CHAPITRE XXIll
Le premier, le principal devoir de Thomme et du citoyen est d'aimer, d'honorer, de servir sa Patrie.
C'est l'obligation impérieuse pour le Français de notre siècle, héritier d'un long passé de gloire, placé en face d'un présent troublé, d'un avenir incertain.
A l'heure critique de la vie nationale où nous sommes arrivés, le patriotisme est la vertu essentielle.
Qui n'en est pas pénétré jusqu'aux moelles, jusqu'au plus profond de sa pensée et de son cœur est un mauvais citoyen, un fils indigne de la grande race dont il est issu.
Faut-il que les sophistes aient obscurci les vérités les plus claires, aient compliqué les questions les plus simples pour qu'il soit nécessaire d'insister sur le devoir patriotique, sur l'amour ardent, passionné, jaloux qu'on doit à la France! Autant démontrer l'existence de la lumière, l'utilité de l'air qu'on respire .-
Est-ce que le sentiment profond de l'homme ne
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lui dicte pas, avant même que la raison intervienne, l'attachement à son pays?
Il aime d'abord parce qu'il aime et sans savoir pourquoi. C'est inné, instinctif, comme tout ce qui tient à la nature, comme tout ce qui est dans l'essence des choses.
Plus l'âme est haute et généreuse, plus l'amour de la Patrie est grand.
Le sentiment nous a pris tout entier avant que nous ayons pu y réfléchir.
La Patrie !
C'est bien le nom le plus doux et le plus grand à la fois qui puisse résonner à nos oreilles. Il y chante l'amour, le dévouement, le sacrifice, la puissance et la gloire.
Tout ce qu'il y a de bon et d'élevé dans le cœur de l'homme se résume dans l'idée de Patrie.
Aucune autre idée n'est aussi complète, aussi complètement belle. Elle renferme ce que nous avons trouvé déjà dans le sentiment de la famille et quelque chose de plus, puisqu'elle comprend, avec la famille elle-même, la race et son histoire, sa puissance et sa renommée.
Le mot de Patrie sonne délicieusement toujours 5 à de certaines heures ou dans de certains lieux, il émeut jusqu'aux larmes.
La Patrie !
C'est tout ce qui est à nous, tout ce qui nous entoure, tout ce que nous aimons 5 c'est ce qui fait notre vie individuelle, notre vie de famille, la vie sociale à laquelle nous sommes intimement mêles.
C'est l'air et c'est la terre qui sont notre domaine et le domaine de nos pères j le ciel bleu qui est sur nos têtes et le sol fertile qui est sous nos pieds.
C'est le territoire béni que baignent quatre mers, que les fleuves arrosent abondamment, dont le climat est tempéré, où la nature est clémente et maternelle comme nulle autre part.
C'est le pays où les hommes de notre race, parlant notre langue, vivent fiers et indépendants, ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs, soumis aux seules lois qu'eux-mêmes ont faites et n'en recevant de personne au monde.
C'est le peuple vaillant dont nous sommes, qui a montré à travers les siècles son intelligence et sa force, qui a travaillé plus qu'aucun autre peut-être au bien de l'humanité, qui a marqué la terre de son empreinte.
C'est notre gloire passée 5 c'est notre indépendance présente j c'est notre foi en un avenir de grandeur.
La Patrie! c'est la France, la douce, généreuse et puissante France.
C'est la mère commune de tous les Français.
Elle est notre mère, et c'est comme une mère que nous devons Taimer.
Nous sommes à elle avant que d'être à nos parents, car ceux-ci comme nous ont reçu d'elle l'existence.
La Patrie doit passer, dans notre affection, avant eux, avant les êtres qui nous sont chers j elle est audessus de tout et de tous.
Nous avons mille raisons matérielles et morales de l'aimer j mais il n'en est qu'une de valable : elle est la France et nous sommes Français 5 elle est la mère et nous sommes les fils.
Énumcrer ses beautés, ses générosités, ses gloires est bel et bon 5 mais ses mérites n'ajoutent rien à notre devoir de la chérir.
Est-ce que vous aimez votre mère parce qu'elle est belle, parce qu'elle est distinguée, élégante, parce qu'elle a telle ou telle qualité .^^ Vous l'aimez parce qu'elle est votre mère, et cela suffit. Vous ne la comparez à personne.
