‹ Livre de mes fillesChapitre 10 sur 29 · SUR LE PHYSIQUE · texte numérisé non relu

SUR LE PHYSIQUE

Mens sana in corpore sano.

J'ai conscience, en écrivant cette formule des anciens, de répéter ce que les éducateurs de tous ordres disent à Tenvi, ce dont mes jeunes lecteurs ont eu les oreilles rebattues, au collège, au lycée, dans vingt cérémonies publiques.

Il n'importe 5 la maxime est bonneet ilfauts'y tenir.

Elle résume, dans sa concision, ce que la sagesse dit à l'homme de désirer, de vouloir pour lui-même au cours de sa vie : avoir un esprit sain dans un corps sain.

Ce n'est pas demander là deux choses distinctes 5 elles se tiennent étroitement au contraire. L'état de santé ou de maladie du corps influe beaucoup sur l'état de l'âme, et réciproquement.

Le parfait équilibre moral n'existe que si l'on est physiquement bien équilibré. A l'inverse, on ne saurait compter sur une santé persistante avec un esprit inquiet et chagrin, avec une culture morale insuffisante.

Pour se bien porter, il ne faut pas seulement donner au corps des soins matériels.

Cela est nécessaire, mais non point suffisant.

C'est nécessaire, parce que le développement des forces, la résistance à la fatigue, la souplesse, l'agilité ne s'obtiennent pas sans l'exercice, sans l'entraînement. Pour avoir tout cela, et il importe de l'avoir, il y a lieu de faire preuve d'une constante activité physique. Si on ne la trouve pas naturellement dans l'accomplissement de ses devoirs professionnels, on doit s'en faire une obligation d'hygiène, se livrer à la marche, toujours facile à exécuter et toujours bienfaisante, aux courses à cheval lorsqu'on en a le moyen, à la natation, aux jeux maintenant en honneur partout, qui font travailler les muscles et procurent d'utiles distractions.

Je n'ai pas besoin de parler des soins de propreté qu'un homme ne peut négliger sans se ravaler au niveau des gens dépourvus de délicatesse et d'éducation , et, par surcroît, sans nuire à sa santé.

Celle-ci exige plus encore que ces indispensables conditions. Aux soins de l'hygiène matérielle, elle veut qu'on ajoute ceux de l'hygiène morale, que l'esprit aide le corps à supporter les charges de la vie, à en combattre les maux, à en repousser les périls.

Peut-on douter que ce soit possible.^

Peut-on douter que l'âme, c'est-à-dire l'ensemble

des facultés morales et intellectuelles de Thomme, ait sur le corps, sur la santé, une influence salutaire ou funeste, mais toujours grande?

L'action contraire du physique sur le moral est évidente, La maladie affaiblit, paralyse, annihile parfois complètement l'intelligence, la sensibilité, la volonté.

Que peuvent, réciproquement, une intelligence lucide et une volonté forte contre les troubles physiques et les influences morbides?

Que peuvent-elles pour prévenir les maladies, ou pour les guérir quand on n'a pas pu les éviter ?

Le bon sens et l'expérience démontrent qu'elles peuvent beaucoup, si elles ne peuvent pas tout absolument.

Les sentiments vifs, les passions, tous les mouvements désordonnés de l'âme provoquent des troubles dans le corps de l'homme, font naître la maladie et parfois amènent la mort. Une grande frayeur, une joie intense, inattendue, une colère sans bornes, ont bien souvent provoqué -de graves accidents et causé des décès subits. Le corps tremble de cette sensation morale qu'est la peur, comme il tremble de la sensation physique donnée par le froid.

Il est universellement reconnu que l'appréhension, la crainte d'une maladie, particulièrement d'une maladie épidémîque, rend le sujet plus apte à la contagion, et que c'est sur les hommes étreints par la peur que le mal frappe de préférence.

Ceux qui ne se sont pas laissé gagner par ce sentiment de lâcheté sont, en général, indemnes. La fermeté de caractère, le courage exercent donc, dans ce cas, une action bienfaisante sur le corps, qu'ils rendent moins accessible aux atteintes du fléau.

Il a été dit, dans un précédent chapitre, comment Gœthe, par sa seule force morale, échappa aux ravages d'une fièvre putride qui terrifiait et firappait tout autour de lui. «On ne saurait croire, dit-il, combien la volonté a de puissance en pareil cas. Elle se répand, pour ainsi dire, dans tout le corps et le met dans un état d'activité qui repousse toutes les influences nuisibles. »

Voilà qui prouve l'efScacité, dans les plus graves circonstances, de l'action de l'âme pour préserver le corps. Elle est, du reste, confirmée par l'immunité dont jouissent, dans les hôpitaux, au milieu des maladies contagieuses, des plus redoutables épidémies, les médecins, les infirmiers, les sœurs de charité. Le sentiment du devoir, la sérénité professionnelle, sinon toujours la force du caractère, leur font braver victorieusement l'incessant danger.

