SUR LES
Causes de la Révolution Française
L'univers s'est ressenti de notre étonnante Révolution et rien ne donne une idée plus grande de la prépondérance du territoire Français et de l'esprit de ce peuple que l'influence de la France sur tant de contrées diverses. — Les Turcs dans leur langage oriental, si fécond en images, disent que la France a de tout temps été la cueillière qui remue l'Univers, comme la cuillière de la Ponenta remue chez eux cette bouillie favorite. Cette image n'est pas noble, mais le célèbre Baron de Toit, duquel je la tiens, l'avait recueillie sortant de la bouche d'un membre du Divan et cette circonstance peut l'ennoblir. — Déjà depuis longtemps les ressorts de la puissance Royale de Louis XIV étaient affaiblis, la régence du duc d'Orléans avait sous la minorité de Louis XV introduit à la cour l'irréligion et la licence.
Le règne de Louis XV avait confirmé ces deux vices destructeurs de tout état bien constitué. La noblesse était amollie par le luxe et par la débauche; ruinée par ses excessives dépenses, elle s'alliait aux familles des plus obscurs particuliers enrichis par le commerce ou par de coupables concussions: peu lui importait, il fallait seulement que beaucoup d'écus vinssent soutenir son antique illustration. Des bourgeois orgueilleux sacrifiaient des millions pour faire asseoir leurs filles au Cercle de la Reine. Les familles nobles qui avaient relevé leur splendeur dans des sources qu'elles considéraient comme
impures, croyaient en effacer la tache en traitant avec moquerie et dédain les nouveaux parents qu'elles s'étaient donné; noire théâtre français retrace dans beaucoup de comédies ces scènes d'un orgueil aussi sot qu'immoral. Pendant que la noblesse se dégradait ainsi et perdait de jour en jour le prestige de son antique valeur, les lumières philosophiques se propageaient, animaient tous les esprits, échauffaient tous les cœurs, l'éducation taisait sortir des modestes et industrieuses classes de la société, des citoyens dont les talens éminens frappaient déjà les yeux de la multitude d'une manière bien supérieure à la puissance des titres.
La cour qui sentait l'approche de cette influence nationale, crut devoir pour en balancer l'effet, étendre et agrandir les prérogatives de sa vieillie noblesse; des ordonnances de Louis XVI fermèrent l'entrée des corps militaires à tout ce qui n'était pas d'une ancienne origine. Louis XV avait déjà exigé que pour lui être présenté, on fournirait les preuves d'une noblesse reconnue en 1400. On ne voyait plus un seul officiel- général sorti d'un autre ordre que celui de la noblesse, on n'accordait plus d'évêchés ou de riches domaines ecclésiastiques qu'aux seuls nobles. Ces moyens nouveaux de faire pencher la balance en faveur de cette caste privilégiée produisirent un effet tout opposé à ses intérêts et aux vues du monarque; les murmures et les satires pleuvaient de toutes paris contre cette noblesse déchue que la politique de la cour voulait vivifier par une faveur exclusive, tandis que sous Henri IV et même sous Louis XIV le mérite parti d'un ordre inférieur, se frayait encore la route vers les honneurs fails pour récompenser les citoyens utiles à la pairie.
Le mot patrie avait cédé la place aux mots eour et gowoernetïient, mais il n'en était que plus profondément gravé dans le cœur des citoyens vertueux.
