‹ Livre de mes fillesChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La famille !

Avec quel sentiment de douceur et de gravité on prononce ce mot à tout âge !

L'enfant, pour qui la famille représente le monde presque entier, qui y trouve l'abri, le soutien, l'existence mêmej le jeune homme en marche vers la vie indépendante, plein d'espoir et de foi, mais qui n'oublie pas le passé d'hier, qui se souvient avec émotion du foyer qu'il laisse, où sont des êtres chers, où il est né, où il a vécu, grandi et fait en sécurité l'essai de ses forces, et qu'il sera heureux de retrouver quelquefois 5 l'homme, le père, dont la famille est le centre des affections, la bienfaisante paix au milieu du combat de la vie, l'amour saint, la joie, l'avenir, — tous ceux qui ont un cœur tendre et une âme haute font de la famille la chose sacrée entre toutes, l'objet de leur attachement, de leur respect, de leur vénération.

Les races fortes, les nations vigoureuses s'appuient sur une robuste constitution morale et légale de la famille. Sans cette assise, il n'est pas de peuple qui puisse vivre, pas d'empire qui puisse se soutenir.

La famille est l'institution première, élémentaire de l'humanité.

C'est la société naturelle, origine et embryon de toutes les sociétés organisées.

Sans elle, au début des choses, tout développement, tout progrès, toute civilisation eussent été interdits à l'homme.

Ce premier groupement de la famille lui a donné un élément de force, l'a conduit lentement à l'union avec ses semblables, a enfanté, dans le besoin, le sentiment et la pratique de la solidarité entre les humains.

Et ainsi, avec le temps, avec la raison grandissante, la Cité est née de la famille.

Elle s'est constituée par les alliances qui ont créé des familles nouvelles, par les rapports, les intérêts communs qui en ont été la conséquence.

La cité étendue à tous les hommes d'une même race, à l'ensemble du territoire, restreint ou vaste, formant un tout géographique, a donné, à son tour, naissance à la Patrie.

La Patrie est notre grande famille.

La famille est la petite Patrie.

Patrie et famille! Ces deux noms sonnent de même, tendrement, noblement, fièrement à nos oreilles.

A elles vont tout notre cœur, toute notre âme,

tout ce que nous avons de force et d'énergie viriles.

La belle et glorieuse antiquité méditerranéenne, dont nous sommes les fils, a fondé ses institutions politiques et sa religion sur le culte de la famille.

Au foyer de la Grèce héroïque et de la Rome barbare, où s'entretenait le feu, par besoin d'abord, ensuite comme un symbole et un témoignage de vénération pour la grande découverte humaine qui est l'origine et l'instrument premier de toute civilisation, on ne rendait hommage à d'autres dieux qu'aux ancêtres, à ceux dont la famille était issue. Le fils se prosternait avec le même respect religieux devant le père et l'aïeul vivants que devant l'autel dressé en l'honneur dé leurs communs ascendants.

Ceux-ci furent les premiers dieux lares, les dieux de la maison, pères de la famille. Quand un homme mourait, ses fils lui rendaient le culte sur l'autel même où il avait honoré ses ancêtres, ou sur les autels nouveaux élevés par ceux d'entre eux qui greffaient, au tronc familial commun, des branches nouvelles.

Le culte des ancêtres, qu'ont connu la Grèce et la Rome antiques, est encore professé, dans de semblables conditions, juxtaposé à des religions diverses ou formant l'unique religion, chez plus de cinq cent millions d'hommes de l'Asie orientale. Ces peuples

y sont attachés au point que la propagation des religions qui ne l'admettent pas est à peu près impossible chez eux. Les pratiques actuelles dont sont l'objet les ascendants morts se doublent d'une vénération, de marques visibles d'un grand respect pour les parents encore vivants.

Il y aurait long à dire, si cela n'était pas un peu extérieur à mon sujet, sur des mœurs qui ont donné à la famille, dans ces lointains pays, une force et une cohésion extraordinaires, telles qu'elles ont permis de vivre pendant de longs siècles à des États inorganisés, de former des races vigoureuses avec lesquelles la race blanche aura à compter bientôt.

On ne saurait demander au jeune Français de rendre un culte matériel aux hommes qui l'ont précédé dans la vie et dont il descend. Pourtant, il est bon que, dans son âme, il leur réserve une place, qu'il pense à eux, qu'il les aime même, à travers le temps et à travers la tombe.

S'il a le bonheur de connaître ou de pouvoir retrouver sa filiation au delà de quelques générations d'hommes, qu'il pense aux aïeux qui ont mené une vie autrement rude que la sienne, qui ont peiné, qui ont combattu, qui ont fait la terre de France de leur sang et de leurs sueurs.

