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CHAPITRE XIII

Seigneur! préservez -moi, préservez ceux que j'aime. Frères, parents, amis, et mes ennemis même

Dans le mal triomphants , De jamais voir. Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles , La cage sans oiseaux , la ruche sans abeilles ,

La maison sans enfants.

Victor Hugo, dans ces vers, montre combien est triste et désolée la situation d'une famille sans enfants. On disait couramment, autrefois, que la malédiction du ciel l'avait frappée. On le dit moins aujourd'hui.

Le but principal du mariage, cependant, c'est la naissance des enfants.

Sauf les rares exceptions physiologiques, que malheureusement la vie mondaine rend plus fréquentes qu'il ne serait naturel, l'amour du jeune homme et de la jeune femme doit créer la vie. De leur union naissent les petits êtres qui sont la chair de leur chair, le fruit délicat et charmant de leur tendresse.

Il faut avoir des enfants.

Il faut les désirer, et accueillir avec résolution et avec joie ceux que la nature nous donne.

Si lourds que puissent être les soucis et les charges qu'ils imposent à une famille peu fortunée, on doit les accepter résolument parce que c'est le devoir, joyeusement parce que c'est le bonheur.

Quand nous arrivons au déclin de la vie et que nous faisons la somme des peines et du travail que chaque enfant nous a coûtés pour atteindre l'âge d'homme, puis des satisfactions morales, des émotions douces et fortes qu'il nous a données, l'équilibre ne s'établit pas. C'est le dernier total qui l'emporte sur le premier, et de beaucoup. Tout compte fait, nous avons un gros bénéfice.

Le père et la mère dont la vie est dure, qui élèvent non sans effort plusieurs enfants déjà et qui savent qu'un nouveau arrive, se disent tout bas, en souriant, que le cher petit être a été bien pressé, •qu'il eût été plus sage de sa part d'attendre que ses frères fussent un peu plus grands. Sa venue n'en est pas moins saluée gaiement, comme celle des aînés. Au bout de quelque temps, les choses se sont tassées 5 on a aménagé et la maison et les ressources pour que le petit intrus y ait sa place, et une grande place, la première, puisqu'il est le plus jeune. Les parents le regardent et se regardent, avec cette tendresse admirative, si naïve et si touchante qu'on ne lit que dans les yeux du père et de la mère penchés

sur un berceau j et cette exclamation leur vient aux lèvres, au souvenir de leurs anciennes réserves : «Comme il est beau et gracieux, et comme il a eu bien raison de nous arriver!» La phrase se termine en un baiser qui dit leur amour et leur foi dans l'avenir.

Ceux-là sont des heureux de ce monde, si austère et si difficile que soit pour eux l'existence.

Ils jouissent d'un bonheur mérité entre tous, qui est fait de leur vertu et de leur vaillance.

Suivant un vieux dicton : « Dieu bénit les grandes familles. » Je suis porté à croire, au vu des nombreux exemples qu'il m'a été donné de rencontrer, que nos pères n'ont pas lancé là une affirmation inexacte.

Les enfants des grandes familles semblent, mieux que d'autres, réussir dans la vie. Le fait est-il dû aux nécessités qui constituent l'aiguillon de leur volonté et de leur courage ? Est-ce à l'aide mutuelle qu'ils se donnent.^ Je ne sais. Toujours est-il, qu'en thèse générale, on peut affirmer qu'ils font leur chemin d'un pas plus sûr et plus rapide.

Mais n'y aurait-il la perspective d'aucun avantage, d'aucune récompense et d'aucun bonheur, qu'il faudrait avoir des enfants, parce que c'est le devoir 5 parce que c'est la nature, c'est la société, c'est la Patrie qui en veulent.

i6o LA FAMILLE.

L'homme n'a pas le droit de se soustraire à cette obligation absolue.

Il a reçu la vie 5 il doit donner la vie.

Sa dette envers ses parents, envers la société qui l'entoure, qui l'aide, le protège dans sa personne et dans ses biens, il ne peut la payer qu'en leur donnant des enfants.

Pourquoi reculerait-il devant l'accomplissement de son devoir? Pour un unique motif : par crainte des entraves à sa liberté, des embarras et des charges que les enfants apportent. Douces entraves, fardeaux légers! A qui font-ils donc peur.^ Aux lâches. Il n'est pas d'autre mot pour caractériser ces déserteurs de la vie.