Une foule de vieilles prérogatives fondées dès le berceau
de la Monarchie en faveur des nobles guerriers, n'avaient point été abolies, et révoltaient le peuple qui ne pouvait apprécier des causes de distinctions si éloignées des temps présents, surtout lorsqu'ils en voyaient les possesseurs si peu dignes de leur vénération et de leur reconnaissance. Le droit de la chasse des Seigneurs de terre était terrible, et par toute la France un lapin ou une perdrix tué sur les terres de tel duc, de tel comte, ou de tel simple gentil homme conduisait l'assassin de ce noble gibier aux galères perpétuelles. Les Seigneurs avaient le droit de convoquer les habitans d'un hameau ou d'un village pour les faire travailler comme esclaves, sans payement à la construction et à la réparation des routes qui conduisaient à leurs terres. Ce droit s'appelait la Corvée et était un des plus odieux au peuple des campagnes. Il y avait une foule de nobles prérogatives de ce genre nommées droits féodaux ; quelques uns sont de nature à n'être pas cités, mais un des plus ridicules était celui qui astreignait les paysans à venir pendant les neuf premiers jours des couches de la noble dame châtelaine, battre les eaux qui environnaient son château pour empêcher les grenouilles de nuire à son repos par leur croassement. La puissance du Roi, fondée sur les lois arbitraires, l'autorisait à faire enlever tout citoyen qui pouvait porter ombrage au gouvernement et à l'enfermer pour un temps ou pour toujours dans des prisons d'état, sans que la famille du détenu eût le droit de faire la moindre recherche ni de former la moindre plainte publique. On formerait un livre entier sur les lois oppressives et humiliantes qui existaient encore en France en 1789. Celle qui pesait le plus injustement sur la classe des particuliers formant le tiers état, dénommé alors sous le titre de Roturier et plus anciennement sous celui de vilains, était la cruelle nécessité de payer à elle seule toutes les impositions mises sur leurs terres, tandis que les nobles et le clergé
n'avaient rien à payer sur leurs immenses possessions territoriales.
A l'avènement de Louis XVI au trône, deux ministres éclairés et vertueux, Mr Turgot et M1' de Malsherbes avaient jugé l'alTaiblissement des ressorts de la vieille Monarchie, l'accroissement prodigieux des lumières philosophiques, et la nécessité de régénérer les vieilles institutions pour prévenir les ravages d'un orage politique; niais ils ne pouvaient rien changer au vieux système sans porter une atteinte quelconque aux gothiques institutions et aux vieux privilèges, et malgré l'appui que Louis XVI donna pendant quelque temps à leurs premiers efforts, ils ne purent résister aux clameurs de leurs ennemis, ils furent obligés de se retirer. Mr Turgot mourut peu d'années après sa retraite. M1' de Malsherbes, un des philosophes du dernier siècle dont la mémoire mérite la plus haute vénération, vivait encore uniquement occupé de la culture de ses terres, lorsque la convention nationale mit Louis XVI en jugement; Malsherbes quitta ses champs et ses charrues pour venir solliciter le dangereux honneur de défendre un Roi malheureux dont il avait depuis 14 ans déserté les palais. — Il fut victime de ce noble dévouement et dans un temps où les fureurs révolutionnaires de la dernière classe des citoyens avaient succédé au noble désir d'obtenir une constitution libre, le vertueux Malsherbes suivit de près Louis XVI sur le funeste Échafaud.
Dès l'année 1778 votre indépendance avait réveillé les idées de cette liberté si chère à tous les hommes.
La politique plutôt que le désir de favoriser de semblables principes, avait porté le gouvernement Français à donner des secours aux indépendants qui voulaient secouer le. joug de l'Angleterre.
Beaucoup de Français se mêlèrent à vos braves soldats dans la guerre que vous eûtes à soutenir. Le marquis de
La Fayette s'y distingua par sa valeur, sa loyauté et sa précoce sagesse. La paix se fit en 1783. Il revint à la cour de Versailles, sa jeunesse, ses exploits l'y firent traiter en héros. L'enthousiasme fut général. Une foule de jeunes gens qui avaient été compagnons de ses exploits guerriers revinrent avec lui, et j'ai reçu à Versailles même, dès l'année 1784, des lettres écrites par des gentils hommes attachés à la cour, qui scellaient leurs missivess aimables d'un cachet où brillaient les treize étoiles de l'union environnant le mot liberté. Enfin, un de nos plus charmants poètes, le chevalier de Parni, écuyer d'un des princes frères du Roi, fit publier un épitre aux habitans de Boston où se trouvaient ces vers :
« Peuple heureux sans Rois et sans Reines, <t Vous dansez donc au bruit des chaînes « Qui pèsent sur le genre humain? »
Deux incidents qui pourraient paraître très éloignés des causes majeures faites pour amener de grands changemens, sont pourtant si particulièrement liés à l'histoire du temps qu'ils doivent trouver leur place dans l'enchaînement des événemens qui précèdent la Révolution.