A supposer que ses investigations possibles ne puissent le faire remonter bien haut, et que, comme

beaucoup de nous, il ait pour proche ascendant le paysan attaché au sol, qui, bien que n'ayant pas toujours été heureux, n'a cependant pas eu d'histoire, n'a pas établi de généalogie, il lui est loisible encore de ressusciter, un peu par l'imagination et beaucoup à l'aide de nos faibles connaissances historiques, la vie de ceux dont il est issu. Il se figurera, dans les siècles passés, les pères de ses pères j il les aimera pour leur courage au travail et au combat qui leur a permis de vivre sur ce beau sol et sous ce beau ciel de la Patrie, qu*ils ont su conserver et nous léguer, malgré les convoitises de tant de races.

Si humbles qu'ils aient été, nos ancêtres furent grands, puisqu'ils firent la France grande et puissante, puisqu*îls collaborèrent mieux que d'autres à la formation de cette civilisation européenne, force et orgueil de l'humanité.

Apprenez donc à connaître vos aïeux, à les aimer.

Et si vous parvenez, jeunes gens, à reconstituer l'histoire de votre famille, ne remontât-elle qu'à vos grands-parents, fût-elle sans péripéties et sans intérêt, consignez-en sur le papier les faits, les époques, les lieux. Vous y ajouterez, par la suite, des renseignements sur votre vie, l'indication des événements de famille, et vous remettrez à vos enfants une copie de cette monographie familiale. Elle constituera

leurs titres de noblesse, la noblesse des honnêtes gens de toutes conditions, laquelle a bien son prix.

Les sentiments qu'on doit professer à l'égard des parents inconnus, morts avant qu'on ait reçu la vie, ont forcément quelque chose de vague, de nébuleux.

Ils sont de la nature même, mais d'une intensité bien différente^ de ceux dont on est animé à l'égard de son père et de sa mère. Ici, c'est l'amour tangible, objectif, profond, fait de tendresse, de reconnaissance, de respect. Il est instinctif chez l'enfantj il ne se raisonne , ni ne se commande.

Celui qui n'aime pas ses parents constitue une exception, un phénomène, un monstre comme la nature en produit quelquefois , au physique ou au moral. C'est un déchet humain dont il n'y a pas à tenir compte.

Quand l'enfant grandit, que sa personnalité se dégage, l'amour pour ses père et mère, qui doit être resté dans son cœur, est appuyé par sa raison, par l'idée qu'il se fait de son devoir. On aime ses parents, parce qu'on les aime naturellement, et aussi parce qu'on sait qu'il faut les aimer. C'est le devoir doux et sacré, plus que tout autre aisé à remplir.

La loi elle-même dicte des obligations à l'endroit des parents. L'article 371 du Code civil dit :

« L'enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère. »

La religion chrétienne commande, elle aussi :

« Tes père et mère honoreras. »

Aimer, respecter, honorer ses parents 5 les aider, les soutenir, voilà ce que tout en nous et hors de nous proclame et impose.

Le devoir de reconnaissance à leur égard commence avec la vie qu'ils nous donnent 5 puis la dette s'accroît par l'amour dont ils nous entourent, les soins qu'ils nous prodiguent, les sacrifices qu'ils consentent pour nous.

Jeune homme qui arrives à la virilité, calcule, si tu le peux, ce que tu as coûté à ta mère de soucis, de veilles, de chagrins, de douleurs, peut-être de travail et d'insomnie 3 ce que ton père a eu à faire pour toi d'efforts en tous genres, les besognes qu'il a accomplies, les blessures à son orgueil qu'il a parfois acceptées en pensant à toi, à ton bien-être, à ton avenir. Combien la vie lui eût été plus facile, s'il avait imité les égoïstes qui reculent devant les charges de la famille, qui veulent se donner tout à eux-mêmes, se faire une existence dont ils soient le centre et l'unique but.

Au lieu de cela, sa vie, la vie de ta mère ont été pour toi 5 ta personne, les convenances de ta santé et de ton éducation furent la préoccupation de tous les jours, le guide de tous les actes de l'existence familiale.

Est-il rien de meilleur au monde que cette affec-

tion sans bornes, sans mélange, qui entoure et qui couve l'enfant? Est-il quelque chose de comparable, pour l'intensité et le désintéressement, à l'amour d'une mère ? Le fils le plus tendre et le plus dévoué ne rendra jamais à sa mère ce qu'il a reçu d'elle, ne l'aimera d'un amour comparable à l'amour qu'elle lui a donné. La mère le pressent, le sait, et aime plus encore.

Nadaud a rendu toute la mélancolie de ce sentiment en des vers qui me reviennent à l'esprit :

Allez , enfants ! douces chimères , Rêves menteurs qui nous charmez , 'Vous n'aimerez jamais vos mères Autant qu'elles vous ont aimés.

L'amour qu'on a naturellement pour ses parents, la reconnaissance, le respect qu'on leur doit, qu'on leur doit toujours, (cà tout âge» dit le Code, se traduit dans la conduite qu'on tient vis-à-vis d'eux.

