‹ Livre de mes fillesChapitre 26 sur 29 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Reine du monde, ô France, ô ma Patrie!

chantait Bcranger il y a trois quarts de siècle.

Et cette invocation, ce cri d'amour et de foi vient aux lèvres quand on prononce le doux et cher nom de la France.

Aimer sa Patrie, la servir, l'honorer est le devoir de tous les hommes. Mais combien ce devoir est aisé pour nousj comme nous avons peu de mérite à être patriotes, nous Français dont la patrie est belle ^ grande et glorieuse entre toutes!

Quelle raison encore nous avons de la chérir à une époque où elle a particulièrement besoin de ses fils, où des malheurs, vieux déjà de trente-cinq années, la laissent affaiblie matériellement et moralement, où il faut un effort pour lui rendre son rang parmi les peuples !

Comment les Français n'aimeraient-ils pas ardemment la France, quand l'étranger Jefferson a pu dire, dans un consentement à peu près unanime : «Tout homme a deux patries, le pays où il est né et la France. »

En quel pays fait-il aussi bon vivre .^ Où voit-on

réunies, comme sur son territoire, la richesse et la beauté?

La nature a rivalisé avec les hommes pour la parer, la rendre séduisante et accueillante.

La France résume en elle tout ce qui, sur terre, mérite d'être vu : les sommets majestueux, les chaînes de montagnes grandioses, sauvages, pittoresques ou mollement gracieuses 5 les vallées superbes ou riantes 5 les plaines riches et fertiles, jardins sans bornes que des siècles de travail ont créésj les côtes tourmentées, déchirées par les mers, ou, tout au contraire, largeftient étalées devant elles, mêlant l'infini de leurs lignes à l'infini de l'océan j les cités nombreuses et belles, parfois centres de mouvement et d'activité, aimables et hospitalières toujours, où chaque âge a marqué son empreinte, où chaque génération a laissé le souvenir de son art.

L'unité territoriale de la France est faite de la plus grande diversité. Que de paysages différents, de contrées dissemblables entre les Alpes et la mer du Nord, entre les Pyrénées et les Vosges! Ici, le chaud soleil, la vie facile 5 là, le rude climat, la lutte pour l'existence, de tous les jours, de toutes les heures, mais qui trempe l'homme, lui donne la prospérité , la maîtrise des forces de la nature.

Ce sont ces régions diverses qui constituent la France si vraiment «une et indivisible». C'est l'esprit de toutes les vieilles provinces qui constitue le

génie français. Il est le mélange intime, harmonieux et comme la résulunte de l'esprit provençal, de l'esprit gascon, breton, picard, flamand, ...de l'esprit alsacien aussi.

Cette terre, bénie des dieux plus qu'aucune autre, a été constamment désirée, convoitée par les peuples. Nos ancêtres ne l'ont conservée à leur race que parce qu'ils ont été forts et vaillants. Ils ont imposé le respect en inspirant la crainte.

Après la chute de l'empire romain et la longue période de violences et de troubles qui l'a suivie, la France fut une des premières nations de l'Europe à s'organiser, à reprendre conscience de son unité, à commencer une civilisation nouvelle, avec des mœurs encore rudes et brutales, des lois appropriées à un état social né de la domination de barbares étrangers, impitoyables aux vaincus. Du noir chaos des premiers siècles, quelques lueurs d'intellectualité et de justice apparurent dont le souvenir est resté. Puis le progrès s'accentua avec Charlemagne, plus tard avec Philippe Auguste, saint Louis, Louis XI, d'autres encore. Les lettres et la philosophie refleurirent. Un art qui ne procédait pas de l'art antique, mais qui ne manquait ni de grâce ni de force, se créa, se développa jusqu'à atteindre la beauté et la majesté souveraines.