La censure Royale avait un pouvoir illimité sur les productions littéraires. Cependant quelques courtisans en crédit croyant se faire une renommée de gens d'esprit, s'étaient mêlés à la suite des philosophes novateurs; ils surprirent l'agrément de la Cour pour faire jouer une comédie de Baumarehais. Cette pièce qui ne mérite nullement d'être rangée parmi nos chefs d'oeuvre dramatiques, laissera cependant dans les fastes du théâtre français un souvenir ineffaçable par l'effet prodigieux qu'elle produisit; toutes les anciennes institutions encore en vigueur y étaient attaquées par l'arme du ridicule, et les prétentions des nobles y exerçaient surtout la satirique
gaielé de l'auteur. L'enthousiasme fut si général en faveur de cette production que la cour n'osa pas en suspendre les représentations; elle en eut cent de suite sans que le public permit de donner d'autres pièces.
Le Roi blessé d'avoir été trompé fit mettre l'auteur de cet ouvrage en prison; tandis que Paris en foule allait applaudir aux idées libérales et philosophiques de Baumarchais, on le voyait à regret privé de sa liberté. Ce châtiment parut tenir à la vengeance plutôt qu'à la justice, il déplut généralement. Homère dit que la vengeance est le mets des Dieux; les peuples civilisés attendent de leur Souverain de plus hautes vertus et leur interdisent la vengeance.
La Reine née sensible et bonne, regrettait les habitudes simples de la maison d'Autriche dont la vie privée est tout à fait séparée de la Royauté; elle voulait établir au moins pour elle des usages qu'elle chérissait. 11 faut en convenir, ils contrastaient trop avec le reste de l'édilice établi par Louis XIV, où la représentation et l'étiquette la plus sévère devaient toujours maintenir la splendeur du trône. Cette infortunée princesse a payé trop cher une faute qui, dans un siècle de lumières méritait plus d'indulgence. Elle sortait presque seule et se promenait dans ses jardins, velue en simple particulière, elle y faisait la nuit de longues promenades. Quoiqu'elle y fut toujours accompagnée des princesses ses sœurs, ces habitudes donnèrent un champ libre à toutes les calomnies qui la poursuivirent jusque sur l'horrible échafaud. Enhardie par les usages trop simples de la vie privée de Marie-Antoinette, une misérable intrigante qu'elle n'avait jamais honoré d'un seul regard, imagina de faire croire qu'elle était l'amie intime et secrète de la Heine. Bientôt après, elle fil acheter par le Cardinal prince de Roban, un colierde diamant de la valeur d'un million et demi: elle lui dit qu'il ferait une chose agréable à la Reine qui
ne voulait pas faire cette acquisition en son nom. Cecolier funeste qui joue un si grand rôle dans la série des malheurs de Marie-Antoinette, avait été deux fois refusé par cette princesse ; le Roi ayant voulu à deux reprises différentes lui en faire le don, elle s'y opposa ne voulant pas que les Français puissent lui reprocher d'occasionner d'aussi grandes dépenses. Cependant le joaillier pressé de se défaire d'un objet de si grande valeur livra le colier: c'était tout bonnement un vol audacieux. Le Roi, courroucé de ce qu'un prince de la maison de Rohan et un cardinal fût mêlé dans cette criminelle intrigue, fit arrêter ce prélat un jour de grande solennité dans la galerie de Versailles, lorsque revêtu de ses habits pontificaux il se rendait à la chapelle pour le service divin. — Le cardinal fut conduit à la Bastille château fort qui dominait Paris et fut démoli par le peuple à la première insurrection, 14 juillet 1789.
