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CHAPITRE XV

— Donnons des enfants à la Patrie qui en a besoin, a-t-il été dit dans un précédent chapitre.

Il importe de revenir et d'insister sur ce précepte, de montrer le péril que la France courrait si les Français continuaient de manquer à leurs devoirs d'hommes et de citoyens, si l'égoïsme et la peur des charges de la famille prévalaient sur le sentiment de leur propre bonheur et sur l'intérêt de la race.

Nous péririons en peu de temps, et l'histoire pourrait dire, de la nation vaillante et fière qui fut à la tête du monde pendant des siècles, qu'elle est morte dans une crise de lâcheté et d'immoralité.

— Vous ne le voudrez pas, jeunes hommes!

Vous préserverez la France de ce malheur 5 vous

nous garderez de cette honte.

Vous vous ferez une âme digne de vos grands ancêtres j vous ferez au pays un sort digne de son passé glorieux.

Le mal est là, qui éclate aux yeux, dont les progrès chaque année se mesurent.

DEPOPULATION. 179

La population de la France ne s'accroît plus 5 et, étant donné la complexité chaque jour plus grande de l'existence dans les grandes agglomérations, le nombre croissant de travailleurs qu'elle nécessite, cela revient à dire que, dans son ensemble, la France se dépeuple.

Si on la compare aux grandes .nations qui l'entourent, on voit de quelle déchéance cette dépopulation la menace.

Au commencement du xix* siècle, et en ne tenant pas compte des peuples si divers qui composaient l'immense Russie et dont le nombre total était d'ailleurs absolument inconnu , la France se trouvait être le plus peuplé des pays d'Europe, des pays de race blanche.

Ses i-j millions d'habitants laissaient loin en arrière les 10 millions de la Grande-Bretagne, les 15 ou 18 millions de tous les Etats de l'Allemagne réunis, les 9 à 10 millions de l'Autriche ou de l'Espagne.

Les Etats-Unis d'Amérique .comptaient seulement encore 5 millions d'habitants d'origine européenne.

Trente ans plus tard, la France avait 32 millions d'habitants 3 mais l'Allemagne arrivait à 29 millions et demi, la Grande-Bretagne à 16 millions, les Etats-Unis à 13 millions.

i8o LA FAMILLE.

Le milieu du xix* siècle trouve la France avec 35,630,000 habitants^ mais l'Allemagne arrive tout près, à 35,310,000^ la Grande-Bretagne, à 21 millions 5 les États-Unis, à 23 millions.

Vingt ans après, en 1870, Tannée néfaste pour nous, nous avons perdu la première place, bien que l'accroissement de notre population ait continué, mais en s'affaiblissant. Nous avons 38 millions et demi d'habitants 5 mais l'Allemagne en compte 41 millions^ la Grande-Bretagne, 26 millions^ les Etats-Unis, un peu plus de 38 millions et demi, 100,000 de plus déjà que la France.

En 1871, deux provinces nous sont arrachées, enlevant 14,500 kilomètres carrés à notre territoire et I million et demi d'habitants à notre population.

A partir de ce moment, il semble que la sève, la vigueur physique et morale aient été frappées en nous.

L'année 1880 donne les chiffres suivants : la France n'a plus que 37 millions et demi d'habitants 5 l'Allemagne en compte 45 millions 5 la Grande-Bretagne, 29 millions etdemij les États-Unis, 50 millions.

L'année 1890 donne, pour la France, 38 millions 380,000 habitants 5 pour l'Allemagne, 49,428,0005 la Grande-Bretagne, 32,767,0005 les États-Unis, 63 millions.

DEPOPULATION. i8i

Au moment présent, voici, en nombres ronds, où nous en sommes :

Russie d'Europe loo millions d'habitants.

États-Unis d'Amérique. .80 — —

Allemagne 59 — —

Autriche-Hongrie 47 — —

Grande-Bretagne (Irlande

comprise) 42,5 — —

France 39 — —

Nous voilà au sixième rang, avec derrière nous l'Italie qui grandit vite et qui est arrivée, en 1904, à plus de 35 millions d'habitants.

Dans cette même année 1904, notre natalité est tombée à un chiffre qu'elle n'a jamais connu. Nous avons eu 818,000 naissances. Au commencement du XIX* siècle, en 1800, nous comptions 100,000 naissances de plus pour une population qui n'était que de 27 millions d'habitants.

A-t-on idée de ce que sera demain si le mouvement ascendant de tous les peuples continue en regard de notre stagnation ?

L'Allemagne qui, il y a un demi-siècle, avait à peine le même nombre d'habitants que nous, en compte 20 millions de plus aujourd'hui.

