A VERSAILLES
Etabli à Versailles en 17."i3, mon père y resta six ou sept années avec les seuls appointements de b' 000 livres — il crut devoir tenir une maison honorable, et c'est à cette époque qu'avec les charges de la famille de sa femme, il dépensa plus de cent mille livres sur le futur héritage de son père. Le duc de Clioiseul arrivé au ministère, distingua mon père et ajouta à ses honoraires et à son travail; plusieurs commis lui lurent accordés en augmentation de ceux qu'il employait. Un travail ingénieux et important qu'il lit sur la marine anglaise, lui valut d'être connu du Roi Louis XV, et lit attacher son bureau au département de la marine et de la guerre comme il l'était à celui des affaires étrangères. Le travail que j'ai incliqué était si important que, pour lui en faire vérifier et rectifier les moindres parties, on le lit passer en Angleterre en 17G2 en qualilé de conseiller d'ambassade; à son retour, on enleva à une autre division du ministère des affaires étrangères, une branche de travail qui ajoutait à l'importance de sa place; cette opération ministérielle lui lit deux ennemis dans les bureaux des affaires étrangères. Votre estimable père bien des années après en a éprouvé les fâcheux résultats, car les haines des ambitieux ne s'éteignent point par la succession des années.
Manière eut neuf entants dont cinq seulement passèrent les premiers mois ou les premières années de la vie. Je suis l'aîné de sa famille et pour cette seule raison, je commencerai par vous faire connaître mes travaux et mes malheurs. — Votre cher et excellent père étant le dernier enfant du mien, ces feuilles finiront par les détails sur ce qui le concerne, quoique que ce soit et doive être la partie la plus intéressante de cet écrit pour vous et pour sa future descendance, dans sa nouvelle patrie.
Henriette GENET
Mariée en 177-f à Monsieur CAMPAN.
Mon père, avec le travail du cabinet, cherchait des délassements dans son intérieur. J'avais de la mémoire, il profita de ce don de la nature et se lit un amusement des premières années de mon enfance. — Possédant toutes les langues de l'Europe aussi bien que la langue française, il me faisait parler, alternativement, l'Anglais et l'Italien. — Mon père employait aussi toutes les heures de son repos après le dîner à me faire apprendre des vers, et môme des scènes entières des tragédies de nos meilleurs auteurs. Il déclamait parfaitement. Après quelques mois de ses leçons il fit de moi une tragédienne de cinq à six ans qui, par l'importance même qu'elle donnait à son rôle, et par ses inflexions tendres ou lamentables, donnait beaucoup plus d'envie de rire que de pleurer. La table à manger après qu'on avait desservi, était habituellement mon théâtre, une grande poupée à ressort était ma confidente, je passais subitement derrière ce paisible personnage et prenant un son de voix différent, je répondais à toutes les belles et douloureuses choses que j'avais confiées à sa muette discrétion. — J'étais probablement assez amusante, car tous les amis de mon père voulurent jouir de ce petit spectacle. Malheureusement il devint un jour assez tragique pour risquer d'y amener une véritable scène de douleur. Je faisais avec une sérieuse attention toutes mes petites singeries de grands sentimens, lorsqu'un des amis de mon père, d'une taille courte, fort gros et de
plus fort grand rieur, sortant de table et ayant bien diné, fut pris d'un [si] violent accès de rire sur le pathétique de la princesse, qu'il tomba de sa chaise à terre dans un état complet d'apoplexie. On prit à l'instant sous le bras et la tragédienne et la confidente. Très heureusement mon pauvre spectateur fut prornptement retiré de l'état alarmant dont j'avais été l'innocente cause, mais il n'y eut plus de représentation sur la table.
