CHAPITRE XII
La famille naît de lunion du jeune homme et de la jeune fille, du mariage , qui en est le lien visible et légal, comme l'amour en est le lien moral.
Le mariage est l'acte solennel par lequel les fiancés se jurent, avec le consentement de leur famille, d'être l'un à l'autre durant toute leur vie 5 par lequel ils acceptent les devoirs que leur union comporte, et en particulier ceux qui résulteront de la naissance de leurs enfants. La loi, qui enregistre l'acte, fait de ces devoirs une obligation formelle.
«Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours et assistance, dit le Code.
«Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.
« La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider 5 le mari est obligé de la recevoir, et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.
«Les époux contractent ensemble, par le seul fait du mariage, l'obligation de nourrir, entretenir et élever leurs enfants. »
Voilà, dans leur rigide sécheresse, les prescriptions essentielles de la loi civile.
La loi morale impose des devoirs plus nombreux, plus étroits, mais plus doux aussi.
Ce sont les unes et les autres qu'on accepte en se mariant 5 ce sont des charges parfois lourdes et dont on ne pourra jamais se dégager, que volontairement on s'impose.
A-t-on le droit de s'en dispenser ?
En aucune manière.
Se marier, fonder une famille, est une obligation morale, corollaire de l'obligation d'accepter la vie et d'en faire un bon emploi.
On a le devoir de vivre 5 on a, au même titre, le devoir de donner la vie.
Et donner la vie ne consiste pas uniquement à procréer des enfants j on doit les élever, les mettre en état de se suffire 5 on doit en faire des hommes. Il faut pour cela l'union étroite, indissoluble, l'existence en commun du père et de la mère 5 il faut le foyer, il faut la famille.
La nature, qui a fait le fils de l'homme faible et chétif, incapable en naissant et bien longtemps encore après de pourvoir à ses besoins, qui a mis au cœur de la mère et du père l'instinct puissant de l'amour pour le petit être né de leur chair 5 la nature a voulu que l'homme vécût en famille, de façon durable, permanente comme les nécessités
sans cesse renaissantes qui lui en ont imposé l'obligation.
Le mariage est donc le devoir naturel, le devoir humain.
C'est aussi le devoir* social, que rien ne permet d'enfreindre et que rien ne prescrit.
La société ne peut vivre sans cette indispensable assise qu'est pour elle la famille. Aucune société humaine n'a subsisté en dehors d'elle.
Les dangereux novateurs qui construisent, à grand renfort de paradoxes, des groupements imaginaires où les hommes mettent tout en commun et d'où la famille est exclue, n'ont d'autres exemples à invoquer sur terre, dans le présent ou dans le passé, que ceux de quelques tribus sauvages, à l'existence misérable et abjecte, n'ayant que de vagues rapports avec l'humanité.
N'est-ce pas faire beaucoup d'honneur à ces théoriciens de la barbarie que d'écarter du pied, en passant, leurs chimériques et malfaisants systèmes .^
Pour s'en tenir au monde où nous vivons et aux principes sur lesquels repose l'existence des hommes en société, on peut dire qu'il n'est rien de solide et de durable sans la famille, sans le mariage qui la constitue. •
Le mariage est, par suite, un devoir de la vie sociale.
' En vertu de quel privilège certains hommes se permettraient-ils de le transgresser pour un.terhps ou pour toujours? Les devoirs de cette nature s'imposent également à tous. S'y soustraire, c'est commettre une faute, dont la cause est, le plus souvent, l'égoïsme ou la lâcheté.
C'est pour éviter les charges et les responsabilités de la famille, les obligations imposées par l'existence d'une compagne légitime, qu'on ne se marie pas. On déserte ce devoir, on fuit devant lui, comme d'autres désertent et fuient sur le champ de bataille.
Il ne manquerait pas de raisons à invoquer encore en faveur du mariage, pour la moralité et la dignité de l'individu, si leur évidence ne rendait superflu d'y insister.
Tout concourt donc à dire au jeune homme :
— Marie-toi 5 fonde une famille j crée un foyer.
La loi de la nature comme la loi morale te l'imposent 5 c'est le devoir social.
Tu dois te marier des que tu le peux, dès que tu es arrivé à l'âge d'homme, que l'accomplissement du service militaire t'a rendu la liberté et que tu es en état de pourvoir à tes besoins.
On n'est homme vraiment que lorsqu'on est chef de famille.
Dans la cité antique, on ne pouvait obtenir aucune fonction avant d'avoir acquis ce titre.
Se marier, et se marier jeune est le devoir.
Mais c'est également le bonheur.
En cette circonstance, comme presque toujours du reste, l'obligation morale imposée à l'homme pour le bien général tend à son bien particulier.
C'est l'avantage de la société qui est le but 5 le profit personnel s'obtient du même coup.
Il n'est de bonheur réel, entier et durable, que dans le mariage, dans la famille.