Le prince de Rohan tenait à une famille puissante et nombreuse, il était allié à la maison de Condé prince du sang royal, il était un des chefs de l'église catholique. — Les princes, les grands, les prêtres, depuis les Archevêques jusqu'au dernier écolier des séminaires, jetèrent un cri d'indignation à la nouvelle de l'arrestation du Cardinal.
Le Roi prescrivit lui-même au parlement de juger une affaire où dans une infâme escroquerie, on avait osé profaner le nom de la Reine. — Le parlement jugea, le Cardinal fut absous, l'intrigante seule punie; le Roi mécontent du jugement des magistrats, exila le Cardinal dans une de ses abbayes. L'autorité du Roi fléchissant devant les tribunaux et devant l'opinion publique, vous pouvez quoique loin de ces temps et de la connaissance de nos anciennes lois juger combien l'autorité se trouva compromise très malheureusement pour l'ancien gouvernement monarchique. Les finances de la France se trouvèrent à cette époque entièrement épuisées. Le trésor
était alors sous la direction de la puissance royale qui seule faisait des emprunts ou établissait des impôts. Le moyen des emprunts était épuisé, et quant aux impôts comment en établir de nouveaux sur la classe du pauvre peuple livré à la misère la plus effroyable par le nombre d'impôts vexatoires qui pesaient sur elle, puisque le peuple seul en supportait l'immense fardeau, tandis que les biens des nobles et du clergé n'étaient nullement imposés.
Le roi fut obligé de revenir sur les deux classes privilégiées pour trouver de l'argent en taxant leurs biens comme l'étaient ceux des Roturiers. Les anciennes lois de notre Monarchie obligeaient les Rois après avoir fait une nouvelle Loi fiscale, de la présenter au parlement de Paris, pour qu'elle y fut enregistrée, ce qui seulement lui donnait la force d'une Loi à mettre en exécution.
Le parlement de Paris composé de Nobles qui n'avaient pas envie de payer pour leurs terres, rejetèrent la loi du Roi; le Clergé et la Noblesse qui possédaient plus du tiers du riche territoire de la france, jetèrent les hauts cris. Enfin le parlement déclara que le Roi ne pouvait établir un nouvel impôt qu'en assemblant les états généraux, c'est-à-dire des députés de toutes les provinces de la France.
Les états généraux furent convoqué à Versailles, le clergé et la noblesse se déclarèrent contre le vœu général du peuple qui demandait une constitution libre, l'opposition du petit nombre amena la résistance d'une masse» énorme, les idées libérales d'abord modérées se changèrent en une révolte générale. Le Roi menacé, insulté, arraché par force hors de son Palais de Versailles, faisait d'inutiles concessions pour calmer son peuple parce .qu'elles n'étaient pas sincères et que la vérité seule en affaires publiques, comme en affaires privées a le droit de convaincre et de diriger. L'infortuné Louis seize et son aimable et mallieu-
reuse Reine attendaient des secours étrangers pour les aider à soumettre leur peuple et à reconquérir les anciens privilèges dont les Rois de france, la noblesse et le clergé étaient si anciennement en possession. Un des frères du Roi, ses fils et presque toute la noblesse furent se réunir aux phalanges étrangères qui devaient fondre sur la france et enlever le Roi à ses oppresseurs. Pendant ces malheureux temps précurseurs de temps plus malheureux encore, le bon Louis seize gardé dans l'enceinte de Paris, était bien forcé de feindre quelques dispositions à satisfaire les vœux des français ; de temps en temps, il faisait une action populaire, prenait des ministres honorés de la confiance du peuple. Mais les chefs de la révolution savaient que toutes ces actions étaient feintes et la fureur des motions à l'assemblée et celle des écrits ne s'apaisaient nullement. Enfin, le Roi fut forcé d'accepter une constitution libre et le lit avec la plus grande solennité; cependant il eut le malheur de conserver l'espoir et le désir de voir les rassemblements du dehors venir le retirer d'une position forcée.