Je continuai à apprendre par cœur tout ce que nous avons de beaux morceaux de poésie française ; on me faisait aussi apprendre les Odes et les épitres que l'Académicien Thomas, ami de mon père, présentait chaque année au concours de l'Académie; beaucoup de membres de cette grande institution venaient diner chez mon père avant le jour du concours, pour m'entendre répéter ces morceaux d'éloquence qui presque tous furent couronnés par l'Académie.— Pour me perfectionner dans la langue Anglaise, mon père me lit venir une gouvernante de Londres; il me donna ainsi qu'à ma sœur Julie (M""' Rousseau) des maîtres de piano, de harpe, de guitarre, et de chant; une éducation à laquelle mon père mettait tant de soins, et qui lui coûtait tant d'argent, fut remarquée et citée, non seulement dans la ville de Versailles mais à la cour. L'art de lire les vers et les différentes proses en Anglais, en Italien et en Français, fut esssentielleinent ce qui donna l'idée à M1"" la duchesse de Choiseul de me faire nommer lectrice de Mesdames Victoire, Sophie et Louise, filles de Louis XV. Ces vertueuses princesses n'étaient plus jeunes, elles avaient été condamnées au célibat parce que les filles de nos Rois ne pouvaient épouser que des Rois ou des princes héréditaires, catholiques, et qu'il ne s'en était point trouvé d'âge à les épouser; elles s'ennuyaient dans le vaste palais du Roi leur père et passaient leur vie à broder et à se faire lire, lorsqu'elles n'étaient pas occupées de devoirs pieux, ou du soin de recevoir leur cour.
Ce fut en octobre 1768 que je fus présentée par la comtesse de Périgord, à la cour des princesses. — En 1770, le Dauphin, petit-fils du Roi, neveu des princesses auxquelles j'étais attachée, épousa la charmante, l'aimable, l'infortunée Marie-Antoinette ! Elle n'avait que 15 ans j'en avais 17, et j'étais la seule jeune personne dans l'intérieur des princesses, elle venait souvent chez Madame Victoire, elle voulut bien me prendre en amitié, elle faisait de la musique avec moi. Enfin en 1774, lorsque Louis XV mourut et que Louis XVI monta sur le trône, la jeune Reine me fit demander en mariage par Mr Campan, fils de M1' Campan son secrétaire du cabinet, homme aimable, riche et considéré; on me dota d'une pension de cinq mille livres, je conservai ma place de Lectrice, la jeune Reine m'assura auprès d'elle la place de la première de ses femmes que possédait alors la Baronne de Miserri. A cette place était réunie celle de trésorière; les fonctions en étaient honorables, et le revenu annuel de plus de soixante mille livres. — Voilà les côtés séduisans et avantageux de cette union que je contractai, mais ce qui la rendit peu fortunée fut le caractère de mon mari, ses goûts et ses dissipations; — marié à 18 ans pour la première fois, il avait été veuf à 20 ans et il n'en avait que 21 lorsqu'il m'épousa. Six semaines après notre mariage, il m'annonça qu'il avait eu tort de se marier une seconde fois, qu'il n'avait pas eu le courage de résister aux volontés de son père, au désir de la Reine pour notre union, qu'il n'aimait pas la cour, qu'il n'y voulait aucun emploi, que son intention était de voyager longtemps: en effet quelques mois après cette triste déclaration il partit pour l'Italie, visita Home, Naples, la Sicile, dépensa beaucoup d'argent, et me laissa quatre ou cinq ans seule avec son père et sa mère qui me comblaient de tendresse et de soins, et sans jamais l'articuler me faisait juger par leurs attentions et par leurs procédés, combien
ils croyaient avoir de réparations à me faire. Je ne fus donc pas heureuse, je n'ai jamais connu le charme du lien conjugal, mais ma position à la cour devenait de jour en jour plus agréable, la Reine et le Roi daignaient me traiter avec une bonté si particulière que je fus utile à tous les miens. Mon aimable et malheureuse sœur Adélaïde fut mariée et dotée par la Reine, et en faveur de ce mariage son mari fut pourvu de la charge de receveur général des finances du duché de Bar et de Lorraine qui valait près de cent mille livres par an; j'avais placé mon oncle Cardon de Tersil, et jusqu'à mes amis se ressentirent de l'effet de ma faveur. Depuis que l'on savait avec quelle bienveillance soutenue la Reine m'accordait tout ce que je lui demandais, je ne voyais autour de moi que des gens empressés ou satisfaits; j'ai su depuis à quel degré cette faveur séduisante m'avait donné d'implacables ennemis, et je l'ai éprouvé quand Louis XVIII est rentré suivi de François dont les vieux souvenirs, les anciennes et injustes prétentions se sont ranimées en rentrant d'une manière si inespérée sur le sol de leur patrie. Ces préventions, ces haines, ce respect pour les plus antiques préjugés dans des gens qui n'avaient pas conservé aussi intact leur force phisique, parurent d'autant plus funestes aux penseurs, d'autant plus ridicules aux rieurs, qui abondent en France, que sous la verge dorée de Napoléon, et au bruit constant des chants de la victoire, les malheurs de la France étaient aussi éloignés de nous que l'auraient été les troubles de la France sous le Roi Jean. J'ai pourtant subi l'influence de toutes ces vieilles préventions. Quand j'ai vu dès 1814 (avant le retour de Napoléon qui a motivé tant de disgrâces), détruire le bel établissement d'Ecouen que j'avais organisé et perfectionné à la satisfaction de tous les parents de mes nombreuses élèves, et lorsque j'avais quitté pour régir ce nombreux établissement, ma maison de S'-Germain que déjà j'avais rendu célèbre dans toute
l'Europe et même au-delà des mers — qu'avais-je fait qui put m'attirer une peine aussi sensible?
