CHAPITRE XIV
L'homme qui travaille, qui a une femme et des enfants qu'il aime, est un homme heureux.
La condition où il se trouve, sa pauvreté ou sa richesse sont choses extérieures à lui-même et n'influent guère sur son bonheur.
Il n'est peut-être que l'homme très pauvre et l'homme très riche qui aient un effort exceptionnel à faire pour se créer une vie heureuse.
Celui qui est trop pauvre pour donner aux siens le minimum de bien-être désirable en souffre, et tant qu'il n'est pas arrivé à augmenter ses moyens, il s'inquiète de cette pénurie et ne jouit pas entièrement des biens moraux que sa famille lui apporte.
L'homme très riche, avec le constant souci d'une grosse fortune à gérer, doit encore se défendre contre des tentations et des excitations de tous genres qui tendent à le détourner de la voie droite. Il lui faut faire acte de particulière énergie pour être tout au devoir et à la famille.
Ces cas exceptionnels, assez rares en somme, une fois écartés, il nous reste la généralité des hommes
aux ressources variées, depuis les pauvres jusqu'aux riches, depuis ceux qui ont les positions les plus modestes jusqu'à ceux qui occupent les plus brillantes.
Pour tous également, le bonheur dépend des conditions morales et non des conditions matérielles de leur vie.
Leur bonheur est en eux-mêmes et dans les êtres chers qui .les entourent.
La richesse n'y ajoute rien.
Ce qui fait le bien réel, la joie profonde et pure, ne se vend ni ne s'achète.
Il faut en avoir l'absolue conviction, parce que c'est la vérité : la fortune et le bonheur n'ont pas de rapports. L'argent peut donner certaines jouissances matérielles 5 il ne fait pas, il ne contribue pas à faire la vie heureuse.
Mais ceci dit, on doit reconnaître qu'il est un puissant moyen d'action , et on ne saurait être surpris que beaucoup cherchent à le posséder. Il est même naturel de s'efforcer, par le travail, à en acquérir le plus possible pour donner à sa famille, à ceux que l'on aime, les avantages positifs qu'il procure.
Les hommes qui n'occupent pas des fonctions ou des emplois leur donnant des revenus réguliers et fixes, ceux dont le gain se mesure à l'activité qu'ils déploient, au travail qu'ils produisent, sont naturellement portés, et c'est un bien, à augmenter le chiffre de leurs profits. Dans l'industrie et le commerce, en
I/o LA FAMILLE.
particulier, rintérêt personnel est un excitant légitime dont l'intérêt général bénéficie. On travaille et on produit parce que c'est le devoir, mais aussi parce que c'est l'intérêt. L'initiative et l'énergie qu'on déploie concourent grandement à la prospérité générale. On peut dire aux hommes qui donnent leur activité à l'industrie, à l'agriculture et au commerce :
— Enrichissez -vous 5 vous enrichirez la France.
Et la France en a besoin !
Mais, encore une fois, que l'on soit riche ou pauvre, la somme de bonheur que l'on peut acquérir est égale. Elle dépend de la raison, de la sagesse de l'homme, un peu aussi, hélas! des circonstances 5 elle ne dépend en rien de la fortune.
Riche ou pauvre, la vie morale devra -être la mêmej les règles de la vie matérielle ne devront pas, non plus, être sensiblement différentes.
Il faut, dans tous les cas, mener la vie simple, la vie de famille 5 ne pas gaspiller au dehors son temps et sa santé.
Riche, si l'on veut se bien porter, il faut être frugal comme le pauvre 5 il faut travailler autant que lui. L'oisiveté conduit à la maladie, au vice et à la dégradation.
La sagesse conseille d'aimer ce que l'on a 5 c'est une condition nécessaire pour se trouver heureux.
Au moins doit-on se contenter de ce que Ton possède et s'arranger pour vivre, de ses seules ressources, avec ordre et dignité. L'homme qui dispose d'un revenu annuel de cent mille francs et qui en dépense cent cinq mille est pauvre 5 il est voué à la gêne et aux difficultés, sinon à la ruine. L'homme qui n'a que cinq mille francs de revenu, mais qui n'en dépense que quatre mille neuf cents, est riche.
