CHAPITRE XVI
Les devoirs et les droits de l'homme en tant que citoyen, les questions de législation, d'organisation gouvernementale et administrative qui y sont liées et dont il va être parlé ici, constituent, à proprement dire, la politique.
Le sujet est délicat^ il serait impossible même à traiter de façon complète lorsqu'on entend s'adresser, sans les heurter jamais, à tous les jeunes gens indistinctement, quelles que soient les opinions qu'ils aient pu prendre dans leur famille ou se former personnellement déjà. Mais je n'ai pas le projet de leur faire un cours de politique 5 de leur recommander, encore moins de leur imposer telles ou telles idées particulières. Je veux seulement appeler leur attention sur certains principes essentiels de la vie sociale et du gouvernement des peuples, que l'on ne saurait raisonnablement méconnaître, de quelque parti qu'on puisse se réclamer dans la République.
C'est volontairement que je dis : «dans la République», et j'y insiste.
Je ne pense pas qu'aucun des jeunes hommes
auxquels je m'adresse médite de changer la forme du gouvernement de notre pays, la base même sur laquelle il repose.
Ce serait faire œuvre vaine et mauvaise que de le tenter.
Les citoyens français ont une tâche nationale assez lourde et assez haute à accomplir, pour ne pas user leurs forces à détruire l'instrument même dont ils doivent se servir, pour s'essayer à en forger un nouveau.
Pendant près d'un siècle, nous nous sommes employés à cette stérile besogne. Est-ce qu'il est quelqu'un pour croire qu'elle nous a profité? Est-ce que nous n'avons pas eu assez de crises et de révolutions ?
Le devoir de tous, à l'heure présente, est de travailler à rendre la France plus prospère et plus forte. Chacun peut s'y consacrer sous l'égide du gouvernement républicain. Celui-ci représente la «chose publique» 5 il est le gouvernement de l'ensemble des citoyens 5 il n'exige ni credo ni serment.
On peut poursuivre, dans la République, la réforme des lois du pays, l'amélioration de son gouvernement comme de son administration. Aucun citoyen ne saurait donc légitimement s'en prendre au régime si ses idées ne prévalent pas, si la direction des affaires lui paraît mauvaise. Rien ne paralyse l'action qu'il doit exercer pour changer celle-ci et faire adopter celles-là.
Ne discutons donc pas 5 ne gaspillons pas notre temps et nos efforts à débattre, à défendre ou à attaquer la forme du gouvernement de la France.
C'est la République.
Elle est le fait, et on ne peut contester qu'elle soit aussi le droit.
Le gouvernement impérial , qui l'a précédée , n'a pas été renversé en 1870 5 il s'est écroulé au milicdj des désastres qui avaient fondu sur la nation. La République s'est installée là où il n'y avait rien, et elle a pris en naissant le beau nom de Gouvernement de la défense nationale, que cinq mois de combats sans victoire mais non sans honneur ont pleinement justifié.
Quel régime pourrait montrer des origines aussi pures et se recommander par de meilleurs titres à tous les patriotes ?
Je ne veux pas poursuivre une démonstration superflue 5 je me reproche de l'avoir trop longuement indiquée.
Il ne saurait y avoir de doute sur ce point.: l'homme de raison et de devoir que ce livre entend contribuer à former, quelles que soient les opinions de sa famille et les siennes propres, ne voudra pas que son pays soit jeté dans de nouvelles convulsions intérieures. Et n'eût-il pas d'autre motif, qu'il accepterait loyalement le gouvernement républicain.
Dès que les hommes ont commencé à vivre en société, c'est-à-dire dès qu'ils sont sortis de la primitive sauvagerie, ils ont constitué un gouvernement qui était embryonnaire comme leur société même, comme étaient élémentaires leurs besoins collectifs.
Pourtant, la double forme des gouvernements, monarchique et républicaine, s'est dès l'abord dessinée. Ici, c'était le conseil des chefs de famille qui décidait, qui gouvernait, sauf à coniier temporairement à l'un d'entre eux l'exécution des mesures qui exigeaient l'unité de direction 5 là, le chef de la famille prépondérante par sa force, par le nombre de ses membres ou par l'influence acquise, avait autorité sur les autres chefsj il dirigeait la communauté, commandait à tous, dans des conditions qui variaient avec les divers groupements humains, et il transmettait en mourant son pouvoir à quelqu'un de ses proches.
Dans les sociétés plus étendues devenues des nations, la même dualité d'organisation gouvernementale s'observe : Monarchie chez les uns. République chez les autres. Et cela, en tout état de barbarie ou de civilisation.
Les formes de la monarchie varient, depuis celle où le pouvoir du monarque est absolu, despotique, sans frein et sans contrepoids, jusqu'à la monarchie constitutionnelle et libérale où le rôle du chef d'État
n'est plus guère que représentatif, comme une sorte de personnification de l'unité politique du peuple sur lequel il règne.
Les difFérences ne sont pas moindres entre les divers gouvernements républicains. La République peut être aristocratique ou oligarchique, quand une classe ou une catégorie de citoyens privilégiés dispose de la puissance 3 elle est démocratique si la souveraineté appartient à l'ensemble du peuple.