Pendant tous ces débuts des scènes les plus tragiques, votre père était resté chargé des affaires de france en Russie. Monsieur de Montmorin, ministre initié dans les vrais secrets du Roi, mais pressé par la responsabilité qui pesait sur les ministres, avait établi deux correspondances avec les membres du corps diplomatique résidant dans les cours étrangères. Dans la correspondance officielle ce ministre leur enjoignait de défendre la nouvelle constitution française que le Roi avait acceptée et juré de maintenir. Dans la correspondance confidentielle, le ministre dictait à ses agens une conduite toute opposée. Cependant un serment solennel accompagnait la nécessité de suivre la route officiellement tracée et votre père n'hésita pas à servir le Roi constitutionnel dans le sens propre à consolider la nouvelle forme du gouvernement
français. Il déclara franchement au ministre des relations extérieures (Mr de Montmorin) le parti que l'honneur et la prudence lui prescrivaient également d'emhrasser. De ce moment, les dépèches de S'-Pétersbourg à Paris contenaient sans cesse des avis sur les préparatifs hostiles des émigrés français. Elles ne furent plus ouvertes, et peu de temps avant la subversion des restes du pouvoir monarchique, M1' de Montmorin fut appelé à la barre de l'assemblée, pour répondre à l'accusation d'avoir laissé sans les décacheter plus de trente dépêches du ministre Genêt qui contenaient des avis de la plus haute importance au salut de la France.
Votre p'ère se conduisit en Piussie avec toute la dignité d'un brave français. En 1791, après l'arrestation du Roi sur la route de Varennes, Catherine II lui fit notifier en audience publique l'injonction de se retirer du rang des ministres des cours étrangères comme représentant un Roi prisonnier.
De sa place, Genêt protesta hautement contre la notification de cette souveraine, alléguant que ses lettres de créances n'étaient point retirées, et que le représentant de la france quelque put être la situation présente de sa patrie, ne pouvait supporter un semblable outrage. Après cette noble et courageuse démarche, qui pouvait faire connaître à votre père les horribles déserts de la Sibérie, il se retira dans son hôtel et y passa près d'une année sans communiquer avec les gens de la cour de Catherine ni avec aucun habitant de S'-Pétersbourg. A celte époque, je ne quittais pas un instant l'intérieur de la Reine. J'avais le bonheur de lui être souvent utile pour des commissions aussi secrètes qu'importantes: la conduite de mon frère me plaça dans une situation très délicate. Je n'avais à cette époque aucune idée sur la nature des constitutions; mon éducation, mes habitudes, mes intérêts, ceux de mon lils, de ma famille, tout m'attachait à la monarchie telle que
je l'avais connue et ma reconnaissance me faisait formelles vœux les plus sincères pour que les* troubles fussent promptement terminés et mes souverains replacés en paix sur le trône et dans le Palais de Louis XIV. Je ne croyais pas qu'il fut possible de douter de mes opinions dans les questions qui agitaient si cruellement la France, et de me faire un crime de la conduite de mon frère, mais j'étais favorisée par une Reine puissante et dans les cours une haine assurée de la part de tous les courtisans marche avec la faveur des Rois.