Victor Hugo, en pleine guerre de 1870, quand les troupes allemandes avaient envahi notre territoire, écrivit un parallèle qu'il intitula : «Choix entre deux Nations».
Dans ses vers, le poète dit à l'Allemagne tout le bien qu'il pense d'elle 5 il célèbre sa philosophie, sa littérature. . . Puis il se tourne vers la France, et ne lui jette qu'un mot, un cri : «O ma mère!» Le
choix est fait, ou plutôt il ne peut pas y avoir de choix, il n'est pas de comparaison admissible. L'une des nations est un être quelconque, qu'on examine, qu'on loue et qu'on critique. La seconde est la Patrie, la mère, qu'on ne peut sans impiété mettre en parallèle avec rien ni personne. Elle a droit à l'amour, à la vénération , au dévouement et jusqu'à la vie de ses enfants.
On est patriote comme on est bon fils. Le meilleur et le plus grand est celui qui aime le mieux.
A tous les cœurs bien nés que la Patrie est chère !
Il est des âmes basses où le patriotisme ne pénètre pas, comme il en est pour ne point aimer leurs parents.
C'est que l'amour impose des obligations, et celles qu'on contracte envers son pays sont des plus sérieuses et des plus lourdes qui puissent incomber au citoyen. Le désir secret ou avoué de s'en affranchir fait naître le sentiment monstrueux de l'antipatriotisme.
Aucun homme de devoir ne saurait en être atteint ou même effleuré. Aucun esprit clairvoyant ne peut manquer d'en discerner la folie autant que la malfaisance.
Le devoir envers la Patrie est celui qui s'impose avant tout autre et qui commande en maître. C'est
le devoir de conservation de la race, sans laquelle la famille et l'individu ne peuvent subsister. Rien ne prévaut sur lui, rien n'entre avec lui en balance. Quand il paraît, tout le reste s'efFace.
Le devoir d'aimer a pour corollaire le devoir de servir.
On doit aimer sa Patrie 5 on doit la défendre, on doit mettre son dévouement, son énergie, son courage au service de ses intérêts.
Montesquieu dit que, dans une démocratie, l'ambition est bornée au seul désir, au seul bonheur de servir sa Patrie mieux que les autres citoyens. «En naissant, ajoute-t-il, on contracte envers elle une dette immense dont on ne peut jamais s'acquitter. »
C'est cette dette qu'il faut s'efforcer de payer, par les efforts de toute son existence dans la paix, par la lutte soutenue résolument et vaillamment, jusqu'à la liiort, si l'heure de la guerre sonne.
La parole du vieil Horace s'applique à chaque citoyen :
Il est de tout son sang comptable à sa patrie.
Relisez, jeunes gens, sans vous en lasser jamais, l'admirable tragédie de Corneille 5 iniprégnez-vous de ce patriotisme ardent qui en inspire les scènes, dont les Romains étaient animés et qui fît d'eux un grand peuple. Chacun des immortels héros du poète est un modèle et un exemple offert à notre
admiration : Horace, bien que son langage soit farouche et ses actes barbares 5 Curiace, le doux et vaillant amant de Camille, qui déplore la perte de son bonheur, mais va au devoir et à la mort 5 le vieil Horace, si beau et si grand, Romain avant tout, père tendre aussi, voué au culte de l'honneur et de la gloire 5 ces trois hommes disent, en d'incomparables vers devenus des proverbes, ce qu'on doit à la Patrie.
Ils disent que tout se tait quand la Patrie conamandcj que plus rien n'existe pour le citoyen lorsqu'elle est en péril.
Quand il s'agit de la défendre, de défendre l'honneur ou l'intérêt national, il nous faut tout quitter, intérêts privés, famille, affections. Le devoir envers le pays prime alors et efface tous les devoirs.
Donner notre vie, en faire le sacrifice simplement, gaiement même, est facile. Nos pères chantaient, il y a un siècle : « Mourir pour la Patrie est le sort le plus beau. . . » Nous sommes sûrs de mourir un jour, et les occasions de bien mourir sont si rares que c'est vraiment peu de chose d'exposer sa vie sur les champs de bataille, quand l'enjeu est la grandeur et l'existence même de la Nation.