J'avais servi, chéri, révéré ma souveraine, je ne l'avais quittée dans aucun désastre, j'avais bravé la mort pour elle, j'avais même rendu (') à Louis XVI des secours importuns, j'avais vu ma maison réduite en cendre, j'avais vu ma fortune entièrement perdue, et mon cœur avait éprouvé des pertes bien plus cruelles que celles des richesses. Je m'étais dévouée pour soutenir ma famille à des fonctions utiles mais pénibles, le hasard seul avait conduit vers ma maison de S'-Germain la veuve du général Bauharnais qui m'avait confié sa tille Ilortense et sa nièce Emilie (Mme de la Valette) deux ans avant que l'aimable et bonne Joséphine connût le Général Bonaparte. Elle m'avait comblée de soins, et de touchans témoignages d'intérêt dont elle faisait remonter la cause aux anciennes relations de sa famille et de la mienne. — Lorsqu'elle se maria avec Napoléon, elle partit avec lui pour sa mémorable campagne d'Italie, me laissa les deux demoiselles Bauharnais et de plus me chargea de veiller sur son estimable et brave Eugène placé dans une pension à S'-Germain. Vainqueur en Italie, Napoléon revint en France, satisfait des talens et de la bonne tenue de mes élèves, et particulièrement de celle de MUc Hortense de Bauharnais, il me confia sa plus jeune sœur. Bientôt après il partit pour l'Egypte, à son retour il fut mis à la tète du gouvernement français; il me traita avec une distinction marquée, j'en fus honorée et reconnaissante, je devais l'être, en le témoignant je ne manquais en cela à aucun engagement, à aucun devoir — mes deux maîtresses, la Reine et la princesse Victoire n'existaient plus. Napoléon fut couronné Empereur — je
(') J'ai, deux fuis sauvé le porte feuille secret de Louis XVI et l'ai soustrait à ses juges et l'infâme article d'un libelliste a suffi seul pour exciter contre moi la haine des aristocrates.
pouvais reparaître dans cette nouvelle cour, mais je fis connaître à l'Impératrice mon désir de rester uniquement dévouée à l'éducation publique, mes nièces étaient maréchale, duchesse, Baronne, dames du Palais, que je demeurais simplement institutrice à S'-Germain — rien que l'injustice la plus grande pouvait trouver la moindre chose à blâmer dans une conduite si éloignée de l'intrigue et de l'ambition. La place de surintendante d'Ecouen me fut confiée, les éternelles guerres empêchaient les étrangers de continuer à m'envoyer à S'-Germain le nombre d'élèves nécessaires pour soutenir mon établissement; la maison Impériale fondée à Ecouen pour y élever les filles des généraux, des colonels et des capitaines de l'armée ainsi que celles des préfets, des présidens des cours Impériales, et des artistes célèbres qui y avaient droits comme membres de la légion, aurait fait éprouver une désertion qui aurait anéanti ma maison de S'-Germain. Ainsi la prudence et non l'ambition me portèrent vers ce nouvel état, et je vécus à Ecouen pendant sept années soumise à la plus exacte clôture et loin de toute intrigue de cour. — Dans le siècle ou nous vivons on ne peut s'en prendre qu'aux événemens publics pour la plus grande partie des malheurs particuliers, tel homme a transporté sa famille à deux mille lieues de sa terre natale qui par état et par goût était destiné à ne parcourir toute sa vie que quelques lieues de terrein aux environs de son toit héréditaire, celui-ci meurt dans un grenier, étant né dans un somptueux hôtel, un autre né sous le chaume voit sa tète couronnée du bandeau des Rois, des souverains passent du trône sur l'échafaud ou en descendent pour l'exil ou pour la prison. Comment me reprocherai-je la trop médiocre existence que je laisserai à mon cher fils, lorsque deux fois je me suis trouvée placée de telle sorte que je n'en pus éviter de voir le médiocre édifice de ma fortune englouti sous les décombres du trône? Cependant pour nie consoler au
moins de ce genre de malheur, je me retrace le dénument total où je me trouvai en 1792 après la chute des Bourbons. — Ma maison incendiée, mes biens et mes places anéantis, mes propres bardes pillées puisqu'il ne me restait qu'un déshabiller d'indienne qu'une de mes femmes m'avait prêté pour me déguiser et me soustraire le 10 août 1792 à la fureur du peuple qui assiégeait le Palais de nos Rois. — Heureusement j'avais eu le temps de mettre dans ma poche à peu près la valeur de 300 louis en bijoux et en argent comptant; pendant deux années je vécus sur ces petits débris de ma fortune; nous nous étions retirés à la campagne, Robespierre tomba quand cette dernière ressource était tout à fait épuisée. Je n'eus le moyen de faire mes courses de la campagne de Couberlin à S'-Germain, que je choisis pour y former mon établissement, qu'en me servant d'un àne: ma misère ne me permettait pas de prendre une autre voiture. J'étais accompagnée dans ces courses fatiguantes par ma chère bonne Voisin, qui depuis 40 ans ne m'a jamais quittée et réside encore avec moi depuis qu'elle a perdu la place d'Econome de la maison d'Ecouen que je lui avais procurée — l'une et l'autre nous portions à cette époque des sabots, noire inégalité n'existait plus que dans les souvenirs, tandis que nos liens d'amitié avaient acquis une force plus grande, aussi mesuisje constamment occupée de la traiter en amie éprouvée.
