papiers à la place du vrai nom de ma sœur, un atroce homme de qualité dont je tais le nom pour ne pas rendre les haines de famille héréditaires prit le rôle affreux de Mouton (') de Robespierre, lit une note qu'il signa et adressa au comité

(') C'est ainsi que l'on désigne des gens mis en prison seulement pour servir d'espions aux prisonniers.

du salut public. — Cette Note portait ces mots: « J'ai parce couru toutes les prisons de Paris, je nietonne de n'y point « trouver Mme Auguié, désignée par erreur dans le procès « de Marie-Antoinette sous le nom d'Augal; elle et sa sœur

« M Campan devraient être en prison depuis longtemps. »

A l'instant même un mandat d'amener fut lancé contre ma sœur et un d'arrêt par des gendarmes contre moi! quatre gendarmes arrivaient à notre campagne, ma sœur qui devait de suite aller à la prison de la conciergerie où les "victimes ne résidaient plus qu'un jour ou deux, ne voulut point être arrêtée, elle s'enfuit sur un àne à travers les champs, atteignit Paris et par l'effroi d'une semblable position, perdit l'usage de sa raison, mais dans sa folie elle traçait sur des papiers, a Si je meurs sur Pécha- « faud, mon mari déjà prisonnier doit aussi périr! Nos « biens seront confisqués, mes filles que deviendrez-vous ! « Si j'évite l'échafaud je puis peut-être vous sauver le « bien qui m'est personnel! » (') Cependant des signes de véritable aliénation précédèrent le moment où elle se précipita par une fenêtre d'un appartement d'hôtel garni où elle s'était cachée! — Quel désespoir régna parmi nous! Deux jours après Robespierre et son épouvantable puissance croulèrent, les prisons s'ouvrirent, M' Auguié en sortit, mais il ne retrouva dans sa maison que le désespoir et le deuil de la femme justement chérie. Antoinette sa fille ainée pensa périr de douleur, la gaîté de smi âge disparu) pour toujours, et son malheur lit éclore en elle une raison précoce qui ne s'est jamais démentie. Pendant que nos cœurs étaient déchirés par la douleur.

(') [ Il faut remarquer cependant que la Convention avait décrété, le 29 Brumaire an II (19 Novembre 1793). la confiscation des biens de ceux des individus mis en état d'accusation OU simplement renvoyés devant le tribunal révolutionnaire qui se donneraient la mort, et avait même donné à ce décret effet rétroactif, à compter du jour où le tribunal révolutionnaire fut établi. (E 11' |

la France entière était livrée à la joie, on se cherchait on se rencontrait clans les rues, on se disait: il faut vivre! nous le pouvons à présent, notre pays se relèvera !

Combien il était aisé de voir en ce moment qu'une audacieuse minorité poussée à d'horribles excès par une imprévoyante opposition, avait également égaré et comprimé la véritable et saine majorité de la nation Française!

Ce fut à cette époque môme que je me transportai à S'-Germain. Antoinette suivit son père à Paris. Eglé et la pauvre Adèle vinrent se ranger parmi mes premières Élèves. — Leur sœur ainée venait les y retrouver quand M1' Auguié était appelé pour le service des armées. — M"'e de Beauharnais, depuis Impératrice, sortit aussi des prisons de Robespierre qui avait fait périr son mari; elle vint à cette même époque me confier sa fille et sa nièce. L'amitié la plus sincère et la plus consolante s'établit entre l'aimable Hortense et mes nièces, et cette innocente liaison de classes détermina leur destinée. — Destinées brillantes et décevantes dont elles ont pu être justement éblouies, mais qui les conduisaient, ainsi que celle que le hasard leur avait donné pour appui, vers de nouvelles infortunes. M1' Auguié pourvu de la place d'administrateur des Postes, a joui longtemps de l'élévation de sa famille; il a terminé sa carrière à l'âge de soixante seize ans, six semaines avant la douloureuse lin du Maréchal. Ses restes sont déposés au cimetière du Père-la-Chaise à Paris dans le même caveau où reposent ceux du Brave des Braves.