Les châteaux, les forteresses, les églises, qui, à

partir du ix* siècle, surgirent de notre sol, et dont un grand nombre a bravé l'action destructive du temps, de la nature et des hommes, attestent la puissance de la France dès ces âges lointains. Le peuple qui a pu produire et léguer aux générations à venir de tels monuments dit assez haut son goût, sa vigueur, son courage. Seigneurs et paysans, laïcs et clercs, artistes et artisans y travaillèrent à Tenvi. Ce sont les vestiges de Tœuvre grandiose de la nation tout entière.

Ce sont les titres de noblesse de notre race.

Les rois, les seigneurs, les soldats avaient beaucoup guerroyé, entre eux et contre les ennemis du dehors. Et dans ces perpétuelles convulsions s'était enfantée l'unité française.

La guerre de Cent ans, qui vit tant de misères et de carnages, eut du moins l'heureux résultat de donner à tous le sentiment national. Jeanne d'Arc, la jeune paysanne lorraine dont l'admirable figure rayonne sur toute notre histoire, créa le patriotisme firançais. Elle le fit sortir du peuple, de ces travailleurs attachés à la glèbe que les armées et les partis amis ou ennemis ruinaient et brutalisaient, mais qui n'en avaient pas moins la noble vision, le profond sentiment de l'existence et des intérêts de leur race, et qui conservaient vivante l'âme de la France quand son corps déchiré semblait frappé de mort.

Notre pays était constitué lorsque la Renaissance vint apporter à l'Europe, avec la résurrection de l'antiquité, ou du moins du fentôme qu'on avait tiré de ses ruines, une efflorescence de l'art et des lettres qui éclaira la terre d'un jour plus vif. La France prit, dans le mouvement, une grande part, et sa lente ascension intellectuelle en fut accélérée, pour arriver, deux cents ans plus tard, à l'épanouissement incomparable du siècle de Louis XIV.

Politiquement aussi , elle avait évolué dans Tintcrvalle. La constitution des communes, la réunion d'assemblées nationales sous le nom d'États généraux, l'action énergique de Louis XI, d'Henri IV, de Richelieu, de Mazarin avaient détruit la féodalité et apporté un esprit nouveau et des mœurs nouvelles, plus libérales et plus humaines. Le spectacle que donna la France, au xvii*" siècle, était vraiment admirable et n'avait en Europe rien qui s'y pût comparer.

Après lui, la Révolution commença. Elle se fit d'abord dans les idées, par les philosophes et par les savants, et aurait pu s'accomplir pacifiquement dans les faits sans les lourdes fautes du règne de Louis XV et les faiblesses de Louis XVI. Pendant que la monarchie laissait amoindrir l'héritage de force et de gloire qu'elle avait reçu, et qui était encore assez considérable cependant pour que l'indé-

pcndance française ne fut pas en péril, nous étendions sur le monde l'hégémonie de nos idées.

Mais voici que les événements se précipitent.

Nôtrç intervention, l'appui moral, l'or et le sang de la France contribuent puissamment à donner la liberté aux colonies anglaises de l'Amérique, et à fonder la grande République des États-Unis.

La réunion des États généraux de 1789 fait éclater la Révolution qui éblouit la terre à son aurore, et l'ébranlé pour longtemps. Par la proclamation des Droits de l'homme, par l'élan patriotique qui refoule l'invasion étrangère et porte nos armées chez les peuples voisins, ce qui n'était qu'une révolution nationale devient une grande crise européenne appelée à dominer, pendant un temps indéfini, l'histoire de beaucoup de nations. Les idées généreuses semées à pleines mains germent partout, portant avec elles le nom de la France.

