CHAPITRE XXIV
L'amour de la Patrie, les devoirs du citoyen envers elle sont choses qui ne se discutent pas.
Ce sont des axiomes sur lesquels repose la vie nationale, comme la vie individuelle et la vie sociale reposent sur les devoirs de l'homme à l'égard de la famille et à l'égard des autres hommes.
On ne saurait mettre en question ces principes sacrés sans ébranler jusqu'en ses fondements la civilisation même. Il faut s'y attacher d'une foi ardente, et ne pas tolérer que jamais on y touche.
La foi dans la Patrie est la condition d'existence d'un peuple.
Plus elle est profonde et vive, et plus le peuple est grand.
Celui qui n'aime pas d'un amour passionné la Patrie, toutes les choses hautes et belles qu'elle représente, le passé de ses aïeux, l'avenir de ses enfants, la force de sa race, est sur la pente de la décadence et s'achemine vers sa fin.
On n'a contesté la Patrie, on n'en a discuté l'idée sainte que dans les nations en proie à l'anarchie morale et près de succomber sous le poids de leurs fautes.
Les républiques grecques finissantes, Rome aveulie et corrompue ont vu naître les sophistes, professant qu'il n'y avait plus de Patrie et qu'il fallait uniquement songer à bien vivre. Ils ont précipité la Grèce et Rome vers la mort, la mort cruelle et ignominieuse, sous la domination étrangère ou dans la furieuse destruction de l'invasion des barbares.
Les peuples modernes, la France surtout, hélas! ont aujourd'hui leurs sophistes. Ils prêchent un cosmopolitisme dissolvant qui détruirait, si Ton n'y prenait garde, et le patriotisme et la Patrie ellemême.
Qu'on les écoute, et c'en est fait de nous.
La décomposition intérieure ou l'invasion étrangère, l'une et l'autre peut-être, mettraient fin à notre existence nationale.
La race glorieuse, dont nous serions les fils indignes, finirait dans le déshonneur.
Non, non! cela ne peut pas êtrcj cela ne sera pas.
Nous avons assez de clarté dans l'esprit, assez de sang dans les veines pour nous défendre contre tout ce qui nous menace et s'efforce de nous détruire.
Les ennemis du patriotisme et les ennemis de la Patrie trouveront en face d'eux un peuple qui ne veut pas mourir, qui est resté clairvoyant et fort.
Le patriotisme est une vertu intangible dans la nation de Jeanne d'Arc.
ayS LA PATRIE.
Il est toujours égal, toujours le même. Car l'idée, le sentiment de la Patrie ne varie pas, n'évolue pas, comme on l'a dit à tort. Le patriotisme est aujourd'hui ce qu'il était à Athènes, ce qu'il était au temps de la grandeur de Rome, ce qu'il était dans la Gaule de Vercingétorix. Ce sont les patries qui ont changé 5 l'amour et le dévouement qu'on leur doit ne se sont modifiés en rien.
Le Grec Phocion, condamné injustement à mort et sur le point de boire la ciguë, disait à son fils:
« Je te recommande de servir la Patrie avec tout le zèle et la fidélité de ton âme, et surtout d'oublier qu'une mort injuste fut le prix de mes services. »
C'est l'exhortation d'un patriote. Elle est bonne et belle dans tous les temps et dans tous les pays.
Si l'acte du consul Bru tus, mettant à mort ses fils qui ont conspiré contre Rome, nous paraît à la fois héroïque et sauvage, impossible à imiter dans les temps modernes, c'est que les mœurs sont devenues plus douces, que les droits moraux et légaux du père de famille ne sont plus les mêmes j ce n'est pas que le sentiment du patriotisme soit moins fort et la réprobation pour les traîtres moins grande.
Ce qui pourrait affaiblir le patriotisme français, — l'égoïsme né d'une vie trop facile pour les uns, les sophismes accrédités chez d'autres, — n'a fait
encore que des ravages individuels. La masse de la nation n'est pas entamée.
La campagne nouvelle, entreprise au nom de l'humanité contre la Patrie, ne saurait avoir plus de succès.
C'est réternel sophisme des antipatriotes qui revient sous une forme peu rajeunie.
Qu'entendent-ils par l'humanité ? Ce n'est pas cette sympathie pour les malheurs des hommes quels qu'ils soient, qui nous porte à les secourir. L'humanité ainsi définie est un devoir individuel, enseigné par toutes les religions et toutes les morales 5 il s'accorde parfaitement avec le devoir envers la Patrie.
Le mot humanité signifie donc l'ensemble des hommes vivant sur la terre, c'est-à-dire le genre humain.
Comment l'amour du genre humain peut-il être opposé à l'amour, au dévouement à la Patrie ?