L'Angleterre possédait alors une population totale à peine des deux tiers de la nôtre 5 elle a maintenant une population supérieure.

i82 LA FAMILLE.

Et pour ces deux États, on ne feit pas entrer en ligne de compte ceux de leurs nationaux qui ont quitté la mère-patrie et sont allés à travers le monde porter son commerce, sa langue, son influence. Les Anglais qui ont ainsi émigré sont très nombreux 5 les Allemands plus nombreux encore. Le chiffre de 10 millions d'Allemands émigrés, pour la période écoulée depuis 1871, n'est pas supérieur à la réalité.

Les petits peuples ont marché du niême pas que les grands, dans ce dernier demi-siècle. La Hollande est passée de 5 millions d'habitants à près de j millions et demi 5 la Belgique, de 4 millions et demi à 7 millions 5 et ainsi des autres.

Mais les pays qu'on peut utilement comparer au nôtre sont l'Allemagne et l'Angleterre, et c'est sur eux qu'il faut insister.

L'Allemagne possède actuellement 20 millions d'habitants de plus que la France, alors que son territoire est, dans son ensemble, plutôt moins fertile que le nôtre et qu'il est sensiblement de même étendue : 540,000 kilomètres carrés d'un côté, 536,000 de l'autre 5 la différence ne vaut pas d'être comptée.

11 n'y a pas pléthore d'habitants en Allemagne 5 c'est en France qu'est l'anémie.

En Angleterre, c'est bien autre chose. Si l'on prend ce qu'on nomme la Grande-Bretagne, qui comprend l'Angleterre proprement dite, le pays de

Galles et l'Ecosse, on a une idée de l'activité au travail du pays. L'Irlande demanderait à être étudiée à part et sous un autre point de vue. C'est l'enfant pauvre et déshéritée de la famille britannique 5 elle ne vit pas de la plantureuse existence de ses sœurs.

La Grande-Bretagne a une superficie de 228,000 kilomètres carrés j soit environ les deux cinquièmes du territoire français. Sa population est presque égale à celle de la France : 37 millions là, contre 39 millions ici.

Si l'on ajoute l'Irlande à la Grande-Bretagne, on trouve, pour l'ensemble du Royaume-Uni, une superficie de 314,000 kilomètres carrés et plus de 42 millions d'habitants. C'est dire que sur un territoire qui n'est pas les trois cinquièmes du nôtre, il vit 5 millions d'habitants de plus.

Qu'est-ce que cela signifie, sinon que la France n'est plus peuplée comme le comporte la civilisation au xx'' siècle, que nous ne tirons pas tout le parti possible du beau et riche territoire que nous tenons de nos ancêtres, que nous ne jouons pas dans le monde le rôle qui doit nous revenir.

Les chiffres cité^ le proclament hautement, brutalement.

Mais il suffit de regarder autour de soi pour le constater.

Tous les économistes, tous les agriculteurs disent

à Tenvi et en gémissant que les campagnes se dépeuplent, que la culture de la terre manque de bras.

Ils n'ont que trop raison.

Mais souvent ils ajoutent, à tort : «Il y a un fâcheux exode des paysans vers les villes, et il faudrait y mettre fin. »

Eh non! cela n'est ni désirable, ni possible.

Les villes ne reçoivent que les habitants dont cUes ont besoin. Il est vrai que le nombre en va croissant, comme vont en augmentant les multiples services urbains, les industries que la civilisation comporte. Avec celle-ci, le bien-être s'accroît, mais la vie se complique singulièrement.

Les villes françaises ne sont certainement pas trop peuplées, et notre activité industrielle, qui s'y concentre principalement, est même assez médiocre.

La vérité est que nous n'avons pas assez de bras pour servir l'industrie et l'agriculture, assez d'habitants pour peupler les villes et les campagnes. Ayant à choisir, on va vers les villes où l'existence semble moins rude, le travail moins absorbant, le plaisir plus facile.

Ce sont donc les campagnes qui se vident.

Mais c'est, d'une manière générale, la France qui se dépeuple.

Le péril est imminent, matériel pour ainsi dire. L'équilibre se rompt chaque jour davantage entre nous et nos voisins grandissants.

DEPOPULATION. 185

Si cela continue, il ne faudra pas seulement renoncer à l'ambition d'être une grande race qui contribuera à l'éducation, à la civilisation, au peuplement du monde 5 il faudra renoncer à se défendra, renoncer à vivre.

Les Français des siècles passés auront été grands 5 ils laisseront dans l'histoire une trace lumineuse. Mais leurs fils dégénérés, qui n'auront pas su perpétuer leur race, conserver indépendante leur belle Patrie, seront l'objet d'un juste mépris parmi les hommes.