Antoinette AUGU1E

FILLE de Adélaïde GENET et de Pierre-César AUGLTÉ

Antoinette fut recherchée en mariage par beaucoup de personnes qui lui assuraient de grands avantages, mais dans ce nombre d'aspirans, elle distingua et préféra Charles Gamot, homme instruit, et déjà éprouvé par les orages de la révolution. Après avoir reçu une éducation très distinguée sous l'inspection de M1' l'Abbé Dùval, frère dr sa mère, et qui était à la fois le Proviseur du collège du Plessis, et recteur de l'Université de Paris, le jeune Gamot fut envoyé au Havres de grâces, dans la maison de commerce de Mrs Fouache el Bégouën; il s'y distinguai et à 23 ans, il fui nommé agent de cette maison et de la ville du Havre à S'-Domingue. Il lit de liés heureuses entreprises; à 25 ans sa fortune était déjà considérable, lorsque l'insurrection des noirs dévasta cette colonie; il perdit tout ce qu'il n'avait pas l'ail passer en Europe, et se retira à New-York. Après le terme de la terreur de Robespierre, Charles Gamot rentra en France, tonna une association avec quelques capitalistes et établit à Paris une maison de commission et de banque qui obtint une prompte estime el de là des succès rapides. Alors il épousa Antoinette Auguié. Le momenl heureux mais trop court qui suivit le traité l'ait à Amiens entre le gouvernement Anglais et celui du Consulat, favorisa les

entreprises de Gamot; ses grandes lumières dans les affaires de commerce devaient lui assurer cet avantage sur la plus grande partie des Négociants de la Capitale. Sa fortune marchait d'un pas si rapide qu'il avait '2'.\ navires sur les mers tant à lui qu'à ses associés, lorsque la rupture

du traité d'Amiens les firent capturer en totalité par les Anglais. La prévoyance de Gamot l'avait heureusement mis à l'abri de voir tous ses biens engloutis par ce revers; il resta avec une fortune modeste, mais liquide, et jugeant défavorablement des spéculations futures des négociants français, il quitta le commerce et obtint la place d'administrateur général des impositions indirectes, nommées alors les droits réunis. Quelques années après, pour favoriser l'établissement de ses enfans, et à raison du rang de son beau-frère, il eut l'ambition de se placer dans une partie de l'administration plus distinguée, et fut nommé Préfet de la Lozerre; grand travailleur, instruit dans toutes les branches d'administration, il mérita d'être compté au nombre des préfets les plus distingués.

Au premier retour du Roi, il fut pourvu de la préfecture du Département de l'Yonne, dont la résidence est à Auxerre. Napoléon, à son inconcevable et imposant retour du 20 mars 1815, passa par Auxerre; un aide-camp le précédait et prescrivit au Préfet Gamot de tout préparer dans son hôtel pour recevoir l'Empereur; il le reçut. Louis XVI II rentra en France, Gamot fut destitué, au moment d'être proscrit, et privé de la pension accordée à tous les préfets réformés. — 11 s'est distingué dans son infortune par les touchantes consolations qu'il a données à son illustre beau-frère dans sa prison de la conciergerie; au moment terrible quia privé la France d'un héros aussi regretté, il vola sur le lieu funeste, se lit remettre les tristes restes de ce corps qui quelques instants avant venait de tomber et d'envoyer vers le Ciel le dernier cri patriotique: Vive la France. Gamot. lava lui-même ses sanglantes plaies, l'ensevelit de ses propres mains, et lui rendit ces derniers devoirs que. la France en pleurs eut voulu pouvoir rendre à un brave qui l'avait si glorieusement servie. Depuis ce temps M1' Gamot a eu sa santé dérangée au point d'alarmer sa famille, mais il n'a point pour cela négligé les

intérêts des fils du brave Maréchal, et a mis dans leurs affaires tout l'ordre nécessaire pour que la mémoire de leur père ne soit attaquée par aucune plainte de ses trop nombreux créanciers; il a de même travaillé à détendre la gloire du Maréchal injustement attaquée pour ses faits militaires dans la désastreuse journée de Waterloo. Il vient, il y a quelques mois, de faire paraitre une réponse à une attaque du général Oourgaut ('). — Cet ouvrage a produit l'efiet désiré. Charles Gamot a eu d'Antoinette Auguié, trois enfants: un fils et deux filles.