La loyauté de votre père, vint me préserver des doutes que l'on aurait pu faire naître dans l'esprit du Roi et de la Reine sur des sentimens qui m'étaient également imposés par mes engagemens et par la reconnaissance. Aussitôt que Genêt eut pris la résolution de marcher d'un pas ferme dans la route constitutionnelle, il m'écrivit une lettre comme à peu de mots près dans les termes suivants:
« Ma Chère Sœur,
« Je connais votre respectueux et profond attachement « pour votre auguste maîtresse; ces sentimens dirigent « exclusivement vos actions, elles sont louables et ne « doivent point changer. Ma position est différente de la « vôtre : Citoyen français appelé à l'honneur de représenter « mon pays, je dois le faire selon les lois prescrites par la « constitution que le Roi a juré de maintenir et à laquelle « j'ai aussi prêté serment. Ne m'entretenez jamais dans « vos lettres des opinions qui divisent les Français, « heureux si comme moi ils ne voyaient le salut de leur « souverain et de leur Patrie que dans le maintien de « l'acte constitutionnel ! — Sentinelle avancée, je resle « ici toujours prêt à donner l'alarme sur tout ce qui « pourrait se tramer contre mon pays. Je le fais avec « d'autant plus de zèle que je crois servir les véritables
- ICO —
« intérêts de mon souverain. Mettez ma lettre aux pieds « de la Reine, je crois nécessaire que cesoit par vous-même « qu'elle connaisse la résolution à laquelle m'attachent « également mes senlimens comme citoyen français, et « mon profond et respectueux attachement pour les « véritables intérêts de mes souverains. »
La Reine lut cette lettre avec attention et me dit que Genêt était un honnête homme, mais qu'il suivait une route qui dans l'avenir nuirait à son avancement. Elle garda cette lettre pour la montrer au Roi. J'avais agi avec une grande sagesse en exécutant fidèlement les intentions de votre père, car je sais par la Reine que dans le cours de cette même journée elle avait reçu plusieurs visites de personnes qui la suppliaient de cesser d'accorder une si grande confiance à la sœur d'un homme qui venait de se ranger hautement sous l'étendard de la Recolle. C'était ainsi que l'on désignait laconduite de ceux qui s'attachaient à une loi que le roi venait d'accepter et qui avait été proclamée dans Paris et dans toute la france comme l'achèvement de la régénération et le terme des troubles civils. —
Cette position bien neuve dans l'histoire était faite pour creuser les abîmes où je vis peu de temps après s'engloutir tous les objets de ma vénération!
La Reine me dit combien elle avait étonné les gens qui avaient cru devoir l'alarmer sur la sincérité de mon attachement à ses intérêts, en leur apprenant que c'était par moi qu'elle avait su ce qui concernait Genêt. Quelques-uns, ajouta-t-elle, ont cherché à me faire entendre que votre démarche pouvait bien n'être qu'une ruse habile, mais elle m'assura avec une sensibilité touchante que depuis vingt années elle avait trop bien jugé ma sincérité, pour que l'on pût faire naître le moindre nuage entre son cœur et le mien. Sa généreuse confiance fut
payée d'un retour qui m'avait porté à lui faire franchement le sacrifice de ma vie. Le Roi continua ainsi que la Reine à me confier les commissions les plus importantes et le bon Louis XVI me dit un jour que la réputation constitutionnelle de Genêt m'en donnait une semblable aux yeux de bien des gens, que cela lui convenait fort et servait la confiance que je n'avais pas cessé de mériter puisque je me trouvais par ces injustes soupçons à l'abri des inquiétudes et des recherches des chefs de la Révolution. Enfin le 10 août 1792, treize mois après l'événement de la fuite et de l'arrestation du Roi, Louis XVI fut précipité d'un trône qui n'était plus soutenu par les anciennes lois de la Monarchie, et qu'il n'avait pas voulu appuyer sur les nouvelles lois constitutionnelles. Catherine II fit alors notifier à votre père l'injonction de sortir de ses états; elle blâma ses opinions politiques, mais rendit hautement justice à sa loyauté, à la fermeté de son caractère, et à la pureté de sa conduite privée. Mon frère avait agi par la seule impulsion de l'honneur comme citoyen français, il n'avait jamais eu de communications particulières avec les députés patriotes. Cependant, à son retour qui eut lieu au mois d'Octobre 1792, il fut reçu à Paris par le Conseil du gouvernement avec les témoignages les plus honorables pour la fermeté de ses principes constitutionnels; on le jugea digne de représenter la République française chez un peuple libre. Les patriotes qui obtinrent pour Genêt cet importante mission s'étaient longtemps flattés de sauver les jours de l'infortuné Louis XVI, mais ce louable projet fut anéanti par les fureurs d'un parti qui, pour jamais, a imprimé sur la nation française le crime du meurtre d'un Prince vertueux et d'une partie de son auguste famille. — Il est donc très probable que mon frère devait être chargé de conduire sur le sol des États-Unis, un souverain qui avait favorisé son indépendance si le parti qui l'avait pourvu
de son ambassade n'eût succombé sous la puissance des Jacobins.