• Il s'est trouvé des théoriciens de la décadence pour justifier cet abandon de nous-mêmes dont la dépopulation est le firuit.

Est-ce que le nombre des hommes doit s'accroître toujours? ont-ils dit. Est-ce que nous ne serons pas plus heureux sur terre en ne nous y trouvant pas trop nombreux ?

— Gens sans foi et sans clairvoyance, qui n'entendrez jamais la grande voix de la nature et ne saurez comprendre ses lois, voyez au moins les faits j considérez votre pays et ceux qui l'entourent, les nations qui grandissent et qui nous écrasent, qui produisent la richesse en même temps qu'elles élèvent de nombreux enfants 5 regardez, d'autre part, nos campagnes désertées, notre activité languissante, et dites si cela pourra durer longtemps, si nous ne serons pas bientôt submergés, étouffés!

i86 LA FAMILLE.

Vous convenez peut-être que la France est en péril, mais que vous importe! Qu'elle ait humainement raison en cessant de s'accroître, et cela vous suffit.

Eh bien! non, hélas! Au point de vue humain comme au point de vue national, elle a tort.

Est-ce que la terre tout entière est peuplée? Est-ce qu'elle ne renferme pas des ressources immenses que nous soupçonnons à peine ? L'Europe elle-même ne peut-elle pas nourrir un nombre d'habitants autrement considérable que celui qu'elle contient ?

La terre demande encore des hommes, beaucoup d'hommes, en nombre indéfini. Il appartient aux races nobles, vigoureuses et saines de les lui fournir!

Nos primitifs ancêtres eussent pu faire, avec une apparence de raison que nous n'avons pas, le calcul des modernes décadents.

Ils auraient pu refuser d'obéir à la loi naturelle et sainte qui leur disait de croître et de multiplier.

Il y avait peut-être des sophistes déjà, aux temps de la préhistoire. Si les habitants des cavernes et des cités lacustres les avaient écoutés, ils auraient appris l'égoïsmej ils se seraient dit que leur repos, la satisfaction de leur appétit gagneraient à la limitation du nombre des enfants, et que les hommes fiiturs, à n'être pas nombreux, bénéficieraient de terrains de chasses plus vastes pour chacun.

C'était assurer leur bonheur que de les faire naître en petit nombre.

Le résultat de ce calcul d'une lâcheté pratique et d'un égoïsme aveugle eût été de maintenir l'humanité dans la stagnation, sans développement et sans progrès possibles, composée de petits groupes d'hommes isolés, vivant d'une vie précaire, inquiète, au milieu des bêtes pullulantes.

Heureusement, l'homme a eu le courage et la foi : il a combattu 5 il s'est multiplié 5 il a assuré à ses fils la domination sur la terre.

Cela sera dans l'avenir comme cela a été dans le passé. Il n'y a place, dans le monde, que pour les races qui ont énergie et confiance, qui luttent et qui s'accroissent sans cesse.

Le repos, c'est la mort.

Je ne veux pas, vous ne voulez pas, jeunes gens, que la France meure !

Elle a en elle tous les éléments de vie et de grandeur. Il lui manque la volonté de les mettre en œuvre.

Son mal est moral, et rien que moral.

On pourra diminuer sensiblement notre mortalité, inférieure déjà à celle de beaucoup de nations, mais supérieure encore à quelques autres. Ce sera un bien, un grand bien 5 ce ne sera à aucun degré un remède à la dépopulation, qui dépend de notre infime natalité.

Physiquement aussi, nous avons peu à faire. Le

i88 LA FAMILLE.

sang est resté chaud dans les veines des Français 5 leur sève n'est point tarie.

Ce qu'il faut accroître en eux, c'est la moralité, le sentiment du devoir, l'énergie virile 5 c'est aussi la confiance en soi-même, la foi dans les destinées glorieuses du pays.

Le danger est pressant.

Nous avons déjà glissé sur la pente qui mène à la décadence et à la mort.

A tout prix, il faut s'arrêter et, d'un effort énergique, remonter vers le sommet.

Il en est temps encore 5 mais il n'est que temps.

Rome est morte quand il n'y a plus eu de citoyens romains.

On compte à cette heure assez de citoyens français pour que naissent tous ceux que la nation réclame.

Il suffit de vouloir.

Il suffit que vous sachiez, jeunes hommes,. que vous sachiez et que vous disiez bien haut que le . mariage et la famille, dus partout à la nature et à la société, le Français les doit encore à la Patrie.

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