Aristocratie, oligarchie, démocratie se divisent encore en plusieurs genres différents, faisant à l'autorité et à la liberté des parts inégales dans le gouvernement des nations.
Une démocratie bien organisée, où le gouvernement est suffisamment fort, où les lois et l'indispensable discipline sociale sont respectées, où la justice et la liberté, égales pour tous, régnent sans conteste, où la fraternité entre les hommes de conditions différentes atténue, si elle ne fait complètement disparaître la jalousie des uns et l'orgueil des autres, — une telle démocratie représente certainement l'idéal des Etats modernes.
Par contre, la démagogie, qui allie à un autoritarisme sectaire la licence dans la rue, l'anarchie dans les services publics et dans les mœurs même, qui livre la souveraineté, non au peuple, mais à la foule,
est bien le plus abject et le plus répugnant des gouvernements.
Quant à flatter la foule , ô mon esprit , non pas ! Ah ! le peuple est en haut, mais la foule est en bas,
a dit Victor Hugo.
Le gouvernement du peuple, c'est la démocratie.
Le gouvernement de la foule, c'est la démagogie.
C'est la meilleure et la pire des formes de la République, la meilleure et la pire des organisations d'une société humaine. Toutes les tyrannies sont lourdes et haïssables 5 mais la tyrannie collective est encore la plus accablante et la plus odieuse.
L'antiquité fournit des exemples de gouvernements républicains des différentes qualités et de degrés divers, du plus élevé au plus bas. Ils valent qu'on les étudie , qu'on recherche en eux les vertus et les qualités à imiter, les défauts et les vices dont on doit préserver son pays.
Dans les temps modernes, la petite République helvétique et la grande République des États-Unis d'Amérique semblent admirablement constituées, chacune suivant les conditions de leur formation historique, de leurs mœurs et du rôle qu'elles peuvent être appelées à jouer dans le monde. Les autres Républiques sont de création trop récente ou d'un équilibre trop précaire pour être prises comme modèles. Il en est, dans l'Amérique du Sud, qui
ne le cèdent en rien, en fait d'instabilité et de désordre, aux dernières des cités démagogiques de la Grèce.
Tant valent le caractère et les mœurs des hommes, tant valent les institutions qui les régissent.
La République, plus aisément que la monarchie, laisse tout s'épanouir, le mal comme le bien 5 elle est ce que le peuple la fait. Pourtant, elle peut avoir en elle-même sa vertu et contribuer à maintenir les citoyens dans la voie droite, ou, tout au contraire, les aider à tomber du côté où ils penchent.
Il faut que le législateur qui la constitue soit sage et prévoyant 5 qu'il ait, avec le respect des principes abstraits, le souci des réalités^ qu'il connaisse les tendances dangereuses et les défauts des citoyens pour lesquels il fait la loi. Si la constitution oppose des barrières aux défaillances prévues, aux entraînements naturels 5 si elle oblige et commande, là où l'homme est tenté de négliger ce qui est nécessaire au bien public, elle peut amener les meilleurs résultats, faire produire à un peuple tout ce dont il est capable. Au contraire, quand la constitution n'a pas tenu suffisamment compte des qualités et des défauts de la race, il y a toute chance qu'elle facilite le mal et qu'elle entrave le bien.
Supposons, par exemple, deux peuples, l'un de la nature des Latins modernes, l'autre de la nature
des Anglo-Saxons : ce dernier sera naturellement discipliné, porté à approuver et à soutenir le pouvoir. Le premier, au contraire, sera frondeur j on le disciplinera aisément, mais il faudra que la loi lui im* pose, à cet effet,, une certaine contrainte. Si Ton donne aux deux peuples une même organisation politique, sans plus de rigidité pour l'un que pour l'autre, les résultats seront bien différents. D'un côté, le caractère discipliné des hommes permettra une existence sociale régulière, un ordre moral et matériel parfaits 5 de l'autre, l'indiscipline non contenue conduira au désordre, à l'affaiblissement des forces sociales, à l'anarchie. Mauvaise ici, la constitution sera bonne là.
Le tout est donc d'adapter les conditions légales de fonctionnement du régime républicain à la nature et aux mœurs de la nation qui le supporte.
La possibilité qu'on a de le faire permet de considérer la République comme le gouvernement normal d'un peuple digne de la liberté, capable de se diriger lui-même et que la tradition et l'attachement ne retiennent pas dans des formes politiques séculairement respectées.
Pour la France, que des révolutions ont bouleversée et transformée, le seul régime durable, permanent qu'elle puisse avoir est le régime républicain.
Elle poursuivra avec lui le cours de sa glorieuse
destinée, à condition de le modeler sur le caractère et le génie de notre race 3 à condition aussi que ses citoyens conservent ou acquièrent les hautes qualités qui font les républicains.
Montesquieu a dit :
«Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouvernement monarchique et un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujours levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout. Mais dans un état populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu, »
Et Montesquieu définit la vertu dans la République : l'amour de la Patrie et de l'égalité.