Les guerres de la Révolution, l'extraordinaire épopée de l'Empire donnèrent à la Patrie une gloire militaire qu'aucun pays n'avait connue depuis Rome. Notre race montra sur les champs de bataille une vigueur et une vaillance incomparables. Les soldats de Valmy, de Marengo et d'Austerhtz furent les dignes fils de ceux de Poitiers, de Bouvines, de Denain. Aux noms des grands capitaines de l'ancienne France, de Charles Martel et de Charlemagne, de Phihppe Auguste et de Saint Louis, d'Hen-

ri IV, de Turenne et de Condé. . . s'ajoutèrent ceux de Hoche, de Marceau, de Masséna, de Napoléon. Il faut en passer beaucoup j mais ce dernier suffit 5 quelque mai que son ambition démesurée ait fait à la France, on doit constater qu'il prend place dans l'histoire au tout premier rang des conquérants du monde, à côté d'Alexandre et de César.

Le sang répandu pendant vingt années, la douloureuse chute finale n'épuisèrent pas l'énergie de notre nation, et elle fit grande figure encore au cours du XIX* siècle.

Ce qu'elle était dans la politique et dans la guerre, elle le fut dans la poésie, dans les arts, dans la science. Cette dernière, par le développement prodigieux qu'elle prit, en même temps que la société se transformait, par ses applications en chimie, en physique, en mécanique, par la captation qu'elle réalisa au profit de l'homme des forces de la nature, créa l'actuelle civilisation européenne.

La France eut sa grande part dans cette pacifique révolution. Les noms français de Lagrange et de Laplace, de Lavoisier, d'Arago, de Pasteur, de cent autres savants et d'inventeurs, sont à mettre au rang des premiers parmi les créateurs de la science et de l'industrie modernes, parmi les plus grands bienfaiteurs de l'humanité.

Je rappelle ici, en passant, quelques-uns des titres

de gloire de notre pays, et seulement pour donner des exemples. C'est dans notre belle et longue histoire qu'il faut aller les chercher tous, relever les noms des hommes dont nous pouvons nous enorgueillir. L'histoire enseignera aux Français, mieux que toute disserution, un profond et ardent patriotisme. Elle leur apprendra à aimer et à admirer une foule de héros nés sur leur sol, du sang dont euxmêmes sont faits 5 elle leur donnera la fierté de leur race.

Elle dira aussi quel devoir leur incombe, quelle lourde tâche est devant eux, s'ils ne veulent pas déchoir, s'ils entendent donner à la Patrie un avenir digne de son passé glorieux.

Car la France a connu les jours sombres 5 elle a subi, en 1870, la défaite, l'invasion, le démembrement. Ce souvenir pèse encore sur elle, au moral comme au physique. Quand il était cuisant encore, nous avons fait un magnifique eifort pour nous relever, pour reconstituer nos forces et reprendre notre rang.

L'eifort n'a pas assez duré.

Est-ce oubli,'* Est-ce découragement .?* Peu importe. Ce qu'il faut, c'est que nous nous remettions à l'œuvre, résolument et vaillamment, que nous travaillions de toute notre énergie à faire la France puissante et respectée entre toutes les nations.

«Un peuple, a dit Armand Carrel, peut rester

grand et fort, soit que la fortune Tait trahi ou que le nombre Tait vaincu, s*il conserve le sentiment et la douleur de sa défaite 5 s'il l'oublie ou s'en accommode, c'en est fait de lui pour jamais.»

Ce que les Français ont oublié, au moins en ces dernières années, c'est de faire le nécessaire pour reprendre leur place, c'est de tenir tête à leurs concurrents dans l'âpre lutte qui se poursuit en pleine paix.

J'ai précédemment rappelé quelle cause d'aifaiblissement il y avait dans l'arrêt du développement de notre population, au milieu des nations grandissantes 5 comment la France, qui était il y a un siècle le plus peuplé des pays de civilisation européenne, s'était vue successivement dépassée, au point de compter aujourd'hui vingt millions d'habitants de moins que l'Allemagne pour un territoire sensiblement égal, trois millions de moins que l'Angleterre, malgré un territoire supérieur de cinquante pour cent.

L'amoindrissement de notre pays, qui résulte de cette comparaison, ressort encore d'autres faits. Le commerce extérieur donne une mesure assez exacte de la force de production, de l'activité industrielle d'un peuple. Quels chiffres nous fournit-il, à trentecinq années d'intervalle?