Dites qu'il faut aimer tous les hommes, et personne n'y contredira.
Mais dire que l'attachement à son pays, le devoir qui nous incombe de le servir, de le défendre , de lui sacrifier notre vie, n'ont plus leur raison d'être parce que nous sommes citoyens du monde, est tout autre chose, et prend une signification bien précise. C'est couvrir d'un argument équivoque et captieux la désertion du premier des devoirs civiques.
Autant enseigner à l'enfant que parce qu'il doit
iSo LA PATRIE.
aimer toutes les personnes de son village ou de sa ville, toutes celles qui existent sur la terre, il ne doit pas chérir particulièrement sa mère, la soutenir et la défendre contre tout et contre tous s'il est besoin j que les obligations vagues et faciles qu'il a envers ses semblables suffisent, et qu'il n'en a pas de plus étroites envers sa famille. Autant enseigner à l'homme qu'il n'a pas à aimer mieux sa femme que les autres femmes, ses enfants que les autres enfants, et qu'il ne doit pas plus à ceux-là qu'à ceux-ci, c'est-à-dire, en fait, qu'il ne doit rien à personne.
Et c'est bien à cela que tend l'antipatriotisme , à la négation du devoir national, à la négation de tout devoir.
A quoi, en effet, peut obliger l'amour du genre humain.'^ Il nous demande une sentimentalité générale que nous avons tous. Mais comme l'humanité ne constitue pas un être organisé, une personne envers qui on puisse avoir des devoirs précis à remplir, qui impose des sacrifices, le citoyen du monde ne doit rienj son égoïsme peut s'épanouir à l'aise.
Il est le digne enfant de la lâcheté.
Qu'on le veuille ou non, et quels que soient les hommes qui la professent, la théorie de l'antipatriotisme est bien la théorie de la lâcheté humaine.
Les hommes sans devoir ne constitueraient plus des peuples j ils formeraient un immense troupeau soumis aux pires instincts de la bestialité.
La civilisation ne peut vivre qu'avec l'idée du devoir, avec le noble sentiment qu'est l'amour de la Patrie.
Le Président de la grande république des États- Unis, M. Roosevelt, a écrit, sur les théories antipatriotiques, des pages où se reflètent son clair et robuste bon sens, son ironie mordante, et qui méritent d'être connues des jeunes Français. Je n'en puis citer ici qu'un passage :
« Un certain nombre de personnes , dit M. Roosevelt, aiment à décrier le patriotisme comme une vertu égoïste, et s'efforcent de toute leur médiocre puissance d'inculquer à sa place une sorte de cosmopolitisme «eau et lait».
« Ces braves gens ne sont jamais des hommes d'un caractère robuste ou d'une personnalité imposante j et leur thèse elle-même ne mérite pas considération.
«Quelques réformateurs peuvent prétendre que, dans le lointain futur des âges, le patriotisme comme l'habitude du mariage monogame, deviendra une vertu inutile et surannée. Mais, quant au présent, l'homme qui aime les autres pays autant que le sien est un membre de la société tout aussi nuisible que celui qui aime les autres femmes autant que la sienne.
«L'amour du pays est une vertu élémentaire.
comme l'amour du foyer, ou comme Thonnêteté et le courage.
«Aucun pays n'accomplira grand'chose dans le monde en général s'il ne s'élève lui-même.
« L'utile membre d'une communauté est l'homme qui, d'abord et avant tout, est attentif à ses propres droits et à ses propres devoirs, et qui, en conséquence, devient plus apte à prendre sa part dans les communs devoirs de tous. L'utile membre de la communauté des nations est celle qui est le plus à fond saturée de l'idée nationale. . . »
Cette forte leçon, que donne M. Roosevelt aux citoyens de tous les pays, doit être particulièrement entendue des Français.
D'autres, à l'heure présente, n'ont à combattre que pour la grandeur de leur Patrie, tandis qu'eux ont à défendre son existence même.
Ils ont le droit de dire aux hommes qui attaquent le patriotisme, à cette heure grave de l'existence nationale :
Si vous n'aimez pas votre paysj si vous n'êtes pas résolus à le servir de toutes vos forces, à le défendre, à défendre ses droits, ses intérêts, son honneur, de tout votre courage et de tout votre sangj si vous n'êtes pas prêts à vous armer à son premier appel, sans examiner, sans discuter, sans hésiter, — de grâce, allez- vous-en, allez ailleurs chercher une pa-
trie qui vous imposera moins d'obligations , un coin de terre où Ton pourra vivre sans devoirs.
Ici le devoir patriotique est impérieux.
Ceux qui le nient ou le désertent sont des ennemis publics.