Ma maison de S'-Germain, ne tarda pas à me procurer la plus douce satisfaction que j'aie éprouvée dans tous le cours de ma vie, ce fut celle de pouvoir offrir à ma vertueuse et si tendre mère, toutes les choses nécessaires à son âge: un bel appartement, un jardin agréable, une servante uniquement occupée d'elle, mes soins personnels, les délassemens d'une agréable, société, enfin la consolante vue des rapides et heureux progrès de mon entreprise ont au moins consolé ses dernières années et adouci les chagrins que lui donnaient réloigneinenl de son lils. J'acquis
aussi les moyens de faire soigner mon mari revenu valétudinaire d'Italie, qu'il n'avait quitté qu'à la fin de 1792, parce qu'il me devenait impossible de lui faire passer de l'argent en pays étrangers. Ma position me donnait en même temps le bonheur de pouvoir faire tous les frais de l'éducation de mon fils et me procura assez promptement une autre jouissance bien réelle, celle de payer trente mille livres de dettes contractées par mon mari et signées par moi. Je dois vous dire que deux estimables familles de votre bonne patrie ont contribué à mes premiers succès. J'avais près de vingt élèves au commencement de 1795, mais elles payaient leur pension en assignats, et chaque jour la dépréciation du papier monnaie devenait si rapide que ce qu'elles donnaient ne fournissait pas à la dixième partie des dépenses d'une maison où je réunissais déjà trente personnes. Il m'était d'autant plus impossible de soutenir cette maison que les fermiers ne voulaient plus être payés en papier, et avaient monté le taux du blé à un tel degré que j'ai donné 15 louis d'or pour un sac de farine du poids de trois cents livres. Un soir après avoir fait ce dernier effort, sentant que je ne pouvais le recommencer, et que la plus affreuse disette allait disperser loin de moi, ce commencement d'un précieux troupeau, j 'étais livrée à la plus grande douleur, ma bonne mère la partageait et pleurait avec moi, nous nous demandions comment nous allions vivre? Lorsque j'entendis le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à ma porte (chose que la misère publique rendait alors fort rare): c'était monsieur Monroe, digne Président, alors ambassadeur des Etats-Unis en France, son aimable compagne et sa vive et jolie Eliza qu'ils venaient confier à mes soins; bientôt après ils me procurèrent cinq jeunes Américaines filles de M'' Prinkney qui passait par la France pour se rendre à Madrid après avoir été ambassadeur des Etats-Unis à Londres. M1' Monroe et M1' Prinkney voulurent bien stipuler nos arrangemens en me disant
que je serais payée dans la monnaie de leur pays, non dans celle de France qui chaque jour subissait une perte si prodigieuse qu'on ne pouvait baser d'honorables et justes arrangemens sur un pareil signe représentatif; par Eux, l'argent reparut dans ma maison quand on n'aurait pu trouver un seul louis d'or dans toute la ville de S'-Germain. Deux familles Américaines ont donc, de fait, fondé un établissement dont les destins bizarres onl depuis fait sortir une foule de Duchesses, de Princesses et de Reines. De ce moment je changeai de maison et louai le plus bel hôtel de la ville ('). J'eus aussi l'heureuse idée de prier les parens de mes jeunes français de ne me plus payer en assignats mais de s'ingérer pour s'acquitter en farine, un grenier fut préparé pour recevoir leurs envois; ainsi les françaises devinrent utiles et les Américaines à elles seules défrayèrent toute la maison pendant plus de huit mois que le cours des assignats eut encore lieu. J'aime à conserver tous les souvenirs de reconnaissance et ceux qui s'adressent aux compatriotes de la chère famille de mon frère ne peuvent manquer d'avoir une première place dans ma mémoire et dans mon cœur. — En 1806
— j'avais déjà plus de cent élèves. J'ai eu le bonheur d'admettre, dans cette maison, bien des personnes victimes des crises du temps, j'en ai placé beaucoup, quelques-unes en ont été reconnaissantes, et me consoleraient d'avoir fait beaucoup d'ingrats, si le bonheur de soulager l'humanité souffrante avait besoin d'un autre jouissance.