En 1869, à la veille de la guerre, le commerce txtérieur de la France (importations et exportations)

montait à une somme de plus de 6 milliards de francs,

L'Angleterre, seule, venait avant nous, avec 13 milliards, Le commerce des États-Unis ne dépassait pas 3 milliards et demi. Celui de TAUemagne, dont on n'a pas les chiifFres exacts, était un peu supérieur.

Dix ans plus tard, en 1880, l'Angleterre arrivait à 17 milliards et demi 5 la France suivait avec 8 milliards et demi 5 puis venaient les États-Unis avec un peu moins de 8 milliards, l'Allemagne avec 6 milliards.

En 1900 , la France n'occupe plus que le quatrième rang. L'Angleterre continue de tenir la tête et arrive au chiffre de 22 milliards de francs 5 l'Allemagne et les États-Unis suivent, avec 11 milliards et demi tous deux 5 la France vient ensuite avec un peu moins de 9 niilliards.

Les statistiques de l'année 1904 accroissent encore les distances. Le commerce extérieur des quatre pays monte aux sommes suivantes :

Angleterre 23 milliard

Allemagne. . . , 14,5

États-Unis . 12,5

France 9

La constatation désolante de notre recul dans le mouvement commercial du monde n'est malheureusement pas la seule de ce genre qui puisse être faite.

Dans la marine marchande et même dans la marine de guerre, dans les transports intérieurs, les grands travaux publics, on pourrait trouver des indices trop certains d'un arrêt de l'activité nationale.

La France du xx*" siècle semble s'abandonner, comme elle l'avait fait déjà cinq siècles auparavant. Les situations sont très dijfîérentes, de même que sont différents les états de civilisation aux deux époques 5 mais le péril pour notre race est le même. Le réveil doit venir aujourd'hui comme alors. Le relèvement complet du pays n'est qu'une affaire de clairvoyance et de volonté 5 nous avons pour l'opérer la force et le courage.

Michelet, qui a connu et pénétré notre histoire mieux que personne, a écrit ces lignes réconfortantes :

«Il y a bien longtemps que je suis la France, vivant jour par jour avec elle depuis des milliers d'années. Nous avons vu ensemble les plus mauvais jours, et j'ai acquis cette foi que ce pays est celui de l'invincible espérance. Il faut bien que Dieu l'éclairé plus qu'aucune autre nation, puisqu'en pleine nuit elle voit quand nulle autre ne voit plus 5 dans les affreuses ténèbres qui se faisaient souvent au moyen âge et depuis, personne ne distinguait le ciel 5 la France seule le voyait.

«Voilà ce que c'est que la France. Avec elle rien n*est finij c'est toujours à recommencer.

«Quand nos paysans gaulois chassèrent un moment les Romains et firent un empire des Gaules, ils mirent sur leurs monnaies le premier mot de ce pays, et le dernier : Espérance.»

Oui, il faut espérer j il faut croire j il faut avoir foi dans l'avenir de notre Patrie.

La race française possède une vigueur, un ressort qui lui permettent de remonter des plus grandes profondeurs et de gravir les plus hauts sommets.

Rien n*est donc perdu. Mais hâtons-nous d'agir 5 n'attendons pas que la vigueur soit éteinte et le ressort brisé.

Mettons-nous à l'œuvre pour accroître la prospé rite et la force de la France, pour lui rendre sa place et son rang.

Un étranger a pu dire, il y a quelque cent vingt ans : «Si la France venait à manquer au monde, le monde ne tarderait pas à retomber dans les ténèbres. »

— Faites, jeunes Français, qu'on le dise encore demain.

Travaillez pour le bien 5 travaillez pour la gloire de votre Patrie.

Elle est placée de telle sorte sur la carte du monde, elle a un tel passé, que la puissance et la grandeur sont les conditions mêmes de son existence.

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