Votre père en rentrant en france, trouva la famille consternée, ruinée, réfugiée bors de l'enceinte de Paris, et deux de ses sœurs Madame Auguié et moi, sauvées comme par miracle du feu et des massacres de la journée du 10 Août. Il fut de suite porté dans le cercle des Républicains qui triomphaient d'avoir donné un gouvernement libre à la France. Brissot, Guadet, Vergniaux, Condorcet, le ministre Rolland, formaient la société où votre père passait ses moments de loisirs pendant les trois mois de son séjour à Paris; ses sœurs ne connaissaient aucune de ces personnes, et ne devaient ni les recevoir ni les visiter. Votre père sentit la convenance de cette conduite. Les bienséances sont la démonstration publique de tous les sentimens louables, rien ne doit jamais les faire négliger, et des femmes dévouées au Roi et à la Reine ne devaient pas se mêlera la société de Républicains.
Le cercle était pourtant composé de gens d'un esprit supérieur et de femmes très aimables; la femme du ministre Rolland y brillait au-dessus des autres par la dignité de ses manières, l'élévation de son patriotisme, la supériorité de son esprit et l'étendue de son instruction ; c'était vraiment une dame Romaine ornée des grâces d'une aimable française. Dans un livre estimé en france par les amis de la liberté, et par les appréciations d'un style aussi correct que naturel, cette dame a Iran'' un portrait de votre père qui mérite d'être placé dans cet écrit; Mme Rolland dans son livre intitulé Appel à la postérité dit que Brissot ne mit aucune personnalité dans le choix d'un ambassadeur auprès des États-Unis d'Amérique. — Il cita Genêt qui venait de passer cinq mus en Russie, et qui déjà versé dans la diplomatie, avait d'ailleurs toute la moralité, toutes les connaissances demi la Réunion devait être goùlée chez un peuple sérieux.
Cette proposition fut réfléchie, toutes les considérations possibles l'appuyèrent et Genêt fut choisi. Certes! si c'est là de l'intrigue, désirons (dit-elle) que tous les intrigants ressemblent à Brissot. « J'ai vu Genêt, j'ai désiré le revoir « plusieurs fois et je le retrouverais toujours avec plaisir. c< Son esprit est solide, éclairé, ii a autant d'aménité que « de décence, sa conversation est instructive et agréable, « sans affectation et sans pédanterie, douceur, justesse, « grâces et raison le caractérisent. Il joint à son mérite « l'avantage de s'exprimer facilement en Anglais. Qu'un « ignorant comme Robespierre, qu'un extravagant comme « Chabot déclament contre un pareil homme et le traitent « d'ami de Brissot, qu'ils déterminent par leurs clameurs « le rappel de l'un et le procès de l'autre, ils ne font « qu'ajouter aux preuves de leur propre scélératesse et de « leur ineptie, sans pouvoir porter atteinte à la gloire de « ceux mêmes qu'ils feront périr. »
L'aimable auteur de cet article était fille d'un graveur sur métaux. Ces artisans ont en France de fréquentes communications avec des artisans d'un rang plus élevé. Encouragée par quelques gens instruits, cette Cornélie moderne, dans un modeste atelier de Paris, se livra à l'étude des beaux arts et à celle de la littérature; de profondes méditations sur les fastes de l'histoire ancienne et les écrits des philosophes modernes favorisèrent sans doute l'élan de ses idées d'indépendance; enfin lorsque les secousses révolutionnaires eurent successivement porté son nom aux postes du Ministère de l'intérieur, le cercle de Mmc Rolland se composa de tous les ardents amis de la liberté. Cette association de patriotes qui avaient sapé les restes du trône chancelant de nos Rois, se vit à son tour attaquée par les plus sanguinaires des factieux : le 31 mai 1793, Robespierre, Danton, Marat et leurs farouches collègues, s'emparèrent de l'autorité et firent périr la totalité des patriotes désignés sous le titre
