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CHAPITRE XXVI

Considérez la position de la France en Europe : c'est la plus belle qui se puisse imaginer, et aussi la plus dangereuse.

Placée à l'extrémité du continent, sur le rivage de l'Atlantique et comme en un poste avancé de l'ancien monde vers le monde nouveau, il semble que toutes les nations européennes pèsent sur elle, et que son rôle soit de les contenir et de les équilibrer. Elle fut, au temps des grandes migrations humaines, le lieu de convergence naturelle, l'aboutissement de toutes les invasions venues de l'Asie et qui n'étaient pas usées ou brisées en route.

Au nord, au sud, à l'est, la frontière française est pressée par des peuples actifs, courageux, prolifiques. La fertilité de son sol, la beauté de son ciel, la douceur de son climat les ont toujours attirés. Il a fallu, à travers les âges, se défendre contre eux et contre ceux qui venaient derrière.

Il a fallu combattre , et le peuple français n'a subsisté que parce qu'il a été fort et brave. Il n'a eu de longues périodes de paix que parce qu'il s'est fait craindre.

La puissance de la France est nécessaire à l'équilibre et par suite à la paix de l'Europe.

Une France faible serait une proie trop tentante, sur laquelle on se jetterait à Tenvi, qu'on déchirerait, dont on se partagerait les dépouilles, non sans de longues guerres, toujours renouvelées. Eût-on massacré ses enfants jusqu'au dernier que le pays voudrait encore renaître dans son unité nationale, qu'il ferait sortir des Français de son sol et que la nature reconstituerait ce que les hommes auraient détruit.

Nous voulons vivre et vivre indépendants, jouer le grand rôle qui nous appartient 5 et, pour cela, nous devons être forts.

La force d'une nation est composée de deux choses essentielles : 1% vigueur morale et physique des citoyens, la puissante organisation de l'armée. L'une et l'autre sont également nécessaires, et l'une sans l'autre serait inutile.

Le patriotisme, le courage, l'entraînement sont indispensables aujourd'hui chez les hommes dont on fera des soldats, comme ils l'étaient au temps des armes blanches et des combats corps à corps. Ce qui a changé, ce sont les conditions de formation de l'armée, devenues tellement complexes, difficiles qu'on n'y improvise pas. La guerre déchaînée, on n'aura plus le temps de rien constituer

de sérieux et de résistant. Si vaillants que soient les hommes appelés à servir, on n'en tirera aucun parti s'ils n'ont pas leur place marquée dans un organisme préalablement existant, constitué et outillé de manière solide et scientifique.

Il faut donc à la France une grande armée, sur terre et sur mer, puisqu'elle a des frontières terrestres et un immense développement de côtes. La préoccupation constante des Français doit être de porter cette double force à son maximum 5 de la mettre en état d'accomplir toutes les tâches qui peuvent lui être imposées, aussi bien pour garantir l'indépendance du pays que pour sauvegarder ses droits et défendre ses intérêts en quelque point du monde que ce soit.

Cette préoccupation s'impose au jeune citoyen j elle constitue un de ses devoirs.

Il en a un autre, tout individuel et particulièrement pressant, c'est de se préparer lui-même à être un bon soldat. Le soin de défendre la Patrie incombe à tous les Français, et tous doivent être en état de le faire utilement, efficacement. Il leur faut, à cet effet, un corps vigoureux et souple, entraîné à la marche, à la fatigue, aux exercices physiques divers.

Ces qualités essentielles du soldat, même réalisées chez tous les hommes appelés à servir au moment

d'une guerre, ne suffiraient pas pour que ceux-ci se fondent dans les troupes permanentes et constituent avec elles, et presque instantanément, une armée. Il est nécessaire encore que les nouveaux venus aient reçu au préalable l'éducation militaire, qu'ils aient leur place dans le rang, qu'ils soient un rouage de l'immense machine qu'on mobilise et met en action pour le combat.

De là l'utilité du service militaire universel en temps de paix. Chacun le doit dans les conditions et les limites que la loi détermine. Si lourdes que soient les obligations ainsi imposées, il les faut accepter résolument, sans regret et sans murmure. Elles font partie du devoir envers la Patrie et permettent de le bien remplir à l'heure où il réclame l'entier sacrifice de la personne, des intérêts, des affections, de la vie.

Quand le jeune Athénien, arrivé à l'âge de dixhuit ans, recevait les armes qu'il devait porter pour la défense du pays, il prêtait un serment où se trouvent ces belles paroles :

«Je combattrai pour tout ce qui est saint et sacré. . . Je ne rendrai pas à ceux qui me succéderont une Patrie moindre que je ne laurai reçue, mais plus grande et plus forte »

C'est la promesse que doit se faire le jeune Français appelé à accomplir son service militaire. C'est l'image de la France qui doit se présenter à ses

yeux, qui doit occuper sa pensée, élever et ennoblir les tâches parfois vulgaires dont sa vie de soldat sera faite. Au service du pays, il n'est rien qui ne s'accepte.