Clémence Gamot est l'ainée de ses trois enfans. — Combien vous chéririez celte aimable cousine! Elle a atteint sa dix-neuvième année et sans les événements désastreux qui ont asssailli notre famille, déjà elle figurerait parmi les femmes les plus aimables de Paris, et en serait sans aucun doute une des plus estimées. Il faut avoir été élevé par une femme parfaitement occupée de ses devoirs de mère et aussi instruite que l'est M"10 Gamot pour réunir tous les talents et toute l'instruction qui se trouvent dans votre cousine Clémence. Elle parle l'Anglais et l'Allemand comme si elle eut passé sa vie en Angleterre ou en Saxo: des gouvernantes de ces deux contrées placées près d'elle dès sa petite enfance, lui ont facilité l'étude de ces deux langues étrangères; elle est de la première force sur le piano forte; dessine et peint d'après nature. — Clémence joint à ces avantages une modestie qui en augmente le mérite; elle reporte vers les soins de sa mère Ions les

<*)■ [ Ca/mpagne de dix-huit cent quinze, par le pénéral Gourgaml, Paris 1818. Le généra] Gourgaud y critique, à nombreuses reprises, les opérai ions du Maréchal N'cy. avec beaucoup de force, mais en termes modérés, et ajoute .. 11 parait «pie le souvenir de sa « conduite en 1814, et dernièrement en Mars 1815. occasionnai! en o lui un bouleversement moral, qui se faisait sentir dans toutes ses c actions, d

.le dois faire observer que les auteurs militaires modernes attribuent, au contraire, toutes les responsabilités a Napoléon, malade, fatigué, usé. (E 11) ]

succès de son éducation, et en jouit comme d'un bienfait reçu auquel elle n'aurait point eu de part. — Ce que je vous dirai des talents que l'on peut en ce moment acquérir en France, non seulement pourra vous paraître exagéré mais risque même de le paraître aux yeux de votre père, qui ne peut juger ce que l'émulation qui s'est établie depuis les secousses de notre révolution a fait éclore d'écoles supérieures, de talents étonnants et d'utiles et nouvelles méthodes pour renseignement des jeunes personnes. Ces nombreux pensionnats dont j'ai établi le premier, admettaient pour renseignement de la langue, de la littérature, de la peinture, et de la musique, tous les premiers professeurs, que les grilles des couvents d'Ursulines et de Visitandines ne pouvaient admettre. Il est à présumer que le rétablissement des vieilles institutions fera éprouver un mouvement rétrograde à cet élan général, cependant un changement trop sensible a été opéré pour qu'il ne tasse pas époque; la plus petite bourgeoisie à Paris écrit actuellement sa langue avec une correction soutenue, et jadis la duchesse la plus agréable et la plus spirituelle dans les cercles brillants de la cour n'écrivait pas un mot d'orthographe ('). C'est en vain que de trop austères censeurs osent dire que les mœurs des femmes ont perdu de leur pureté par l'augmentation de leur instruction; c'est une injuste erreur. Dans un pays ou les usages dégagent beaucoup trop les femmes des travaux

(') Les Chevaliers des plus antiques usages opposent à l'assertion de cette vérité, les talents de MmM de Sévigné, de Maintenon, de la Fayette, Dacier, des Houlières, qui, sous le règne de Louis XIV, ont mérité d'être rangées, parmi les littérateurs de tous les pays, parmi les auteurs Français les plus estimés. — Ces dames eurent des éducations particulières dirigées par quelques savants attachés à leur famille, quelques-unes même se livrèrent aux études classiques des hommes, l'éducation des femmes n'en était pas moins généralement négligée. C'est dans les masses qu'il faut chercher les preuves de la civilisation et de la prospérité publique, et non pas dans quelques familles privilégiées.

- C2 de leur intérieur, toul ce (| u i employé chez elles leurs loisirs aide à les dégager des entraînemens extérieurs; el dans tous les pays du monde el pour tous les usages variés des diverses contrées, ce qui forme, éclaire et rectifie Le jugement, ne peut que tracer la mute de la meilleure et de la plus louable conduite. Je tue suis reposée avec plaisir sur ce qui concerne Clémence, je l'aime tendrement, et sa douceur, et sa sincère piété, et son modeste maintien, et ses talens retracent à toute la Camille cette si charmante Adèle, M"'e de Broc, qui m'honorait dans le monde comme son institutrice et me charmait comme sa tante.