J'ai conservé le souvenir de la réponse que me fit une jeune femme, que je connaissais peu et à qui je m'adressais certain jour :

— Accompagnez-vous votre mari dans ce voyage. Madame, lui disais-je?

— Eh non! Monsieur, répondit-elle. J'ai de chers petits boulets aux pieds qui me retiennent à la maison.

Cette parole dite avec un mélange de regret, d'affection maternelle et de joyeux orgueil, était vraiment délicieuse j et la jeune femme, qui se révélait mère de famille, me parut dès ce moment plus charmante et plus belle.

LES ENFANTS. i6i

Pourtant, dit-on, ce ne sont pas seulement les hommes qui redoutent d'avoir des enfants. Il est beaucoup de femmes qui n'en veulent pas. Elles déguisent l'égoïsrne, qui seul les fait agir, sous des prétextes de santé, d'obligations sociales 5 que sais-je encore ? La vérité est qu'elles sont atteintes du mal qui tient tant de gens, qui menace de nous détruire s'il se propage, s'il n'est pas enrayé et guéri promptementj je veux dire la lâcheté.

Daudet a parlé, dans un de ses livres, de «la peur de la maternité, la terreur qui hante la jeune épousée du temps présent».

L'homme admirable que la République des États- Unis a placé à sa tête, le président Roosevelt, s'est indigné de ces paroles, du lamentable état moral qu'elles révéleraient, et il les a flétries en ces termes: «Quand de tels mots, dit-il, peuvent être véridiquement écrits sur une nation, cette nation est pourrie jusqu'au fond du cœur. Quand les hommes craignent le travail ou la guerre juste, quand les femmes craignent la maternité, ils tremblent sur le bord de la damnation 5 et il serait bien qu'ils s'évanouissent de la surface de la terre où ils sont de justes objets de mépris pour tous les hommes et toutes les femmes qui eux-mêmes sont forts, braves et d'âme haute. »

Est-ce que ce langage est assez acerbe et cinglant ?

i62 LA FAMILLE.

Vous ne voudrez pas, jeunes hommes et jeunes femmes de France, l'avoir mérité. Vous ne voudrez pas qu'il vous soufflette justement, qu'il puisse vouer votre pays au mépris de l'univers.

Vous ne serez pas les enfants dégénérés, abâtardis et corrompus de la vaillante race française.

Vous irez, les uns et les autres, au devoir. Vous, jeunes hommes, au travail et au périls vous, jeunes femmes, à la maternité et aux soins de la famille.

Il n'est pas de tâche plus belle et plus noble, et tant qu'on n'y a pas satisfait, on n'est digne d'en accomplir aucune autre.

Les jeunes gens et les jeunes filles sont-ils préparés à leur rôle de pères et de mères de famille ? Assez mal, le plus souvent.

L'enseignement public ne fait rien pour cela, en France comme ailleurs.

Herbert Spencer dit que si quelque archéologue de l'avenir retrouvait, sans être autrement informé des choses de la civilisation actuelle, des livres classiques, des programmes et des compositions de nos collèges, il aurait l'étonnement de voir que, dans ces papiers, rien ne permet de croire que les élèves qui s'en servaient dussent jamais avoir des enfants. «Évidemment, se dirait-il, ceci était le cours dMtudes d'un de leurs ordres monastiques. »

Je ne sais si renseignement secondaire peut se réformer sur ce point. Pour les jeunes filles au moins, la chose paraît possible et elle est désirable.

Quant aux jeunes gens, peut-être n'ont-ils pas besoin de professeurs pour apprendre leurs devoirs de pères de famille. Ceux qui leur incombent, au foyer, sont assez limités, et c'est pa^* l'intermédiaire de la mère qu'ils s'exercent pendant longtemips.

Au lendemain du mariage, c'est sur leur jeune femme qu'ils auront à agir pour la préparer à son rôle de mère. Ils lui mettront dans les mains, liront avec elle aux heures de loisir, les livres qui traitent de l'hygiène des enfants, des soins à leur donner, de l'éducation à entreprendre.

En premier lieu, le mari doit inspirer à sa femme la volonté de nourrir elle-même ses enfants, quoi qu'il arrive et quoi qu'on lui dise. Il le faut, parce que c'est son devoir, parce que c'est la nature qui le veut. On ne transgresse pas en vain ses lois. La nature, en donnant le lait à la mère, a voulu que l'enfant en soit nourri. La santé de Tune, la vie et le développement de l'autre y sont également intéressés.