Je n'ai qu'un seul enfant, le ciel me l'a conservé! Unique stimulant de mes courageuses entreprises, j'avais atteint le moment où j'allais voir mes travaux couronnés
— huit années de fonctions d'auditeur au Conseil d'Etat, lui donnaient des droits à une place de Préfet: aussitôt
cl [ Plusieurs lettres m'ont appris que l'établissement de M™" Campan était situé rue des Ursulines. (E lli |
qu'il aurait été en possession de ce poste honorable, j'étais assurée de le marier avantageusement; la chute du gouvernement de Napoléon détruisit toutes nos espérances; mon fils quitta Toulouse où il était employé et se retira à Montpellier où sa santé malheureusement très délicate lui faisait rechercher les avis des savans médecins qui résident dans cette ville; il y vivait solitaire dans le moment où le Maréchal Ney fut arrêté. Un vieux gentilhomme que les opinions de ce moment avaient fait sortir d'un antique château, pour remplir le poste de Maire de la ville de Montpellier, sut que M1' Campan, ancien auditeur sous le règne de Napoléon! lils de la surintendante d'Ecouen ! cousin germain de la Maréchale Ney ! était à Montpellier, qu'il se promenait toujours seul! qu'il avait l'air fort triste! Suspecté d'être Bonapartiste on l'arrêta, on lui mit des menottes, on le traîna dans une infecte prison. Il y resta deux mois et demi, et vint ensuite nie rejoindre à Paris où j'étais fort malade; sa propre santé fut attaquée gravement par une semblable détention et par les nouveaux malheurs de ses parens; il est heureusement rétabli, il aime l'étude, le recueillement, il me donne toutes les consolations qu'un tendre fils, homme d'honneur et d'esprit peut donner à une mère sensible, mais il ne peut me dégager de la triste et persévérante pensée que je le laisserai, après moi, sans aucune fortune et peut-être sans état. — Je me suis retirée à Mantes, petite ville entre Paris et Rouen. — J'ai senti un besoin extrême de respirer, non seulement loin de la société de Paris, mais loin du bruit qu'amènent les grandes réunions; les bois, les campagnes conviennent pendant l'été à mes goûts et à ma santé, et l'hiver j'aime encore le calme d'une petite ville, et l'agrément d'en parcourir les rues sans craindre d'être écrasé par des milliers de voitures et de gens à cheval.
En province les loyers sont à bon marchés, j'ai toute une maison et un assez joli jardin pour la même somme
qui me logerait à Paris dans quatre chambres à un troisième étage; les vivres sont ici de la moitié moins chers, et je suis, depuis quatre ans, constamment satisfaite du parti que j'ai pris.
Voilà mes chers enfants? où en est en ce moment ma laborieuse carrière. Elle s'avance, mais le voyage de la vie a été long el pénible pour votre bonne tante.
Si mon fils vient à se marier, s'il a jamais une famille, accordez lui ce tendre intérêt que j'ai porté à la mienne.
Je vous ai assez longtemps occupés de moi. Je vais successivement vous faire connaître vos tantes et vos cousines. Puissai-je par cet écrit avoir à jamais établi un lien indestructible entre notre famille des Etats-Unis, et celle de France !