de Girondins. M"10 Rolland fut mise en prison; elle employa le temps de cette douloureuse solitude à écrire des mémoires adressés à sa fille unique. C'est dans cet ouvrage estimé que j'ai copié le portrait qu'elle y fait de votre père. La Républicaine Rolland ne tarda pas à monter sur le même Échafaud qui avait terminé les jours de l'infortunée Marie-Antoinette ('). Les partisans du trône n'auraient pas manqué de voir dans cette fin le céleste châtiment dû à une des personnes qui avait le plus hautement manifesté son amour pour la liberté, si le sang des plus nobles et des plus illustres Royalistes n'eut été sans cesse mêlé à celui des plus ardens amis de l'indépendance. Mme Rolland venait d'atteindre sa 27,,ie année; elle monta sur l'échafaud vêtue en blanc, convenablement parée et avec le calme d'une femme qui n'avait commis que l'erreur de se livrer au sentiment qui dominait son âme. Sur la place même où l'on sacrifiait les plus chauds amis de la liberté, on avait élevé une statue- colossale de cette divinité politique. Mme Rolland s'inclina profondément devant cette image et articula avec force ces mots qui furent entendus par tous les spectateurs :
« Oh ! liberté que de crimes se commettent en ton nom. »
Brissot et ses collègues furent principalement inculpés d'avoir fait nommer le ministre Genêt à l'ambassade de france auprès de votre gouvernement. On osa même, en désavouant toutes les instructions qui lui avaient été données à l'époque de sa nomination, accuser Genêt d'avoir servi Pit, le plus terrible ennemi de la France Républicaine, en alarmant le Congrès par la démonstration de principes républicains qui pouvaient, à leur détriment,
(') [Marie-Antoinette a été guillotinée le 16 octobre 17'.t.'t; Madame Roland, le i) du mois suivant. Marie-Antoinette était âgée de
trente-huit ans et Madame Roland de trente-neuf, (li II)]
entraîner les américains dans la cause des patriotes Français : ils traitèrent de criminel d'état le citoyen Français le plus zélé, le plus généreux, et son rappel et son supplice furent en même temps publiés.
Je ne dois point placer au rang des hautes vertus de votre père son intègre probité dans l'emploi de plus vingt millions qui lui furent confiés pour faire passer des farines à la france, livrée aux horreurs de la famine, et pour secourir les colons qui fuyaient l'embrasement de nos colonies; l'emploi le plus scrupuleux des grandes sommes confiées par l'État, n'est qu'une vertu impérieusement dictée par l'honneur. Votre père a traité cette partie de sa mission avec la plus scrupuleuse exactitude; les commissaires envoyés de Paris pour épurer ses comptes, ont trouvé que le gouvernement français était resté redevable de neuf mille francs à M1' Genêt. — Votre père m'envoya ce litre, j'en sollicitai le payement auprès de Mr Maret alors ministre, mais par la nature des opérations sur les assignats et les mandats, cette dette ayant été reportée à l'arriéré, la somme de 4 francs dix sous, qui n'équivaut pas à un de vos dollards, eut acquitté la créance. Je ne la réclamai pas, et trouvai que l'honneur de cette perte après l'emploi d'une si grande somme était d'un prix qui n'avait pu être mis à l'arriéré.
Ces lignes dictées par le plus pur sentiment seront lues avec intérêt par les fils et les petits fils de mon estimable frère et rappelleront à leur souvenir le nom de leur tendre bonne tante.
[Signé] GENET CAMPA N