CHAPITRE XXII
Les devoirs et les droits respectifs de l'État et du citoyen, dont il a été précédemment parlé, sont résumés dans les deux premiers termes de la devise républicaine : Liberté et Egalité.
Le troisième terme. Fraternité, comprend d'autres devoirs et d'autres droits.
Il indique tout d'abord qu'entre les enfants d'une même race, les citoyens d'un même pays, il est un lien plus doux, sinon plus fort, que la commune défense du sol national, les intérêts, la rigueur du droit de chacun. Ce lien est fait de leur longue histoire, de la gloire et des malheurs des aïeux, de la solidarité séculaire qui a réuni des millions d'hommes en une seule famille.
Chaque Français est le frère de tous les autres Français. Il a envers eux des devoirs 5 ils ont des devoirs envers lui.
Dans une même famille, il se faut entr'aider, se soutenir aux heures difficiles, se priver pour donner à qui n'a pas le nécessaire.
La fraternité veut qu'il en soit ainsi dans la grande famille française.
Le devoir est individuel et collectif. Chacun doit secourir personnellement les misères qu'il connaît, leur apporter l'appui matériel et le réconfort moral de sa sollicitude et de sa bonté. Les groupements sociaux, les communes, les départements et l'État ont à pourvoir aux besoins que la bienfaisance privée n'a pu satisfaire.
L'assistance aux faibles et aux malheureux est un devoir national.
«Les secours publics sont une dette sacrée», avait dit l'Assemblée nationale de 1789. Et elle répéta dans la Constitution qui fut son testament ;
«Il sera créé et organisé un établissement général de Secours publics, pour élever les enfants abandonnés, soulager les pauvres infirmes et fournir du travail aux pauvres valides qui n'auraient pas pu s'en procurer. »
Les successeurs des Constituants, pour avoir conçu trop étroitement la mise en pratique de cette institution de bienfaisance et de solidarité nationales, firent beaucoup plus de mal que de bien. Ils crurent bon de provoquer la disparition de la charité privée, des organisations particulières et locales de l'assistance, et furent impuissants à organiser et à pourvoir l'établissement général de secours que la Constituante avait prévu. Il y eut dans le pays une
effroyable misère et, sur certains points, des catastrophes où les malheureux succombèrent en grand nombre.
Le souvenir en a suffi pour nous garder présentement d'une pareille faute.
L'Assistance pubUque n'intervient que lorsque la famille n'existe pas ou qu'elle est impuissante à remplir ses obligations, puis lorsque la bienfaisance et les fondations particulières ne suffisent pas encore.
Le devoir de l'homme reste donc entier : devoir envers ses parents, devoir envers ses semblables. Il doit secourir ceux des membres de sa famille qui sont dans le besoin et ensuite, autant que le lui permettent ses moyens, les hommes qu'il connaît et que la mort des leurs, la maladie ou l'infirmité a mis hors d'état de faire face aux nécessités de la vie.
Après cela, et quelles que soient l'exactitude à remplir leurs devoirs et la générosité de beaucoup de citoyens de ce pays, il reste à l'assistance officielle un rôle considérable et une lourde charge. La tâche est même trop grande et trop difficile pour qu'elle puisse être assumée par une unique institution d'Etat, comme les hommes de la Révolution l'avaient théoriquement décrété.
Ce qui doit venir de l'État, ce qui doit avoir un caractère national, ce sont les principes communs de
l'assistance, les obligations de la société envers les individus, les règles générales que la loi prescrit.
L'organisation, la mise en pratique ne peuvent être que locales.
Le principe qui domine l'assistance publique, comme la bienfaisance privée, c'est la fraternité entre les hommes, la solidarité nationale. Elle veut que chacun individuellement, ou collectivement dans la commune, le département ou la Nation même, porte secours à celui qui succombe sous le poids de l'existence, à l'enfant orphelin ou abandonné, à l'homme malade et dans le besoin, au pauvre sans travail, à l'infirme et au vieillard hors d'état de se suffire.
Le secours à ces déshérités et à ces vaincus de la vie est tout à la fois une dette du citoyen et une dette de la République.
De là les lois qui obligent à l'assistance, non pas les hommes eux-mêmes pour lesquels il ne peut y avoir qu'une obligation morale, mais les grandes collectivités administratives, communes et départements. Elles leur tracent les règles principales et leur apportent le concours financier de l'État, dans une proportion inverse de leurs ressources.
