JULIE GENET
Mariée à Monsieur ROUSSEAU
Il faudrait avoir un style aussi gracieux, aussi aimable, aussi pur que le sont à la fois le caractère et les qualités de la chère Julie, pour vous faire bien connaître cette aimable sœur de votre père : elle est sa marraine, elle a plusieurs années de plus que lui et fut par ses soins la seconde mère d'un filleul qu'elle affectionnait tendrement.
Jolie, élégante de taille, douce, constamment gaie, ayant de l'esprit naturel mais peu de goût pour les études sérieuses, elle désarmait notre bon père par ses saillies et ses gentillesses, quand il voulait la gronder sur le peu d'attention qu'elle donnait à ses leçons d'histoire, de géographie, de grammaire. Elle lui avouait qu'elle se sentait si peu de goût pour ses études, et un si dominant attrait pour son piano forte et pour les leçons de solfège et de chant d'Albanèze (célèbre chanteur du conservatoire de Naples, que la cour de France avait attiré à Versailles) notre maître de musique, qu'il fallut se contenter de la voir écrire passablement, chanter et s'accompagner parfaitement. En effet en peu d'années son talent parvint à un degré assez supérieur pour qu'elle fut souvent invitée aux concerts des princesses filles du roi, où la conduisait ma mère; mais ce talent futile n'était pas ce qui la distinguait aux yeux de mon père, qui savait l'apprécier; la bonne et jolie cantatrice, était une excellente ménagère, les détails de la laiterie la charmaient, elle s'en occupait et rendait un
compte exact à notre mère, elle veillait à l'arrangement, à la propreté de la maison, à l'entretien du mobilier, donnant les ordres à la cuisine et ce joli Rossignol répétait dans tous les coins de la maison les chants des meilleurs maîtres de l'Italie et ceux de nos bons compositeurs, égayait l'intérieur de la maison en même temps qu'elle y portait des soins précieux. Nous avions eu la même éducation, nous nous chérissions coin me peu de sœurs se sont chéries, et nous nous ressemblions fort peu. J'avais un cabinet à moi, des livres, et j'y passais une grande partie de la journée. Julie ouvrait de temps en temps la porte de ce cabinet, m'y embrassait et me disait : a Travaille, travaille « savantasse; pour moi, je cours, je chante et je ris. » Je l'assurais que je n'étais pas une savantasse, que j'en saurais trop peu pour devenir une savante, mais que je m'amusais à ma manière comme elle à la sienne.
Je vous ai parlé de l'ordre et de la propreté que Julie faisait régner dans ma maison, et comme je vous écris autant en Institutrice qu'en bonne tante, je dois vous dire ici mes enfans pour vous et pour les filles de la famille Genêt qui se plaisent à lire ces lignes, qu'il y avait chez mon père, un laquais frotteur et d'autres, mais que le goût et les soins d'une maîtresse de maison donnent seuls à ceux qui l'environnent le précieux éclat de la propreté. En remontant jusqu'aux Princesses et jusqu'aux Heines, environnées d'une foule de valets, on remarque bien vite l'influence du goût de la maîtresse pour l'arrangement intérieur. Si dans les chambres de son Palais destinées à la représentation il régne quelqu'apparence d'ordre, dans les cabinets particuliers il est bien aisé de distinguer d'un coup d'ueil, si elle possède une qualité d'autant plus précieuse que le nombre des servi leurs n'y supplée jamais, parce qu'ils agissent à raison de l'impulsion qui leur est donnée. — Je ne vous désignerai pas telle ou telle princesse ou grande dame, que vous ne connaissez nullement et
n'avez pas besoin de connaître, mais je puis vous assurer que je ne suis jamais entrée dans ces intérieurs que j'ai tous fréquentés, sans remarquer l'ordre de celle qui en avait et jugé celles qui en manquaient.