Le citoyen qui a accompli sa période d'instruction à la caserne n'a pas payé toute sa dette militaire en temps de paix.

En dehors des appels réguliers et prévus auxquels il devra répondre, il lui faudra encore s'entraîner lui-même et s'exercer constamment pour se maintenir dans un état physique qui lui permette de faire campagne. Le plus grand danger de la guerre est dans les fatigues exceptionnelles à affronter. Celui qui vit dans la mollesse, qui proportionne mal sa nourriture à son habituelle dépense de force, qui ne fait pas travailler ses muscles, risque de se voir éliminer de l'armée par la maladie dès le début des hostilités, de sacrifier sottement sa vie et, qui pis est, de priver la Patrie de son bras aux heures décisives.

L'homme doit donc se tenir en santé et en force, rester souple, alerte, résistant à la fatigue. C'est son intérêt et c'est son devoir.

Il ne peut qu'à cette condition être un utile défenseur de la France,

Mais il ne sera un soldat parfait que si le moral est, en lui, à la hauteur du physique^ s'il a, avec les vertus de l'homme privé et l'ardent patriotisme

du citoyen, l'amouf de Tarmée, le culte du drapeau.

L'étendard des régiments qui passent, le pavillon des navires qui flottent sur les mers, l'hymne national, dont les fanfares jettent dans l'air les notes vibrantes, sont l'image et la voix de la Patrie.

Il faut les regarder, les écouter respectueusement, religieusement. Toutes les marques de l'affection et de la vénération leur sont dues, comme à des choses chères et sacrées qui représentent l'être que nous aimons le mieux et que nous plaçons au-dessus de tout.

Notre drapeau tricolore est bien le plus gai et le plus fier qui soit. Il se profile merveilleusement sur le ciel, en notes claires et éclatantes, joyeuses et orgueilleuses, y écrivant le nom de France, le criant dans le claquement de ses plis.

Qui n'est pas resté éloigné longtemps de la terre natale ne peut savoir avec quelle émotion profonde, à la fois douce et forte, on salue le drapeau français. Le voir apparaître au mât d'un sémaphore ou à la poupe d'un bateau procure au voyageur une joie mélangée de tristesse que les mots ne peuvent rendre. Le drapeau lui parle du pays, des êtres chers qu'il y a laissés, de son foyer, -de sa race, de tout ce qui tient son cerveau et son cœur. Souvent les larmes lui viennent aux yeux, ses jambes fléchis-

sent : il voudrait s'agenouiller devant ce lambeau d'étofFe qui est un monde pour lui.

— Flotte toujours superbement dans Tespace, drapeau sacré de notre France ! Reste le symbole de la générosité, de l'honneur, de la gloire. Qu'aucune tache, aucune défaillance de nos fils ne ternisse jamais tes nobles couleurs !

Et que notre Marseillaise continue à vibrer de façon altière, intimidant nos ennemis possibles de ses mâles accents, chantant «l'amour sacré de la Patrie » , la liberté et l'indomptable courage. Qu'elle dise à nos soldats, lorsque viendra le péril, que «le jour de gloire est arrivé» 5 qu'elle les guide, alertes et vaillants, au chemin de la victoire !

Michelet a dépeint le spectacle imposant de l'armée en marche, des baïonnettes frémissantes précédées du drapeau , qu'un père montre à son jeune fils :

«Tiens, mon enfant, dit-il, regarde : voilà la France, voilà la Patrie! Tout ceci, c'est comme un seul homme, même âme et même cœur. Tous mourraient pour un seul, et chacun doit aussi vivre et mourir pour tous. . . Ceux qui passent là-bas, qui sont armés, qu; partent, ils s'en vont combattre pour nous. Ils laissent là leur père, leur vieille mère qui auraient besoin d'eux. Tu en feras autant, tu n'oublieras jamais que ta mère est la France. »

Rien n'est impressionnant, en effet, rien ne fait

battre le cœur et ne donne l'orgueil de son pays comme cette puissance organisée, disciplinée, que représente, soit une armée en marche, avec ses hommes, ses chevaux, ses canons, son matériel 5 soit une flotte aux grands navires couverts de leur sombre cuirasse, portant leur formidable artillerie, entourés de petits bateaux rapides, sentinelles avancées en même temps que combattants sournois et terribles. L'armée personnifie la Patrie, dans sa force, dans son indépendance.

— Aime l'armée, où ta place est marquée, jeune homme qui lis ces pages 5 aime tes compagnons de rangs ils constituent pour toi une seconde famille. Vous aurez à vous aider, à combattre et peut-être à mourir ensemble. Soyez unis par la fraternité du labeur, par la fraternité du courage et la sereine fraternité de la mort.

Accepte gaîment la charge du service militaire j prépare-toi, entraîne-toi, développe la force et la souplesse de ton corps, comme les qualités viriles de ton âme.

Sois le soldat robuste, discipliné et vaillant que la Patrie réclame.

Chéris et vénère le drapeau tricolore' qui est l'image de la France, l'hymne national qui est sa grande voix.

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