Charles est le second entant de Mr Gamot, el son seul lils. C'est un bon, sage, et brave jeune homme, d'une belle taille et d'une ligure agréable, de bonnes études dans des écoles publiques où il a toujours remporté les premiers prix, le talent des langues étrangères, ceux du dessin et de la musique au degré de pouvoir servir à smi amusement particulier, tout doit l'aire espérer qu'il se distinguera dans la carrière que ses parents lui feront embrasser, mais le temps actuel jette beaucoup d'incertitude sur le choix à faire

Hortense est la seconde tille de M'Camot el son dernier enfant; elle est fort jeune, et ne peut encore fournira un portrait, mais se distingue par un cœur excellent et un grand amour pour ses respectables parents.

EGLÉ AUGUIE

Mariée à l'Illustre et Infortuné Maréchal NEY

Eglé seconde fille d'Adélaïde Genêt et de M1' Auguié, après la tragique fin de sa vertueuse mère, passa plusieurs années avec moi à S'-Germain; spirituelle, gracieuse, née pour posséder des talents agréables, son enfance et sa jeunesse ont été aisées à diriger, son caractère la faisait chérir de toutes mes élèves, elle devint ainsi que sa sœur Adèle une amie particulière d'Hortense de Beauharnais, qui alors était fort éloignée de penser aux trompeuses grandeurs, encore bien moins au funeste honneur d'être assise sur un trône. Cette Hortense dont l'étonnante destinée a eu tant de part à celles de mes nièces était née avec les goûts les plus simples, charmante sans être fort jolie, organisée pour réussir dans la culture de tous les beaux-arts, déjà éprouvée par les terribles crises de la révolution, elle n'ambitionnait qu'une vie retirée, paisible, craignant l'éclat et le grand monde et me disait souvent, lors de la subite élévation du général qui avait épousé sa mère: « Hélas cet homme est une comète, et nous sommes « comparables à ces traiaées de lumière qui suivent invo- « lontairement ces astres, où nous ménera-t-il? » — Pauvre jeune fille, elle devait être conduite à franchir tous les rangs de la société, pour tomber du plus haut point où l'on peut y atteindre et ce qu'il y a eu de plus terrible pour son àme vraiment pure, elle était condamnée à supporter tous les traits de ces calomnies violentes si multipliées quand des partis opposés se font la guerre. Hortense contribua

au mariage d'Ëglé avec le général Ney. Églé balança quelque temps à donner son consentement à cette union uniquement dans la crainte d'être la compagne d'un guerrier dont les jours seraient si souvent exposés. — Cependant cette haute bravoure, ce caractère franc et ouvert qui distinguait le général lui avaient inspiré beaucoup d'estime. La demande de sa main était faite, Églé avait supplié son père de lui accorder huit jours pour Caire ses dernières réflexions, il y avait consenti, et il doutait encore du sentiment et de l'opinion de sa lille, lorsqu'un incident fort naturel décida la question. — l'n étranger qui diuait chez M1' Auguié, parlait des hautes prouesses de Ney et citait [que] dans un engagement des plus vifs, ce brave général axait eu sepl chevaux tués sous lui. — <> Que « dites vous Monsieur, reprit Églé avec vivacité, il en a eu « treize... » M1' Auguié demanda à sa fille si cette exclamation était un consentement? Elle rougit et se lut. li lui demanda s'il pouvait aller le soir même faire part de son consentement à M""' Bonaparte qui s'était chargée de la demande du Général. Elle ne s'y opposa pas, et leur hymen fut bientôt conclu. M1' Auguié avait employé une partie des restes de sa fortune à l'acquisition d'un domaine situé à sept lieues de Paris. Les bâtiments en sont à la fois antiques et majestueux. Cette terre s'appelle Grignon et a été depuis vendue par M' Auguié au Maréchal Bessières. Là se fit la première entrevue d'Eglé et du brave auquel elle allait unir sa destinée. Le général avait peu de fortune, il ne possédait en tout que le revenu de son grade militaire, et quatre-vingt mille francs. Mr Auguié donnait la même somme en dot à sa tille. Ainsi l'ambition des richesses ne déterminèrent point ce mariage. L'usage en France prescrit aux hommes qui se marient, d'offrir à leur prétendue le jour où l'on signe le contrat, une corbeille qui contient des parures, des bijoux, des diamans. Je vois encore ce brave Maréchal

