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CHAPITRE XXI

Le père et la mère contractent, envers l'enfant qui vient au monde, le devoir de le faire vivre, de l'entretenir, l'élever, le préparer à être un honnête homme, armé pour le combat de la vie, un citoyen utile à la République.

Ils lui doivent, avec la nourriture et les soins matériels, l'éducation et l'instruction, suivant leurs facultés et leur fortune.

L'Etat, qui a la charge des intérêts généraux de la Nation et le souci de l'avenir, ne saurait se désintéresser absolument de l'enfant, dans lequel il voit l'homme et le citoyen de demain. Il ne peut permettre que les parents manquent envers lui à leurs devoirs essentiels, et il leur fait une obligation de lui fournir d'abord les aliments nécessaires à la vie, puis les rudiments d'instruction sans lesquels il deviendrait une sorte de paria au milieu de notre civilisation.

C'est le droit incontestable de l'Etat d'exiger que l'enfant sache ce qui est considéré comme le minimum indispensable de connaissances.

C'est le droit du père de famille d'apprendre ou

de faire apprendre ces éléments et de donner une instruction plus complète à son enfant, de la manière qu'il lui semble bon. Il n'y a qu'une façon de savoirj mais il y a vingt façons de s'instruire.

L'idéal serait que l'enfant reçût tout à la fois, dans la famille même, l'éducation et l'instruction, qu'ily eût sa vie complète jusqu'à l'âge où il irait aux études supérieures, pour lesquelles il faut des maîtres spéciaux, ou au travail productif des champs, de l'usine, du bureau ou du comptoir.

Ce serait évidemment la vie la meilleure, la vie normale, que celle où la mère se chargerait de la première instruction du jeune enfant, où le père aurait son tour quelques années après, où il donnerait à son fils, pendant les heures dont il disposerait chaque jour, l'enseignement livresque, qui est presque tout l'enseignement de l'école, lui tracerait sa besogne d'étude personnelle, et le prendrait le plus possible avec lui, le mêlerait à son existence, à ses travaux, ajoutant ainsi, à l'instruction théorique, des leçons pratiques qui ne lui nuiraient pas, bien au contraire.

Une telle vie de famille, parfaite, idéale, exige malheureusement des conditions qui ne se rencontrent que rarement, qu'on ne réalise même jamais dans les villes et qu'on ne saurait proposer comme une règle.

Toutefois, renseignement donné à l'enfant par la mère, dans le jeune âge, est presque toujours possible, au moins pour les familles aisées ou riches, et il est désirable à tous les points de vue. L'élève se trouvera bien, physiquement et moralement, de n'être pas mêlé trop tôt à la foule des autres enfants, dont il prendrait maladies et défauts plus aisément que toute autre chose. Quant au professeur, à la mère, elle n'y peut que gagner, auprès de ses enfants, en autorité et en affection, et cela vaut bien le sacrifice de quelques relations ou plaisirs mondains.

Dune manière générale, et un peu plus tôt ou un peu plus tard, le moment vient où l'enfant doit aller chercher hors du foyer l'enseignement qui lui est nécessaire , dont la loi fait au père de famille une obligation.

En obligeant, la République a dû rendre possible, facile même, l'accomplissement du devoir qu'elle imposait. De là la création, dans chaque commune, d'écoles publiques ouvertes à tous, où ne doit être donné qu'un enseignement accepté de tous, quelles que soient les croyances, les opinions, la situation des parents. Les connaissances élémentaires, lecture, écriture, calcul, histoire j puis la morale des braves gens, le devoir civique basé sur l'amour de la patrie, voilà l'enseignement de l'école primaire. Tous les enfants doivent pouvoir la fréquenter 5 mais

tous ne sont pas obligés de la fréquenter. Le père de famille donnera l'instruction à son enfant, parce que l'intérêt public l'exige 5 on ne saurait lui imposer de la donner d'une certaine façon et par de certains maîtres. Il a la liberté entière, sauf la liberté de l'ignorance.

A l'instruction primaire est nécessairement bornée l'obligation légale. A son organisation sur tout le territoire se limiterait le devoir de l'État, s'il n'avait pas à se préoccuper de maintenir, d'élever même autant que possible le niveau intellectuel de la Nation, d'accroître ses facultés de production, de fournir à qui peut en profiter les éléments du progrès scientifique. D'où la nécessité d'une institution officielle de l'enseignement secondaire, de l'enseignement professionnel, de l'enseignement supérieur.

Le père doit faire donner à son fils l'instruction qui l'arme le mieux pour le combat de la vie, qui le prépare le plus complètement au genre d'activité qui l'attend. Les établissements de l'État lui en offrent le moyen. A côté de ceux-ci, les établissements privés ont un rôle utile. Ils se plient à des besoins locaux, à des exigences particulières que la rigidité de l'enseignement public ne peut pas connaître.

Les lycées et collèges donnent l'instruction secondaire générale au jeune homme dont les parents ont

des revenus suffisants ou font des sacrifices et s'imposent parfois des privations pour le conduire, à dix-sept ou dix-huit ans, au seuil d'une carrière. Il possède alors, avec son diplôme de bachelier, des connaissances littéraires et scientifiques assez étendues mais un peu vagues, des «clartés de tout», comme disait Molière, qui lui permettent au moins d'apprendre sérieusement quelque chose, s'il en a le goût ou le besoin.