Le sacrifice est plus douloureux lorsque le moment vient où ce sont nos fils qui prennent notre
place, oLi c'est leur sang et non plus le nôtre qu'il faut donner.
Il n'importe. C'est le devoir et c'est le salutj on doit s'incliner sans plaintes et sans pleurs. Les femmes seules ont le droit de s'attendrir. Le patriotisme ne peut avoir en elles la force qu'il a en nousj il ne peut refouler les sentiments de la mère et de l'épouse.
Pour l'homme, pour le bon citoyen, l'amour de la Patrie, l'idée du devoir envers elle, doivent être si puissants qu'ils rendent faciles et naturels les plus douloureux sacrifices. Aux enfants que nous chérissons, qui tiennent à nous par toutes les fibres de l'être, nous disons d'aller combattre et mourir s'il le faut pour donner la victoire au pays. Nous les voyons partir, heureux de leur courage, fiers d'eux, un peu jaloux de leur sort si l'âge ne nous permet pas. d'avoir une place à leurs côtés.
Mourir pour son pays, donner la vie de ses enfants, est le devoir .aux heures graves, tragiques parfois, où la guerre est déchaînée.
Le devoir, en temps normal, exige une vertu moins haute et des sacrifices moins cruels. Mais il faut que la vertu soit constante, les sacrifices incessants.
Le citoyen doit avoir la continuelle préoccupation du bien de la Patrie, et faire fléchir devant lui ses
intérêts, ses ambitions, ses préférences les plus légitimes. S'il appartient à un parti politique, il saura résister à l'entraînement, repousser les mots d'ordre, s'afFranchir de la discipline quand il lui apparaîtra que le pays peut en souffrir.
Comme Gambetta, que les luttes politiques passionnaient pourtant au plus haut degré, il sera «patriote avant tout».
Pour obéir aux préceptes de la morale et aux appels de sa conscience, le jeune homme aura voulu être actif, courageux, entreprenant j il le voudra encore dans l'intérêt du pays. Assuré qu'une nation ne vaut, dans la grande communauté humaine, que par l'action énergique qu'elle exerce, le travail qu'elle produit, le développement qu'elle acquiert, il s'attachera à lui apporter, grâce à des efforts soutenus, un élément de prospérité et de puissance.
Ce que l'intérêt personnel conseille, le devoir envers la Patrie le commande.
— Travaillez, produisez, jeunes hommes! Votre labeur sera profitable à vous-mêmes et à votre famille j il est nécessaire à la France.
Voyez ce que deviennent les peuples qui l'entourent, comment s'accroissent leurs forces, à quel rang ils nous feront descendre si nous continuons à rester stationnaires, et jugez de ce que le patriotisme vous impose.
Il veut que vous montriez dans le travail la vaillance dont vous feriez preuve sur le champ de bauille, que vous soyez énergiques en toutes choses, que vous ayez de la hardiesse et de la persévérance dans les entreprises, que vous déployiez une activité jamais lasse, sans arrêt ni découragement et qui s'exerce jusqu'au succès, jusqu'à la mort.
Le courage, l'esprit d'initiative des citoyens font la richesse et la force du pays.
Sa grandeur en dépend. Elle dépend aussi du soin qu'ils prennent, du souci qu'ils ont de ses intérêts et de ses droits, de la clairvoyance, de la résolution qu'ils mettent à les défendre.
La force matérielle dont dispose la nation ne suffirait pas à sauvegarder son indépendance 5 elle ne lui permettrait de jouer aucun rôle au milieu des autres peuples, si le caractère national n'était fortement trempé. Pour pacifique qu'on soit, il faut se montrer décidé à se servir de ses armes quand la vie ou l'honneur est en jeu. La conviction qu'on en donne suffit à imposer le respect. La sécurité, la suprématie même ne sont pas toujours aux plus forts 5 elles sont aux plus résolus.
— Jeune homme qui me lis, apporte dans la vie publique, dans la vie de citoyen, les vertus que tu dois avoir dans la vie privée et dans la famille 5 professe la première des vertus civiques : Aime la Patrie ^
travaille à sa prospérité intérieure, à sa grandeur et à sa gloire dans le monde.
Donne-lui ton intelligence et ton cœur, ton activité et ton travail j donne-lui, s'il le faut, ton sang jusqu'à la dernière goutte pour garantir son existence, pour défendre ses intérêts et son honneur.