présentant cet hommage à sa chère Églé: « Pour me « conformer, lui dit-il, aux usages, je vous prie, « MUo d'accepter quelques parures qui pourront vous « plaire. Vous ne trouverez dans cette corbeille, ni perles « ni diamans, mais je suis intimement convaincu que je « vous plairai davantage ainsi qua vos respectables « parens en vous disant qu'ayant commandé pendant « plusieurs années les troupes légères qui ont pénétré « dans toute l'Allemagne, j'aurais pu avoir beaucoup de « ces choses brillantes à vous offrir si j'avais pensé que « mon épée dut me faire conquérir autre chose que de la « gloire. » Il rendait justice à sa future ainsi qu'à tous les siens. — La noce eut lieu quelques jours après au château de Grignon. Il y eut peu de personnes invitées. Hortense, alors mariée à Louis Bonaparte, était la seule femme étrangère; les deux témoins d'Églé, deux amis particuliers de son père: hélas un des deux était un commissaire ordonnateur des guerres nommé Villemauzi, sénateur sous le gouvernement impérial, pair de France sous le gouvernement royal et qui a volé la mort du brave maréchal (').

La musique du régiment du Général fut établie pendant une semaine au château de Grignon, le parc fut illuminé, tous les habitants du hameau voisin furent admis à jouir de celte fête et furent traités pendant deux jours. Le Général adorait sa jolie compagne, sa joie lui donnait un air radieux, mais combien il nous toucha lorsque le jour où la bénédiction nuptiale lui fut donnée dans la chapelle du Château, nous le vîmes paraître conduisant un vieux Berger et sa vieille épouse, qu'il avait découverts dans la ferme du vieux château et qui à celte époque, avaient selon l'usage des catholiques à célébrer par une seconde

(') [ Erreur. Aucun témoin ou ami de ce nom ne figure sur l'acte de ce mariage. (E H) ]

noce la cinquantième année de leur union; il les avait l'un et l'autre complètement habillés selon la coutume de leur canton. Cette grosse et vieille paysanne agenouillée sur la même marche de l'autel où était l'élégante et jolie Églé, faisait un contraste touchant, tandis que l'habit du vieux paysan placé auprès de l'uniforme éclatant du général en chef rappelait à la fois sa modeste origine et sa valeur (')-

Ces détails, vous intéresseront sans doute, mes chers enfants; tout ce qui regarde la vie militaire du brave N'ey appartient à l'Histoire, mais ce qui tient à sa vie privée et à ses mœurs vraimant patriarcales est l'apanage de sa famille. Peu de temps après son mariage il fut envoyé ambassadeur en Suisse; votre cousine l'y suivit; son élévation devint plus grande lorsque le premier consul mit sur sa tète la couronne impériale. Le général fut fait maréchal de l'Empire, duc d'Elchingen, et par suite prince de la Moskowa. Sa femme fut successivement nommée dame du Palais des deux Impératrices. De grandes dotations leur furent données, mais ce brillant

(') [ Voici d'autres détails empruntés à une brochure de M. RLsch, instituteur à Thiverval (où est Grignon), qui les devait à M"" d'Arjuzon :

« Dans la soirée, une comédie de circonstance fut jouée par les « deux sœurs de la mariée, Antoinette et Adèle, leur cousine « Alexandrine Pannelier et le général Savary, sur un théâtre dressé « au milieu du jardin anglais.... Sur l'invitation et sous la « conduite d'un paysan, toute la noce se dirigea au fond des bois, « vers une petite cabane où habitait une forl vieille femme qui, « connaissant les secrets de l'avenir, prédit à tous bonheur, « honneurs et prospérité. La diseuse de bonne aventure était ex Mnlc Campan, le paysan, Isabey, qui avait organisé la fï-ti- .< La future tteinc llortense était parmi les invités.

C'est avec émotion que j'ai rapproché les détails donnés par M. Rich du fait suivant;

Le 20 octobre 1815, alors que le Maréchal Ney, en prison, va passer en jugement, M"111 Campan écrivant une lettre triste, très triste, à la Heine llortense, signe : « La Vieille de la Cabane » {Correspondance inédite de M"'" Campan avec la Heine Hortense, T. II, P. ICO). (E H) ]

élat exigeait de grandes dépenses et pour fournir à cette représentation, les immenses revenus s'employaient comme les moindres. Les guerres se succédaient, les campagnes d'Espagne et la funeste campagne de Russie coûtèrent six cent mille francs au maréchal. La terre des Coudreaux, située sur la route de Tours, est le seul bien liquidé qui reste à ses chers enfants; ils doivent le chérir; leur père ne se plaisait que dans cette retraite, et sa mémoire y est encore adorée, un trait le confirme de la manière la moins équivoque.