Dire que les programmes actuels de l'enseignement secondaire officiel sont bien exactement appropriés à leur but, qui est la formation intellectuelle du jeune homme, ce serait beaucoup s'avancer. C'est un mélange et une sorte de compromis entre le plan d'enseignement grec et latin de l'ancienne Université et celui de l'enseignement moderne. Refaits et retouchés vingt fois, ils se sentent des hésitations et des tâtonnements qui ont présidé à leur élaboration. On ne peut se défendre de croire que leur caractère est encore tout provisoire. Après vingt années d'expériences successives , la formule du lycée moderne ne paraît pas trouvée. Il faut espérer qu'on ne l'attendra plus longtemps.

Malgré les défectuosités de son programme, l'enseignement secondaire de l'État prépare le jeune homme aux études plus sérieuses et plus élevées qu'il pourra entreprendre par la suite. Lui-même ne

termine rien. Il y a encore, après lui, un apprentissage à faire, soit scientifique, soit pratique en vue d'un métier à exercer.

Aussi ne doit-il pas être le seul offert aux élèves dont l'instruction primaire est achevée. Tous ceux dont la famille jouit d'une aisance modeste ne pourront pas prolonger au delà de l'adolescence le temps des études. La possession du baccalauréat ne leur fournira pas les moyens de vivre. Lorsqu'on en est là, on a franchi une importante étape, on n'a pas atteint le but.

C'est pourquoi, à ceux qui sont pressés d'entrer dans la vie, d'entreprendre un travail productif, il faut ouvrir d'autres établissements que ceux où l'enseignement classique est donné seul. Les écoles professionnelles de tous genres, adaptées aux nécessités de l'industrie, du commerce et de l'agriculture, devraient pulluler sur le territoire de la République et contenir la plus forte partie des jeunes gens de treize à seize ou dix-huit ans. Elles répondraient aux besoins particuliers des familles et aux besoins généraux du pays.

S'il ne faut pas, suivant une parole célèbre, que nous devenions une nation de contremaîtres, il importe aussi que nous ne dédaignions pas leur formation, la formation des ouvriers d'élite, cadre subalterne de la production où se recrutent la plupart des cadres supérieurs et peut-être les

chefs les plus vigoureux et les plus entreprenants. A supposer qu'il faille choisir, mieux vaudrait être un peuple de contremaîtres qu'un peuple de rhéteurs.

La question ne se pose heureusement pas ainsi, et l'on peut proscrire l'engeance des rhéteurs sans abaisser en rien le niveau intellectuel de la nation 5 on peut donner au plus grand nombre des adolescents l'instruction pratique qui leur est nécessaire, sans négliger l'enseignement théorique pour ceux aux besoins desquels la famille peut longtemps pourvoir ou qui ont mérité par leurs aptitudes spéciales d'être instruits aux frais d'une collectivité, ville, département ou Etat.

L'enseignement professionnel répandu à profusion, se substituant même pour partie à l'enseignement classique, n'a rien surtout qui empêche une forte organisation de la haute culture des universités et des établissements scientifiques.

L'enseignement secondaire ne se suffit pas, en effet, à lui-même j il prépare à l'enseignement supérieur. Les jeunes gens qui l'ont reçu sont en état de faire l'apprentissage des professions dites libérales, dans les facultés de droit ou de médecine, dans les écoles spéciales où se forment les officiers, les professeurs, les ingénieurs, les agronomes,. . . Ils ont la possibilité également de se livrer aux hautes études

désintéressées, par lesquelles la science s'entretient et s'enrichit.

C'est peut-être cet enseignement supérieur, dont profite uniquement pourtant une élite de jeunes hommes, qui a droit à la plus grande sollicitude de l'État. Il est le premier instrument du progrès scientifique sur lequel la civilisation moderne est basée 5 et, s'il ne s'adresse pas à la masse de la nation, c'est elle cependant, et elle tout entière, qui en bénéficie, indirectement mais d'une manière effective et certaine.

((Le bien qu'on fait par la science, disait Arago, a des racines plus profondes, plus vigoureuses, plus étendues que celui qui vient de toute autre source. »

L'événement donne raison chaque jour à l'illustre savant.

La République doit donc, en vue du bien commun, outiller puissamment, pour l'enseignement et pour les recherches, les grands établissements scientifiques. Le citoyen qui le peut doit, de son côté, aider de toutes les manières à la formation et à la diffusion de la science, par lui-même , par l'instruction donnée à ses enfants, par les sacrifices pécuniaires qu'il lui est permis de consentir.

Les riches citoyens des États-Unis d'Amérique, en créant et dotant des universités, donnent un exemple de patriotisme éclairé qui pourrait être utilement imité de ce côté de l'Atlantique.

Ces grandes fondations privées complètent et étayent les institutions officielles, excitent l'émulation entre les établissements comme entre les professeurs, concourent par là même au perfectionnement et au progrès. C'est une sorte de rivalité qui a de grands avantages pour tous.

Est-il besoin d'ajouter que ce n'est pas seulement dans l'enseignement supérieur que les établissements libres ont leur rôle et leur utilité? Les Écoles publiques ne sauraient répondre à tous les besoins, et, le pourraient-elles, qu'il faudrait encore souhaiter leur voir une concurrence. Qui règne en maître, sans compétition et sans contrepoids, se laisse aller à la routine et entraîner aux abus.

La libre concurrence est partout nécessaire'j la liberté est bonne partout.

Et la liberté d'enseignement est la conséquence de la liberté de parler et d'écrire.

Elle ne peut cependant s'exercer sans garantie et sans contrôle quand il s'agit de l'enseignement des enfants 5 elle n'est faite que pour ceux qui donnent la preuve de leur capacité et de leur moralité.

On peut donc, on doit donc en féglementer l'emploi dans l'intérêt public 5 on n'a, à aucun titre et sous aucun prétexte, le droit de la confisquer.

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