Le tout est de proportionner sa dépense à ses ressources, de modeler sur elles son genre de vie. Il y faut appliquer sa volonté, et par elle, se garder de tous les entraînements.
Certains d'entre eux n'ont rien que d'agréable, d'honorable même, et l'on doit s'en défendre tout de même. Vous rencontrez fortuitement ou par suite de relations communes des personnes charmantes dont la moralité est connue et avec lesquelles vous auriez volontiers un commerce de société. Mais elles ont une fortune, un train de maison supérieurs et hors de proportion avec les vôtres. Se lier avec elles serait dangereux et doit être évité, quelque agrément que vous en dussiez attendre. Vous ne pourriez sans humiliation toujours recevoir sans rendre, et votre intérieur, suffisant pour vous et vos amis, vous paraîtrait bien vite exigu quand il y pénétrerait des personnes habituées à une existence large et opulente. Quelle ne serait pas la force des tentations qui suivraient cette constatation !
On peut toujours, si on le veut, mettre sa dépense en rapport avec ses moyens, mener une vie digne, retirée, qui permette de proportionner ses frais à son revenu. Pourvu qu'on soit moralement irréprochable, on aura pleine liberté d'agir. C'est le cas de répéter : «Sois vertueux, tu seras libre...»
A s'exclure, soi-même et sa famille, de toutes relations mondaines, parce qu'on ne ferait figure dans la société qu'à la condition de se mettre dans la gêne et dans les dettes, on ne peut jamais nuire à son avenir, quelque situation que l'on occupe, et contrairement à ce que beaucoup croient et disent.
Cela va de soi pour l'homme de position indépendante, pour celui qui remplit un emploi où l'on demande uniquement l'activité et le travail personnels, sans conditions extérieures.
C'est vrai encore pour le plus dépendant des hommes, le fonctionnaire public assujetti à ses chefs et serviteur de tout le monde.
Je prends celui qui se trouve soumis à des règles particulièrement étroites, le militaire, l'officier de grade inférieur. Voici un jeune officier, marié, qui n'a pour subsister que sa solde et le petit revenu de la dot hier encore réglementaire. Le total est maigre et ne lui permet pas de faire grande figure. Par convenance, par dignité, il croit devoir vivre exclusivement de la vie de famille, sans rapports de société, même avec ses camarades et ses supérieurs. La jeune
femme est tout entière occupée par les soins de son foyer, par ses enfants. Le mari travaille à s'instruire, après avoir donné à son service tout ce qu'il est possible de lui donner. Il est un officier ardent, plein d'entrain et de zèle, faisant son métier avec amour, avec conviction... Suivez-le ensuite dans sa carrière, et suivez les autres officiers, plus riches, plus répandus, plus brillants. C'est le laborieux, le «sauvage» qui réussira mieux que quiconque. L'existence retirée de sa jeunesse ne lui aura pas nui. Les petites critiques, sans méchanceté parce que sans envie, qu'on aura pu lui adresser n'auront compté pour rien.
Le caractère, la valeur et le travail de chacun seront seuls entrés en ligne pour le classement que la vie effectue de façon plus judicieuse que ne le peuvent faire les concours savamment organisés.
Le vrai concours, c'est la vie elle-même. L'homme ne cesse pas de concourir : son travail, son courage, ses bonnes actions ont leurs coefficients qui pèsent sur le résultat final.
D'une façon générale, la vie mondaine, les relations étendues ont plus d'inconvénients que d'avantages.
Elles gaspillent le temps et les forces qui seraient employés à une besogne utile 5 elles ne sont saines ni au physique ni au moral. Les plaisirs qu'elles procurent énervent et fatiguent 5 la sympathie et l'affec-
tion y jouent un moindre rôle que la jalousie et la vanité.
Vivez surtout de la vie de famille 5 passez le plus clair de votre loisir chez vous, au milieu des vôtres.
Ouvrez votre maison à des amis intimes, sûrs, de parfaite valeur morale, et ne l'ouvrez qu'à eux.