Au départ des troupes Prussiennes, qui en 1815 s'étaient emparées du Château du Maréchal, les soldats en demeuhlèrent les appartements en totalité, leurs fourgons étaient chargés de ce butin, lorsqu'ils reçurent l'ordre de leur chef de les employer à d'autres usages. Alors ils mirent en vente sur la place de la ville de Chateaudun, qui n'est qu'à deux lieues des Coudreaux tout le mobilier de vingt-quatre appartements de maîtres. Ils offraient les meilleurs lits pour un écu de six francs et tous les autres objets à raison de ce vil prix.

Personne dans toutes les classes de la population de cette ville, ne voulut acheter la moindre partie de cet immense mobilier. Un seul chaudron fut vendu, mais les habitants du lieu firent constater par un acte, que cet acquéreur habitait un pays situé à plus de six lieues de la terre du Maréchal. Les troupes parties tout fut soigneusement réuni et renvoyé au château; ma nièce ne perdit qu'un seul volume d'une fort belle bibliothèque. Ce trait fait autant d'honneur aux habitants de cette province française qu'à la mémoire du Maréchal. Une position des plus funestes et trop audessus des lumières politiques du brave Ney, a creusé sous ses pas un abîme dans lequel il est tombé, mais sa gloire n'a pu s'y engloutir. Ney partit de Paris avec le ferme projet de rejeter Napoléon loin du sol de la France, parce qu'il

croyait que son retour allait y allumer la guerre civile dont le seul nom faisait frémir ce héros; son élan, ses expressions, en recevant les ordres du Roi n'ont pas été telles qu'il a convenu de les rapporter, mais ont été fortes et sincères. Ney a changé d'opinion quand il a vu des peuplades entières accourir sur les pas de Napoléon, quand il a su que le frère du Roi, et le maréchal Macdonald avaient quitté Lyon, l'armée ne voulant plus obéir au prince et au général; son changement de conduite a été confirmé quand les paysans insurgés lui enlevèrent dix pièces de canons qui étaient la seule artillerie de son corps d'armée. Enfin, quand il sut que déjà vingt mille soldats étaient réunis aux Aigles Impériales sous les ordres de Napoléon et qu'il l'avait dépassé de 40 lieues sur la route de Paris, alors cette même horreur pour la guerre civile, ce même amour pour le sol de la patrie, cette opinion qu'il fallait le défendre en se réunissant toujours à celui qui en était le chef voulu par la Loi ou par le vœu public, le décidèrent à suivre Napoléon et à se réunir à lui. Il le rejoignit à Auxerres, à l'hôtel de la préfecture où était Gamot, beau-frère du Maréchal. Là il remit à Napoléon une déclaration dont les premiers mots portaient: « Je « suis votre prisonnier plutôt que votre partisan si vous « continuez à gouverner tyraniquement etc. etc. ». M1' Gamot a entendu le Maréchal lire cette singulière protestation avant de la remettre à Napoléon ; malheureusement il n'en fit ni minute ni copie; cette pièce eut figuré noblement dans le procès du brave. Napoléon en fit lecture et avec un air calme que le pouvoir suprême enseigne si bien à adopter, il déchira ce papier en petits morceaux et dit seulement : « Le brave Ney est fou ». — Une sincérité impoliliquement combinée a dirigé toutes les actions de ce brave si regrettable et si généralement regretté. Sa conduite l'aurait privé de toute faveur auprès de l'Empereur, et l'a l'ait succomber sous les Bourbons.

Une âme dont les premiers élans avaient été pour les vertus républicaines et pour l'amour de la France, ne put se plier aux mesures de la politique des vieux, gouvernemens et au renversement de cette gloire nationale à laquelle il avait lui-même concouru.

Ces lignes que je viens de tracer ont cela d'intéressant qu'elles sont le fidèle récit de l'entretien que j'ai eu avec le Maréchal dans sa prison de la conciergerie. Il comptait beaucoup sur la valeur du traité de Paris qui portait oubli et pardon des délits militaires et civils. Il se trompait !