Regardez les personnes qui vivent près de vous, ou au contact desquellçs vous vous trouvez de façon fi-équente : celles qui se plaignent constamment de leur santé, qui gémissent sur les maux passés et présents et redoutent les maux à venir, sont celles-là mêmes qui ne montrent, dans la vie, ni esprit de

ii6 L'HOMME.

décision, ni fermeté, ni courage. Ce sont les esprits faibles qui imposent leur faiblesse aux corps les plus robustes et les préparent aux maladies sérieuses et aux infirmités.

Tout au contraire, les malaises, les petites indispositions dont aucun homme n'est complètement exempt, demeurent sans gravi té ^ ne se développent pas, si Ton n'y prend pas trop garde, si l'on continue à vivre, à travailler, si Ton pense à autre chose et, suivant l'expression populaire, si «l'on ne s'écoute pas».

La vie active brûle tous ces germes morbides 5 elle les entraîne impuissants et inertes dans le torrent de la circulation.

Certaines maladies sont le résultat évident du manque d'équilibre de l'esprit.

La constante mauvaise humeur, l'ennui, l'égoïsme, le manque de possession de soi donnent naissance à des maux vagues ou caractérisés qui abrègent l'existence. Ils la font courte, désagréable et douloureuse.

L'homme qui a la sottise de se laisser ronger par l'ennui, qui est maussade, insupportable par conséquent à lui-même comme aux autres, vicie tout dans son corps, s'affaiblit, dépérit. Il devient hypocondriaque, est atteint, dit-on vulgairement, de maladie noire.

Tel autre, qui se laisse dominer par ses nerfs, arrive à rhystéric.

Tel, enfin, que l'égoïsme conduit à n'avoir d'autre souci que lui-même et que sa santé , se surveille, s'épie, grandit, dans son imagination, le moindre trouble, se découvre des maladies et arrive, par ses perpétuelles inquiétudes, à en gagner au moins quelqu'une qui suffit à l'emporter.

Si les uns et les autres avaient voulu faire appel à leur raison, à leur volonté 5 s'ils avaient su agir, se donner des préoccupations plus nobles et plus hautes, ils auraient guéri les tares de leur esprit et évité les souffrances de leur corps.

Le docteur Feuchterleben a fait cette juste remarque :

«L'hypocondrie et l'hystérie étaient inconnues des anciens. Essayons d'être nobles comme les Grecs, énergiques comme les Romains. Peut-être alors ces maux terribles disparaîtront-ils.»

Sans qu'il y ait lieu d'autrement insister, il paraît dès maintenant acquis que le moral agit puissammicnt sur le physique, que la raison, la volonté, l'élévation des sentiments contribuent à préserver notre corps des maladies, à rendre la vie plus saine et plus longue.

. Je voudrais que le lecteur en fût bien convaincu, qu'il eût conscience du pouvoir qu'il pos-

Ii8 L'HOMME.

sède sur lui-même, sur son corps comme sur son esprit.

Je voudrais qu'en cette matière comme en toute autre, il eût foi en lui.

Que lui dire encore pour entraîner sa conviction ? — Me permet-il un argument personnel ? — C'est que j'ai eu, dès ma jeunesse, cette confiance, et que je m'en suis bien trouvé. J'ai toujours commande impérieusement à mon corps : il a, jusqu'ici, obéi toujours.

Notre action morale peut donc, dans une large mesure, nous éviter la maladie.

Peut-elle contribuer à la guérir si par malheur elle nous a atteint.^

Oui, assurément.

Le calme, le courage que l'on déploie en cette circonstance, la volonté de guérir aident beaucoup à une heureuse solution. Les médecins en savent quelque chose. Avoir pour malade un homme de sentiment élevé et de caractère ferme est une véritable bonne fortune. Le médecin y trouve un élément sérieux de succès pour le traitement qu'il prescrit.

Comment, d'ailleurs, la volonté sagement réglée, s'exerçant de façon continue, n'aurait-elle pas, dans la maladie, des effets bienfaisants, quand un sentiment violent, une passion surexcitée produisent parfois des guérisons subites.^

Il y a plusieurs exemples connus, authentiques, d'hommes cloués dans leur lit par une paralysie des jambes qu'une grande frayeur mettait sur pied tout à coup et guérissait de façon définitive.

C'est un incendie qui prend à la maison où un paralytique est enfermé. La peur s'empare de lui à la pensée de l'horrible mort qui le menace, lui lait retrouver l'usage de ses jambesj il saute de son lit et se sauve prestement.

Un autre est porté, le dimanche, à l'église pour entendre la messe. Une terrifiante rumeur vient à circuler parmi les fidèles : un lion s'est échappé d'une ménagerie de la ville 5 sa présence aux alentours de l'église est signalée. On se presse, on se bouscule pour fuir. Notre malade est gagné par la frayeur j il se voit abandonné 5 le sang se glace dans ses veines 5 ses nerfs se tendent 5 sa paralysie a disparu. Il fuit et veut s'abriter comme les autres. La panique passée, on retrouve le paralytique juché à une grande hauteur, dans la niche d'un saint qu'il avait réussi à gagner on ne sait comme, et dont il ne fut pas aisé de le faire descendre.