Puisse cette petite digression vous être utile mes chères nièces en vous démontrant que dans une habitation Américaine, et dans un Palais de la vieille Europe ce charme si grand de l'ordre et de la propreté dépend uniquement de la maîtresse de la maison. Personne n'a porté ce goût précieux plus loin que la bonne Tante Rousseau, et n'a uni à des qualités aussi solides autant de charme et de gaîté; malgré les nombreux malheurs dont elle a été accablée un rien la ranime et lui rend encore son activité. — Elle fut mariée à 17 ans à M'' Rousseau qui n'en avait que 20, et était le plus bel homme de Versailles quand elle était la plus jolie fille. — Lorsqu'ils furent l'un et l'autre présentés à Louis XV, à l'époque de leur mariage, ce Roi dit qu'il avait vu dans le cours de sa vie peu de jeunes couples d'une aussi grande beauté. M1' Rousseau était d'une très bonne famille; par les femmes il est allié aux familles les plus distinguées c'est-à-dire à des gens qui prouvaient une longue série d'aveux. Pour lui son origine commençait à un Rousseau qui avait été nommé maître des Exercices militaires de Louis XIII, fils du Roi Henri IV. Il était le septième employé dans ce poste de l'Education des princes et cette succession de services lui donnait des titres à leurs faveurs. — Votre tante eût quatre fils et trois filles. L'aîné, Auguste, est mort aux armées, Inspecteur des vivres, place que lui avait donné votre oncle Mr Auguié (alors administrateur général des vivres de l'armée française) pour le soustraire aux dangers de la guerre. Le second mourut au collège, le troisième au berceau. Le quatrième que l'on nomme Amédée, est un jeune homme très distingué, il s'est livré à l'étude de la littérature et des beaux-arts, n'a réclamé aucun poste à la cour, et n'en
désire de ce genre. Il écrit en vers d'une manière peutêtre trop distinguée pour les craintes de sa bonne mère qui ne veut point qu'il se fasse auteur. 11 est grand musicien, et les boutiques des marchands de musique de Paris sont remplies de jolies romances dont les paroles et la musique sont de lui; elles ont assez de vogue pour être non seulement chaulées dans nos plus brillans salons, mais pour lui donner l'agrément d'en avoir les oreilles réjouies par les joueurs d'orgues dans les rues. — Il est aussi très habile comme amateur dans l'art de la peinture; on voit les chambres de sa bonne mère ornées de torts bons portraits et de paysages de sa façon. Ainédée a de l'ordre, est fort économe; par un arrangement de famille il porte actuellement le nom de la terre de Bauplan. L'ainée des filles de Mmfl Rousseau est veuve de Mr le Roi, négociant et entrepreneur de grandes fournitures des armées; il a laissé à chacun de ses deux fils à peu près dix mille livres de rentes. Malheureusement l'ainé qui se nomme Théodore, joli et grand jeune homme de vingt-trois ans, est né sourd, et par conséquent muet. La fortune de ses parents a permis de lui procurer toutes les précieuses ressources de l'enseignement de notre Ecole française pour les sounh et muets. Il lit, il écrit, il dessine et peut au moins employer son temps, mais malgré son air doux et affable, et son désir d'inspirer de l'intérêt, celui qu'il fait naître en société est toujours réuni à une triste compassion. Il ne sera jamais en état d'être un membre utile à la société; il ne pourra obtenir assez de réflexions et de maturité pour régir sa propre fortune. Son frère cadet se nom me -Ernest; c'est un bon et gros garçon qui se destine au commerce. La seconde fille de M1"1' Rousseau, est mariée à M1 liourboulon de S'-Ldme, nommé Receveur général du Département de l'Aisne dont le chef-lieu est Laon où devrait résider ma nièce, mais malheureusement elle est forcée de rester à Paris pour suivre les avis des médecins
célèbres de cette ville et depuis huit ans ma sœur a la douleur de voir souffrir une fille, belle, douce, spirituelle, instruite, et particulièrement dévouée à faire le bonheur de cette aimable et tendre mère. — Elle n'a point d'enfants, a de la fortune et vient d'acheter de sa mère la terre de Beauplan, agrandie par l'acquisition d'une ferme. La maison est très agréable et bien changée depuis le jour où dans ce salon qui nous réunit encore quelquefois, votre estimable père embrassa sa mère et ses sœurs pour la dernière fois; c'est de Beauplan qu'il est parti, pour aller remplir auprès de la République des Etats-Unis, le poste d'ambassadeur de la République française; à cette époque il ne croyait pas nous quitter pour ne plus nous revoir ! ni servir une patrie ingrate, ou plutôt égarée qui le rayerait de la liste de ses plus dévoués serviteurs, et livrerait sa famille au glaive sanglant qui nous a tous menacé et a frappé parmi nous, non seulement le maître de la maison où il nous faisait ses adieux, mais sa belle et vertueuse sœur Adélaïde Genêt (Mma AuguiéJ. MmB Rousseau a une troisième tille, si la fortune n'avait pas souri à sa famille elle s'était assuré un assez beau talent pour la peinture, et aurait pu vivre par le produit de son pinceau. Elle est mariée à un gallant homme nommé (Villars) qui est en Auvergne, où il a obtenu une place en indemnité d'un poste plus considérable qu'il possédait du temps de Napoléon; sa femme peut vivre sur son propre revenu et n'a pas eu d'enfants.
FAMILLE AUGUIE