Le mariage est toujours chose bonne j mais combien c'est chose belle en pleine jeunesse, quand les fiancés, les époux sont tous deux à l'aurore de la vie, qu'ils apportent, dans leur union, le même bien, le plus précieux de tous, la fi*aîcheur et la pureté de leur esprit, de leur cœur et de leur corps.
C'est l'amour dans sa plénitude, l'amour chaste et fier, qui s'avoue et que l'on admire, élevé, sanctifié qu'il est par les devoirs qu'il assume, par la noble vie qu'il prépare et dont il sera le lumineux foyer.
Toute l'existence du jeune couple se ressentira et sera comme le reflet des heures délicieuses, ineffables, qu'il aura vécu au début de la longue route commune. Le souvenir en éclairera les jours lointains, difficiles, sombres peut-être, à l'abri desquels rien ne nous met entièrement 5 il les rendra supportables et en atténuera l'amertume.
Bien souvent reviendra à la pensée et aux lèvres
des époux -le souvenir charmant des premiers temps de leur mariage. «Vous rappelez-vous notre douce vic.^» diront-ils, comme Victor Hugo,
Lorsqu'on ajoutant votre âge à mon âge , Nous ne comptions pas à deux quarante ans , Et que , dans notre humble et petit ménage , Tout, même l'hiver, nous était printemps?
Le grand poète a peint d'admirable façon le beau tableau de sa jeunesse. Avant tout, il s'était mis courageusement au travail :
«Travailler, cela fait qu'on aime 5 aimer, cela fait qu'on se marie. L'amour et le travail, les meilleurs points de départ pour la famille 5 il lui en vient une. Le voilà avec des enfants. Il prend au sérieux toute cette aurore. La mère nourrit l'enfant, le père nourrit la mère. Plus de bonheur demande plus de travail. Il passait les jours à la besogne 5 il y passera les nuits. . , La vie est rude, mais douce. »
Dans la jeune famille, ce ne peut être toujours le génie qui se forme, c'est toujours du moins l'amour du travail et l'attachement au devoir qui s'y apprennent ou s'y fortifient.
C'est un lien indestructible entre l'homme et la femme qui se tisse jour à jourj c'est la fusion de leurs pensées, de leurs sentiments, de leurs volontés qui s'opère. Il se fait en eux une unité que la mort seule peut rompre.
Qui donne le plus et qui reçoit le plus dans cette communion de deux âmes? Il n'importe. Chacun donne ce qu'il a.
L'homme apporte ce que la nature lui a départi et que l'éducation a développé, sans que la femme le reçoive, dans la même mesure, ni de la nature ni de l'éducation. C'est la force, la calme raison dominant le sentiment, la volonté bien trempée.
La différence des rôles, dans la vie, entre l'homme et la femme est nettement marquée par la différence de leur constitution physique et de leurs . facultés. L'homme est naturellement voué à une activité énergique qui veut des muscles vigoureux et un caractère ferme. La femme est appelée à un rôle plus doux, plus passif, qui n'exige ni la même résistance de ses membres, ni la même volonté entreprenante.
Le domaine de la femme est au foyer, dans la maison, dans la famille où s'exerce son activité tendre, patiente et infatigable.
Elle en est la reine, prédestinée à son règne par la nature même.
Le champ d'activité de l'homme est à l'extérieur, au milieu de la société en travail. Il y a sa place et son rôle. Il y fait besogne d'intérêt social, en même temps que d'intérêt personnel. C'est lui qui alimente la famille, qui apporte au foyer ce qui est nécessaire aux besoins de tous.
La femme occupant un emploi, travaillant au dehors, devrait être une rare exception. C'est presque une règle aujourd'hui dans certains milieux, par suite de mœurs fâcheuses souvent;, et quelquefois par un manque d'équilibre de notre civilisation. Pour qu'il y ait beaucoup de femmes qui ne soient ni épouses ni mères ou qui , l'étant, se voient obligées de déserter leur foyer, il faut que bien des hommes manquent au devoir ou que notre économie sociale soit très imparfaite.
Ce n'est pas volontairement, en général, que la femme demeure dans le célibat. Le développement en elle du sentiment, la puissance de l'instinct maternel la poussent vers le mariage. L'égoïsme ou la lâcheté, chez l'homme, empêche seul que la volonté de la nature et de la société s'accomplisse.
Dans le mariage, l'époux se doit d'entretenir sa femme et ses enfants. C'est l'obligation légale et l'obligation morale. A moins de nécessité inéluctable, il n'est pas permis de faire supporter à la femme une charge qui ne lui revient pas. Les très pauvres gens, qui gagnent des salaires infimes, sont seuls excusables de le faire.