C'est ainsi que la loi a étendu sa protection sur les enfants dont les parents sont morts ou sont indignes, sur les malades pauvres par l'assistance mé-
dicale gratuite, sur les infirmes et les vieillards qui seront secourus à domicile ou recueillis dans des hospices.
L'aide à donner aux ouvriers sans travail et sans ressources, que les sociétés privées et les bureaux de bienfaisance communaux apportent de façon insuffisante, n'a pu être organisée et réglée encore. C'est que la chose est délicate entre toutes et que, là plus qu'ailleurs, il faut craindre, en voulant faire le bien, de produire le mal. Il importe de secourir les misères, mais il faut éviter à tout prix de donner un encouragement à la paresse.
Le travail est nécessaire et sain. Travailler est la loi humaine et la loi sociale. Sans l'aiguillon du besoin, combien y aurait-il d'hommes pour l'enfreindre !
Il faut donc se garder de jeter des travailleurs dans l'oisiveté, de les rendre par là inutiles et peut-être malfaisants, La paresse engendre le vice et souvent pousse au crime. Des secours distribués mal à propos peuvent produire ce déplorable résultat de transformer d'honnêtes ouvriers en vagabonds et en malfaiteurs.
C'est pourquoi l'assistance dans le chômage involontaire doit être donnée avec discernement, avec une parfaite connaissance du milieu et des individus 5 elle doit par conséquent avoir un caractère tout local.
i6o LE CITOYEN.
Bien que ne présentant pas des dangers aussi grands, aussi visibles, les autres genres d'assistance ne peuvent s'exercer sans la connaissance des choses et des hommes, sans une grande prudence, des ménagements dans l'emploi des fonds dont on dispose.
Voilà la principale raison de l'organisation locale de l'assistance, avec des ressources qui , partiellement au moins, doivent être locales.
Pour ce qui est du fonctionnement, le cadre rigide d'une institution d'Etat ne donnerait pas la souplesse qui s'impose , rendrait difficiles l'appropriation aux mœurs et à l'état social, la bonne utilisation des établissements qui existent, des anciennes fondations charitables dont on ne saurait se priver.
Quant aux ressources, si elles provenaient exclusivement de l'État, si les hommes appelés à les employer n'avaient pas à se préoccuper de les recueillir, de les ménager, ce serait la prodigalité et le gaspillage. Le secours n'irait pas seulement aux besoins réels, aux misères profondes et imméritées, là où il fait le bien 5 il aiderait celui qui pourrait trouver dans son courage et son énergie le moyen de triompher de difficultés passagères, et il affaiblirait ainsi, chez les travailleurs, le sentiment de la responsabilité et de la dignité.
Les secours doivent être donnés de manière que l'assisté n'en soit pas humihé.
Mais encore est-il d'une autre tenue morale, d'une autre fierté de n'avoir jamais à tendre la main, de ne demander rien à l'assistance publique ni à personne. Le pauvre qui sait régler sa vie, qui sait prévoir, peut agir de telle sorte qu'il n'ait pas à craindre , à moins d'une catastrophe imprévue, d'être réduit à cette pénible extrémité.
Les institutions de prévoyance, sociétés de secours mutuels, caisses de retraites et d'assurances, ont cette vertu d'apprendre à l'homme la solidarité élémentaire entre gens qui se connaissent, grâce à laquelle il conçoit aisément la solidarité nationale 5 elles ont cet effet pratique de le mettre à l'abri de la misère dans les principaux accidents de la vie. On ne saurait trop engager les travailleurs qui mènent une existence modeste et précaire à constituer des groupements de ce genre, des «mutualités». Par elles, ils assureront la sécurité de leurs jours et leur dignité d'hommes libres.
L'État doit les encourager et les aider, comme les particuliers. Et ceux-là même que leur position sociale ou leur fortune met au-dessus des risques que les associations mutuelles visent et auxquels leur biit est de parer, ceux-là ont le devoir de se mêler à leurs concitoyens dans ces sociétés, de donner ainsi une preuve facile mais nécessaire de leurs sentiments fraternels, de leur esprit de solidarité.
i6i LE CITOYEN.
Le développement des institutions de prévoyance est chose utile et bienfaisante.
En dehors du bien matériel qu'elles font, elles produisent des résultats moraux de premier ordre. Elles enseignent à la démocratie que tout s'obtient par l'efFort, par l'initiative, par la discipline. Elles donnent aux hommes cette belle devise : Aimonsnous 5 aidons-nous. Elles servent l'humanité et elles servent la Nation.
Nous devons leur en savoir gré.