L'enfant allaité par la mère se trouve à l'abri de presque tous les périls. L'aliment qu'il reçoit est fait pour luij il est le seul qui lui convienne vraiment.

Une autre femme peut donner un lait plus nourrissant, plus riche} il n'est pas approprié à la constitution de l'enfant.

Quant à la mère qui ne nourrit pas elle-même, soit parce qu'elle n'a pas voulu s'embarrasser de ce soin absorbant, soit parce qu'elle s'est laissé arrêter par les inévitables difficultés qu'on rencontre au premier exercice d'une fonction si naturelle qu'elle soit, ou encore parce qu'elle a suivi les mauvais conseils que certains médecins donnent trop volontiers, elle est punie doublement, cruellement.

Elle n'est pas la mère d'une façon complète, et elle perd les douces émotions que donne le petit être attaché à soi, ne vivant que de soi. Mais elle est, en outre, frappée dans sa santé et dans sa jeunesse. C'est un acte hors nature que de «faire passer» le lait préparé pour l'enfant. Le trouble des fonctions qui en résulte a les conséquences les plus fâcheuses pour le corps, et cela se paye tôt ou tard. La fraîcheur, l'air de jeunesse qu'on porte sur le visage en souf&ent surtout.

Voyez plusieurs femmes du même âge, dans la maturité, alors que les différences s'accusent 5 et cherchez celles qui ont eu plusieurs enfants et les ont nourris. Il y a toute chance que vous les reconnaissiez à leur santé, à leur jeunesse relative, à leur beauté. Il m'a été donné, pour ma part, de voir tant d'exemples de ce fait, qu'ils suffiraient à établir

la loi, si le raisonnement ne l'avait pas fait dès l'abord.

L'enfant appartient toujours, et particulièrement dans le jeune âge, beaucoup plus à la mère qu'au père.

Cela est presque inévitable 5 cela est bon en tout cas.

Si profondément que, nous autres hommes, nous aimions nos enfants, il nous faut désirer que la plus grande part de leur affection et de leur confiance aille à leur mère. Elle a sur eux une influence meilleure que la nôtre, parce qu'elle est plus douce, parce qu'elle ne les domine pas absolument, ne les opprime pas. L'intérêt des garçons, qu'on serait plus tenté d'attirer à soi et d'enlever en quelque mesure à la mère, est de rester sous son autorité permanente. L'autorité du père doit planer en quelque sorte, haut et loin, pour ne se faire sentir que dans les occasions graves.

Elle est trop forte 5 la volonté de l'homme est trop impérieuse pour ne pas peser lourdement, de façon exagérée, sur le libre développement de l'enfant. Et plus la volonté, dans le père, sera ferme et bien trempée, plus il devra éviter de la faire sentir à son fils s'il ne veut pas en briser chez lui le ressort, émasculer son caractère. Les hommes moralement les plus vigoureux, s'ils ne savent pas comprendre

i66 LA FAMILLE.

qu'ils doivent laisser leurs fils à la mère plus qu'à eux-mêmes, risquent d'en faire des êtres sans énergie et sans courage.

L'autorité de la mère sur le fils est toujours bénigne et ne risque jamais d'être trop forte. Il y a, chez le garçon, un sentiment de sa personnalité masculine qui le fait résister dans une mesure utile, et lui apprend à vouloir sous cette tutelle maternelle qui le contient sans l'écraser.

Quand vous étudiez la formation d'un homme de valeur, cherchez d'abord la mère. Son influence y a été prépondérante.

Si l'homme forme dans le mariage la jeune fille qu'il a faite sienne, c'est la femme, devenue mère, qui formera le jeune homme. La douceur de l'une est nécessaire au développement de la force de l'autre.

Telle est la sage et sainte loi de l'humanité.

Nous élevons nos enfants, non pour nous, mais pour eux-mêmes, pour la société, pour la nation.

C'est là le principe qui doit guider leur éducation, leur culture morale.

Il faudra, jeunes gens, quand sonnera l'heure où les devoirs du père de famille vous incomberont, préparer vos enfants à être des hommes semblables à l'homme de bien, de volonté et de courage que vous voulez être, des femmes comme la jeune

fille accomplie que vous aurez désirée pour compagne.

Ce que vous faites aujourd'hui pour vous, élevez vos fils de manière qu'ils le fassent plus tard pour eux-mêmes, naturellement, aisément, sans hésitation et sans efFort.

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