Quel foyer peut-on avoir, quelle famille élever, si la mère est absente une partie du jour.^^
Chacun son rôle ici-bas. La femme est faite pour la maison, pour les soins de la famille. Ils suffisent.
dans toutes les conditions, à occuper la plus laborieuse et la plus active. A l'homme revient le labeur extérieur, la besogne rémunératrice. A lui de gagner tout ce qu'il peut 5 à la femme de régler l'existence pour ne dépenser que ce qu'il gagne.
Les petits comme les gros budgets ont besoin d'un parfait équilibre.
Une exacte solution de cette question des recettes et des dépenses importe à la stabilité morale de la vie de famille.
Là où l'ordre matériel ne règne pas, les troubles moraux naissent aisément 5 les inévitables difficultés et les inquiétudes font obstacle à l'entière maîtrise de soi.
J'écarte cette éventualité qui ne risque pas de se produire au foyer de Thomme de raison, de caractère et de courage, qu'il faut supposer formé suivant les préceptes de ce livre.
Il saura éviter les embarras matériels et sera, chez lui, tout à la tâche morale qu'il lui faut accomplir.
La jeune fille qui se marie est, dit-on, une page blanche sur laquelle l'époux peut écrire à son gré. Si l'image n'est pas rigoureusement exacte et si la jeune fille peut avoir déjà reçu des impressions qui ont marqué sur son caractère, il est permis de dire que l'homme influe grandement sur la formation intellectuelle et morale de sa femme. S'il l'aime, et
ce qui revient au même, s'il en est aimé, il sera un maître écouté, compris, obéi sans avoir commandé. Son pouvoir naîtra de l'amour autant que de la maturité de sa pensée, de sa volonté réfléchie, de l'importance de son rôle extérieur pour l'existence de la famille.
Il sera le chef,* naturellement, sans efl^ort. Plus grande sera la supériorité de sa raison et de sa volonté, moins il lui faudra faire acte d'autorité. L'homme doit prendre dans la famille un tel ascendant qu'il n'ait jamais besoin de dire : « Je veux » , qu'il n'ait pas à employer la forme impérativc pour être écouté.
C'est envers sa jeune femme surtout qu'il aura à se montrer réservé, qu'il agira par la seule persuasion affectueuse, certain d'obtenir de cette manière tout ce qu'il voudra, tout ce qui sera raisonnable. La tendresse, le désir de plaire mettront l'épouse à sa merci, lui permettront de la modeler, de la faire complètement sienne.
L'homme de droite raison et de caractère ne peut manquer d'avoir la compagne qu'il mérite, la douce et vigilante gardienne du foyer, la femme aimable, vertueuse, qui répand le bonheur autour d'elle.
Celui à qui manque la volonté, et à plus forte raison la moralité, peut transformer une jeune fille foncièrement honnête en une femme qui le vaudra,
c'est-à-dire qui vaudra peu et sera préparée à toutes les chutes.
L'action du mari sur la femme se constate dans la vie, à chaque instant, à chaque pas.
Voyez, par exemple, deux sœurs de même éducation, ayant sensiblement les mêmes qualités, la même aptitude à faire des épouses et des mères excellentes. Elles se marient. Leur destin est bien différent, si les hommes qu'elles ont épousés ne se ressemblent pas. Supposons que l'un ait la sagesse et la droiture en partage 5 qu'il soit de valeur intellectuelle et de valeur morale supérieures. Sa jeune femme se forme peu à peu sur lui 5 elle devient sa digne compagne j on l'admire et on l'aime à l'égal du mari.
L'autre sœur épouse un homme médiocre et de moralité douteuse. Au bout d'un temps, le ménage se désunit, se disloque, et la femme va au mal, perdant toute pudeur et toute dignité.
Qui de nous n'a eu maintes fois sous les yeux un pareil spectacle?
On ne peut pas dire que la règle soit absolue j elle est au moins très générale, et les exceptions qu'on citerait ne l'infirmeraient pas.
C'est l'amour, c'est la générosité des sentiments régnant au foyer qui élèvent, ennoblissent l'homme et la femme, comme plus tard ils contribueront à la
formation morale des enfants. L'affection et les égards réciproques des époux, leur attachement au devoir, à tous les devoirs de la vie, feront la beauté, la force et la sécurité de la famille.
L'amour et la vertu sont des talismans qui préservent du sort contraire.
Proudhon, qu'on ne trouve pas toujours aussi bien inspiré, a dit excellemment :
«Pour former une famille, pour que l'homme et la femme y trouvent la joie et le calme auxquels ils aspirent, sans lesquels, rapprochés par le désir, ils ne seront jamais qu'incomplètement unis, il faut une foi conjugale, j'entends par là une idée de leur mutuelle dignité qui les élève au-dessus des sens, les rende l'un à l'autre encore plus sacrés que chers, et leur fasse de leur communauté féconde une religion plus douce que l'amour même. »
La religion de la famille, honorée et servie sans qu'il soit besoin des rites antiques, est nécessaire à tous les individus qui veulent avoir une existence digne et utile, à tous les peuples qui veulent vivre et grandir.