Après cette fin tragique et généralement déplorée, la malheureuse femme du Maréchal ne pouvait supporter la vie à Paris, ni même à sa terre; ses enfants qui par leur vivacité de leur caractère avaient besoin de l'Education publique, auraient amené des sujets de rixes dans nos collèges, où les écoliers par suite des opinions paternelles étaient divisés dans leurs sentiinens sur les vertus ou les torts du brave Ney. La maréchale a donc pris le parti de se transporter à Luques, où il existe encore un Lycée organisé selon les lois de ceux que Napoléon avaient fondés ('). Ses trois fils aînés s'y distinguent, le quatrième encore enfant est resté avec elle; nous attendons le moment qui la ramènera parmi nous, la sagesse d'un gouvernement vraiment Constitutionnel devant écarter loin d'elle les préventions et les désagréments que le malheureux sort de son brave mari lui taisait éprouver.

Ses quatre fils se nomment:

Léon, il est âgé de 15 ans;

Aloys, il en a treize;

Eugène est dans sa douzième année;

Edgard a sept ans.

{') [ Lettre d'Aloys Ney à Clémence Gamot, datée de Florence 0 février 1816: « Quand tu recevras cette lettre je serai ainsi que Léon et Eugène dans le collège de Lucques ». Cette lettre fait partie des papiers L P. (E 11) ]

ADÈLE AUGUIE

Mariée au Général de BROC, Grand Maréchal de Palais du Roi de Hollande.

Je vais, mes enfants, vous parler d'un être charmant dont les rares vertus ont fait ma gloire et mon bonheur, dont la fin déplorable eût seule suffi pour le malheur de toute une famille, si la nôtre n'eut été une de celles qui a le plus éprouvé les variétés et les rigueurs du sort.

Adèle Auguié ma nièce et ma filleule fut remise entre mes bras par sa malheureuse mère au moment où elle s'enfuyait de Coubertin, lorsque les gens d'armes vinrent pour l'y enlever. « Ma sœur, me dit-elle, si tu le sauves « delà mort qui nous menace, celle-ci est ta fille. »

Adèle avait alors huit ans, elle ne me quitta plus. Aidée par le plus heureux, naturel, par un esprit juste, par une docilité parfaite, je fis de mon Adèle l'élève la plus distinguée de ma maison de S'-Germain. Jolie, simple, naturelle, remplie de grâces, elle réunissait à beaucoup d'autres talens, celui de dire les vers français aussi bien que l'actrice la plus consommée. Pour elle je fis jouer la superbe tragédie d'Esther que Racine composa pour la maison religieuse de S'-Cyr fondée par Louis XIV. Depuis l'époque où Esther fut jouée dans cette maison Religieuse et dont les mémoires de ce siècle et les lettres de Mmc de Sévigné parlent avec enthousiasme, ce sublime ouvrage de Racine transporté sur les théâtres publics n'avait plus produit un aussi grand ell'et. Composé pour d'innocentes jeunes filles, l'harmonie de ces vers pieux et touchants sont mille fois plus beaux récités par de jeunes

et vertueux organes. On eut pour l'Esther de Racine joué à Sl-Germain un enthousiasme semblable à celui qu'il inspira du temps de Racine; tout ce qui était en France voulut y assister; la salle était très petite, je ne savais comment satisfaire les demandes de ces curieux. Le Roi des Pays-Ras, le grand duc de Rade, le prince Royal de Ravière, des cardinaux Romains, tous les ambassadeurs des puissances étrangères, le premier Consul, sa famille, ses ministres voulurent y assister. Cette fête n'eut lieu que deux années de suite, au temps du carnaval. La prudence me prescrivit de cesser ces représentations d'Esther. Je voulais amuser et instruire mes élèves, ajouter à leur maintien une noble aisance et mon intention n'était point d'ériger ces amusemens en un spectacle public. Cent vingt ans avant, ce chef d'œuvre de Racine avait produit le même effet, et de même le chef illustre de Sl-Cyr (') avait été forcé d'en arrêter les représentations. Par son talent et par la pieuse émotion qu'elle mettait en récitant les vers de Racine, Adèle était la véritable Reine Esther. L'âme la plus élevée, le cœur le plus pur avait saisi ces vers sublimes qu'elle récitait avec le plus touchant organe :

« Ce Dieu maître absolu de la terre et des cieux

« N'est point tel que l'erreur le présente à vos yeux,

« L'Eternel est son nom, le monde est son ouvrage

« Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage

« Juge tous les mortels avec d'égales lois

« Et du haut de son trône interroge les Rois. »