On ne remplit pas envers eux les devoirs de l'affection et de la vénération de la même manière dans l'âge de la pleine raison et dans l'enfance. La façon d'agir doit changer 5 les petites incartades qu'on pardonne à un adolescent ne sont plus de mise chez le jeune homme. S'il n'est pas astreint à la même obéissance, à la même soumission, puisqu'il a une hbre personnalité qui a besoin de s'affirmer, il se doit à luimême de témoigner à ses père et mère un respect

plus constant, une déférence plus profonde. Leur volonté ne se substituera jamais à la sienne dans la vie courante. Mais dans les choses graves où elle a droit de s'exercer, elle doit être obéie. Ce sont là des circonstances rares, que le fils saura même empêcher de se produire jamais, en écoutant les conseils que la tendresse, l'expérience, le souci de la dignité et de l'honneur qu'ont ses parents, peuvent leur dicter.

Le secret pour que tout soit facile entre père, mère et enfants, est de s'aimer. L'affection est le talisman qui écarte les difficultés et les maux.

A tout âge, il faut aimer ses parents 5 il faut réserver une part de son âme à ce passé vénérable et cher, quelque attachants et absorbants que soient le présent et l'avenir personnifiés par la branche nouvelle de la famille que l'on a créée.

Il faut aimer ses parents jusqu'à leur fin, jusque par delà le tombeau.

L'homme qui a déjà rempli une vie belle et utile et qui s'incline avec respect devant ceux qui lui ont donné l'être, qui leur rapporte en hommage le bien qu'il a fait, les succès qu'il a obtenus, s'ennoblit et se grandit.

L'illustre savant qu'était Pasteur, entré vivant dans la gloire et assistant à la manifestation d'admiration et de reconnaissance de ses concitoyens réunis pour

poser une plaque de marbre sur la maison où il avait vu le jour, s'écriait :

(( Oh! mon père et ma mère! Oh! mes chers disparus! qui avez si modestement vécu dans cette petite maison, c'est à vous que je dois tout. . . Soyez bénis l'un et l'autre, mes chers parents, pour ce que

vous avez été.

Puis, invoquant successivement sa mère et son père, il disait :

((Tes enthousiasmes, ma vaillante mère, tu les as fait passer en moi. Si j'ai toujours associé la grandeur de la science à la grandeur de la Patrie, c'est que j'étais imprégné des sentiments que tu m'avais inspirés. . .

(( Et toi, mon cher père, dont la vie fut aussi rude que ton rude métier, tu m'as montré ce que peut faire la patience dans les longs efforts 5 c'est à toi que je dois la ténacité dans le travail quotidien. . . Regarder en haut, apprendre au delà, chercher à s'élever toujours, voilà ce que tu m'as enseigné. En m'apprenant à lire, tu avais le souci de m'apprendre la grandeur de la France. »

Cet amour reconnaissant que témoigna Pasteur à ses parents disparus, comme son continuel souci du bien de la Patrie, ajoutent de purs et brillants rayons à l'auréole de gloire du savant. Il fournit un des plus beaux exemples qui se puisse citer à la jeunesse.

En apprenant à aimer ses père et mère, en leur étant dévoué toujours, on se pénètre de ses devoirs envers les autres membres de la famille, envers les parents de tous degrés qui ont droit à une part de notre affection et de notre dévouement.

Les frères, les sœurs, sont quelque chose de nousmêmes , chers comme les plus chers amis , un peu notre père ou notre mère s'ils sont les aînés, un peu nos enfants s'ils sont nés après nous. Les aimer est naturel et facile. Les aider, les soutenir est un devoir. Rester étroitement unis avec eux au cours de l'existence et quels que soient ses hasards, est une grande force, à la fois matériellement efficace et moralement bienfaisante.

Tout ce qui donne à la famille de la cohésion et la perpétue est, d'ailleurs, bon en soi, bon par ses conséquences sociales. Plus le lien de la famille est solide et étroit, et plus est résistant aussi le lien national.

C'est dans la famille que s'acquièrent les principales vertus de l'homme de bien et du citoyen utile 5 que s'élève, se fortifie, se développe le sentiment du patriotisme.

C'est en elle, et rien qu'en elle, qu'on puise ce respect de la femme qui fait les sociétés policées, les mœurs honnêtes et pures, le charme des relations.

Aux motifs généraux qu'a l'homme de sauvegarder sa bonne réputation dans le monde, l'esprit de famille en ajoute un particulier. Il veut imposer le

respect, non seulement pour lui-même, mais pour les siens 5 il veut transmettre à ses enfants un nom sans tache, tel que lui-même Ta reçu. Il est fier de sa famille, et à juste titre, du moment où elle lui a laissé un héritage d'honneur 5 il entend que ses descendants reçoivent le même patrimoine et puissent à leur tour se montrer fiers de lui.

Raisons d'ordre privé et d'ordre social , intérêt supérieur du pays concourent à recommander l'institution et le sentiment de la famille.

Il est donc permis de dire avec conviction au jeune homme, pour résumer ce qui précède :

— A tout âge, en toute situation, aime, respecte et honore ceux qui t'ont donné le jour.

Reste uni par l'affection et le dévouement à tes parents de tous degrés.

Sois pénétré de l'esprit de famille 5 acquiers, avec le respect profond de la femme, les qualités et les vertus qui ne se trouvent qu'au foyer.

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