Un genre d'émotion différent de la peur peut produire des effets non moins extraordinaires. On a bien souvent conté l'histoire de cet homme qu'une maladie des nerfs empêchait de remuer la langue et qui ne pouvait faire entendre aucune parole articulée. Son médecin s'ingénia à inventer un instru-

ment capable d'amener la guérison. Il entretenait des progrès de son invention le malade qui en espérait beaucoup et attendait impatiemment que l'instrument fût prêt. Le moment de s'en servir arriva. Le malade était fort ému. Avant d'entreprendre l'opération, le médecin voulut constater la température 5 il introduisit un thermomètre dans la bouche du patient. Celui-ci crut que c'était l'instrument attendu. Son émotion fi;t si vive qu'il se mit à parr 1er, disant qu'il était guéri et remerciant son sauveur stupéfait.

On n'en finirait pas à conter les histoires curieuses de ce genre qui pourraient être invoquées comme preuves de l'influence de l'âme sur la santé du corps.

Cette influence existe certainement 5 il n'est pas possible d'en contester la réalité et l'eflScacité.

A cette proposition, que je tiens pour démontrée maintenant : «le moral de l'homme agit souverainement sur sa santé», certains moralistes en ont ajouté une autre qui peut servir de corollaire à là première : «le moral de l'homme se reflète sur son visage 5 son caractère fait sa beauté».

De cette aflSrmation qui se retrouve sous la plume de beaucoup d'auteurs, je' n'entreprendrai pas une démonstration complète. Elle ne me paraît pas avoir un intérêt aussi grand que celle qui concerne la

santé, et je ne suis pas sûr, d'ailleurs, qu'elle soit aussi rigoureusennent exacte.

Pourtant, il y a une harmonie incontestable entre les traits, l'expression du visage, et les sentiments de l'homme, ses pensées, son caractère, sa manière d'être et d'agir.

Pourrait-il en être autrement.'^ Il serait inexplicable que ces choses durables ne laissent pas leur empreinte là où des choses fugitives, comme la joie, la douleur, la frayeur, l'enthousiasme, se reflètent de façon si expressive.

La bonté, la noblesse et la dignité de la vie se lisent sur le visage de l'homme, comme le vice, la bassesse, la méchanceté s'y reconnaissent aisément aussi.

Sans être un physionomiste remarquable, on devine, à première vue, l'homme et la femme de mauvaises mœurs. La débauche met sur les traits un stigmate qui ne trompe pas.

L'influence de la vie morale sur la beauté se constate mieux encore, de façon plus saisissante, quand on voit, à quelques années d'intervalle, une même personne dont la conduite s'est profondément modifiée.

Une jeune femme de bonne tenue, de conduite irréprochable, dont toute la personne dit ce qu'elle est, vient à se trouver un jour gâtée par le milieu

où elle vit, à se laisser entraîner... Vous la revoyez, par la suite, ne sachant rien de ce qui s'est passé. U n'est pas nécessaire de vous en instruire 5 vous le devinez. Ce n'est plus la même femme qui est devant vous.

J'ai personnellement constaté une transformation de ce genre dont j'ai été très frappé, à l'époque.

J'avais connu un jeune homme, un cultivateur, dont la figure avait un air d'intelligence, de probité ficrc, qui la rendait vraiment belle. Nous entretenions de cordiales relations, et j'avais plaisir à causer avec lui. Il avait un clair bon sens et un certain savoir. Bien qu'ayant reçu une instruction élémentaire, il était arrivé, par la lecture, à acquérir des connaissances assez étendues dont il ne faisait pas étalage, ayant, comme les bons esprits, conscience que ce qu'il savait était peu de chose à côté de ce qu'il ne savait pas et ne saurait jamais.

Je le perdis de vue pendant plusieurs années. Quand je le revis, c'était un tout autre homme. Il était aussi intelligent et ne paraissait ni plus ni moins riche. Mais son visage et son allure s'étaient modifiés profondément. La beauté en avait disparu, avec l'air de franchise et de dignité que j'avais aimé. Rien ne m'attirait maintenant vers lui.

Que s'était-il passé? Je m'informai et j'appris que sa conduite avait changé du tout au tout. Il n'était plus l'homme de famille d'autrefois. Il menait une

vie désordonnée 5 il avait contraint sa femme à abandonner leur foyer et à se réfugier chez ses parents. On lui reprochait même des actes d'indélicatesse. Son visage m'avait averti, en gros, de tout cela...

Nous aimons et admirons, comme il convient, la beauté féminine.

Il est, dans la femme, un genre de beauté qui est le reflet de son âme.

Voici une jeune fille, comme il s'en trouve heureusement beaucoup, à l'allure simple et digne, aux yeux clairs regardant en face, modestement mais franchement, laissant lire jusqu'au fond de sa pensée loyale, droite et sûre. Peu importe qu'elle soit plus ou moins jolie : elle est belle physiquement, parce que moralement.

Elle est de celles que je souhaite à mes fils de choisir pour compagne de leur vie.

Je leur souhaite, je vous souhaite à tous, jeunes gens^ d'aimer la beauté, cette sœur de la santé, fille comme elle de la saine raison et des nobles sentiments.

Page 1