Comment n'aurait-elle pas produit une grande sensation dans le rôle d'Esther? Son âme était celle que Racine avait voulu peindre; modeste et gracieuse dans toutes les actions de la vie privée, digne et courageuse dans toutes

(') M™ de Maintenon.

celles qui concernaient ses devoirs, pénétrée d'une piété profonde, elle se faisait un devoir de la cacher sous ses grâces et croyait qu'il fallait dérober sa foi et ses actes religieux aux regards d'un monde corrompu. Adèle inspira une estime générale, une foule de partis se présentèrent pour obtenir sa main, elle choisit le Général de Broc, brave officier d'une ancienne famille noble; il alliait les qualités cheraleresques à la valeur de nos républicains; une blessure mortelle l'atteignit à l'année en 1809, il fut transporté à Milan et y mourut. Sa veuve vécut plus d'une année dans la retraite la plus absolue; sa charge de Dame du Palais la lit reparaître à la cour et de ce moment elle partagea ses journées en deux emplois tout à fait séparés: depuis huit heures du matin jusqu'à 4 heures après-midi, son temps appartenait à ses prières, et à ses pauvres, vêtue d'une simple robe de toile elle visitait les demeures des infortunés, s'humiliait dans les soins qu'elle leur rendait, et nous avons appris après sa mort qu'elle avait prescrit à plusieurs vieilles femmes infirmes d'attendre l'heure de sa visite pour être levées, pansées, habillées par elle. Vivant chez la Reine Hortense dont elle était Dame du Palais elle n'avait aucune dépense à faire. Un tiers de son revenu était l'apanage des pauvres, et sur les deux tiers qui restaient pour ses dépenses habituelles, elle faisait encore des économies pour ses infortunés considérant qu'elle n'avait plus de droits sur la somme qu'elle leur avait allouée. Ces sentimens intérieurs, cette conduite secrète, ne dérangeaient nullement ce qu'elle devait à son rang et au goût d'une cour que Napoléon avait rendue, chevaleresque et brillante. Adèle était une des meilleures danseuses de la cour et souvent elle conduisait avec la Reine Hortense les plus brillants quadrilles qui faisaient l'ornement îles fêles que donnaient l'Empereur; combien les cœurs dos gens qui applaudissaient à ses grâces eussent été touchés si l'on eut su que

les contours de ces bras gracieux auxquels on payait un si juste hommage, avaient le matin, soulevé les matelas de quelques paralytiques et aidé leurs pas chancelants ! L'hommage que mon cœur se plait à rendre à la plus intéressante jeune personne que j'aie connue, est d'accord avec les sentiments qu'elle inspirait et dont le souvenir est loin d'être effacé.

Le chevalier de Boufflers, un de nos aimables poètes, rendit ce que lui inspirait les qualités de Mmc de Broc dans le quatrin suivant :

« D'esprit et de grâces pétrie

« Elle sait briller, tour à tour

« Comme un Diamant à la cour

« Comme une fleur dans la prairie. »

Cet ange de perfection devait nous être enlevée, et disparaître de ce monde indigue de tant de vertus comme l'éclair passager.

Adèle avait accompagné la Reine Hortense dans une promenade aux environs des Eaux d'Aix en Savoie, elle eut à passer sur une planche très courte qui traversait au-dessus d'un torrent, un peu de mousse fit glisser son pied, elle s'abîma dans une partie creusée d'où elle fut retirée sans vie!

Par la tendresse et les soins de la Reine Horlense, les restes de cet être précieux furent embaumés et transportés à Sl-Leu, dans la vallée de Montmorency, où sa fidèle et inconsolable amie lui lit ériger un monument que ses vertus doivent à jamais faire respecter. A l'endroit où cet ange disparut de la terre, la Reine Hortense a fait construire un pont en pierre où se lit une touchante inscription. Elle y a aussi l'ait une fondation pour les pauvres malades dont Adèle prenait soin toutes les fois qu'elle suivait la Princesse à ces funestes Eaux.

Vous jugerez mes chers enfants la douleur des sœurs

de cette aimable personne et celle de la tante qui l'avait placée dans son cœur à côté de son unique enfant! Votre attendrissement sur ce déplorable événement se mêlera aux flots de larmes que nous avons versés, et l'exemple d'une si digne parente se gravera dans les jeunes cœurs des enfants et petits enfants de mon cher Genêt.

Page 1