C'est chose sacrée que le foyer 5 on ne doit laisser entrer dans ce « saint des saints » que ceux qui en sont dignes.
Dans l'intérieur familial bien clos, bien défendu contre le mal, contre la vulgarité, l'homme doit savoir se plaire.
Il doit y aménager, pour lui-même et pour les siens, une existence agréable et douce. Avec les amis chers qui y pénètrent quelquefois, il y a d'autres amis discrets, de bonne compagnie et de bon conseil qui y résideront : ce sont les livres.
Ayez des livres bien choisis, que vous lirez seul, que vous lirez avec votre femme aussi, que vous lirez en famille plus tard. Ils conservent en dépôt ce qu'il y a de meilleur, de plus beau, de plus grand dans la raison humaine 5 et ils donnent tout, libéralement, à qui sait pénétrer leurs trésors.
Ne négligez pas l'arrangement matériel de votre maison, du home, suivant le mot anglais dont la langue française n'a pas l'équivalent.
Riche ou pauvre, vous pouvez vous entourer de belles choses. Un objet élégant, aux lignes gracieuses, aux tons agréables, coûte souvent moins cher que tel vilain produit du mauvais goût de certains fabricants.
Il est peu d'entre vous qui auront les moyens de faire entrer chez eux les meubles rares, de formes parfaites, que le xyiif siècle a produits, ou aucun des chefe-d'œuvre de la peinture ou de la sculpture. C'est tant pis 5 mais comme votre bonheur n'y gagnerait rien , il sera facile de vous résoudre à contempler les plus beaux d'entre eux dans les musées.
Cela vous formera le goût et vous conduira à choisir pour votre usage, dans la production moderne, les objets simples mais ayant de belles lignes, qui ne heurtent pas l'œil par leur manque d'équilibre, la bizarrerie de leurs formes, leurs ornements inutiles et lourds. Si vous êtes hors d'état de vous procurer de beaux tableaux, vous saurez qu'une jolie estampe d'un prix infime vaut mieux qu'une peinture mauvaise ou simplement médiocre.
La maison à l'installation de laquelle le bon goût a présidé constitue, si pauvre soit-elle, une résidence agréable.
Pour peu que la vie de ses hôtes en soit bien comprise, ils se seront assuré tout le concours que les choses matérielles peuvent donner au bonheur.
Il importe, en eiïet, de faire un bon emploi de
SCS loisirs, d'en donner une part à la culture de l'esprit qui repose du travail quotidien, et une part aux distractions, au plaisir.
Les plaisirs simples, les jeux, qui entretiennent la santé et la gaîté, le bon équilibre physique et moral, valent mieux que tous les autres divertissements. Il n'en est pas du reste qu'on doive proscrire, s'ils sont sains et décents.
Faut-il ajouter à ces conseils, sur lesquels je veux glisser légèrement, comptant que les qualités acquises par le jeune homme suffiront à la sage direction de sa vie, d'autres encore, qu'il ne serait pas toujours libre de suivre.^
Dire que l'existence dans les villes est factice et malsaine, qu'il faut, si on le peut, habiter avec sa famille au plein air de la campagne, ou du moins s'y transporter chaque année pendant le temps le plus long possible, c'est exprimer une vérité évidente, mais c'est donner une indication inutile et vaine pour beaucoup de lecteurs.
De même, l'hygiène du corps, l'hygiène de l'âme un peu aussi, condamnent l'habitation en commun, dans les énormes casernes que sont les bâtiments modernes de nos cités. Elles voudraient que chaque famille pût avoir sa maison particulière qui l'isole, mette autour d'elle l'air et l'espace, au-dessus d'elle l'infini du ciel.
Cela revient à conseiller, aux hommes qui ont leurs occupations à la ville, de faire effort pour habiter hors de ses murs, là où l'atmosphère est pure, où la terre n'est pas étroitement mesurée.
Ces conditions physiques désirables de la vie de famille ne dépendent pas toujours de notre volonté.
Heureusement, il n'en est pas de même des conditions morales qui sont essentielles et dont nous sommes les seuls maîtres.