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Une des mesures d'espace usitées en Chine

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maison de Tibur : il s'en va se coucher, sans souci aucun des convenances, sous le péristyle du palais du roi, dont il est l'ami cl l'hôte. Il a plus de laisser-aller et de débraillé que l'élégant poète latin ; mais à part ces légères difTérences, la comparaison peut être établie aisément. Le spectacle de la société et de la vie humaine inspire au Romain et au Chinois les mêmes sentiments et leur dicte la même morale. Carpe diem^ voilà le conseil qu'ils s'adressent à euxmêmes et qu'ils adressent à ceux qu'ils aiment. « Jouissez de la vie, vous qui vivez, car vous mourrez bientôt, et qui sait alors ce que vous deviendrez? » Cependant cet appel à la volupté et à l'insouciance, beaucoup plus franc chez Li-taï-pe que chez Horace, ne prend jamais qu'une seule forme. Li-taï-pe conseille de boire et de s'enivrer; l'ivresse est la seule volupté qu'il connaisse. Pour Li-taï-pe, pas de Lydia, pas de Pyrrha, pas de Chloé, pas de Glycère; h'S femmes ne figurent jamais dans ces chansons, où le sentiment de l'amour n'a aucune place, et que rempliraient seuls les souffles brûlants de l'ivresse, si la nature n'y faisait circuler les fraîches haleines de ses printemps et les tièdes rayons de ses automnes. En revanche, comme le brutal oubli que donne l'ivresse est franchement préconisé! Il y a là une ardeur

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fébrile, iiiu' sorte d'élan désespéré, une véhémence de buveur, qui traliissent une amertume et un ennui de la vie que repousserait bien loin la philosophie épicurienne de l'auteur de l'ode Ad Sociales. Nous avons déjà cité quelques-unes des pièces où Li-taï-pe exprime ce sentiment ; nous ne voulons pas résister au plaisir d'en citer une qui est vraiment admirable. Je ne sais quel peut être dans le texte chinois le mérite de forme de cette pièce ; mais la douce furie qui l'anime et qui se fait jour même à travers la traduction laisse bien loin les ivresses élégantes et toujours maîtresses d'elles-mêmes des odes bachiques d'Horace, Jugez-en plutôt :

« Si la vie est comme un grand songe, — à quoi bon tourmenter son existence? — Pour moi, je m'enivre tout le jour, — et quand je viens à chanceler, je m'endors au pied des premières "colonnes.

a A mon réveil, je jette les yeux devant moi : — un uis('au chante au miheu des fleurs; — je lui demande à quelle époque de l'année nous sommes, — il me répond : A l'époque où le souffle du printemps fait chanter l'oiseau.

« Je me sens ému et prêt à soupirer, — mais je me verse encore à boire : — je chante à haute voix jusqu'à ce que la lune brille, — et à l'heure où finissent mes chants, j'ai de nouveau perdu le sentiment de ce qui m'entoure, »

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Que Li-taï-pe soit un mélancolique, il n'y a rien cependant qui doive étonner, puisqu'il est essentiellement un voluptueux et un buveur : la mélancolie et la volupté ont fait toujours bon ménage ensemble. Mais cette tristesse a une autre cause, une cause en quelque sorte locale, née de l'état de la société où vit le poète. Li-taï-pe nourrit en lui un sentiment d'une amertume toute particulière qui est incompréhensible en dehors de certaines époques et de certaines civilisations. Lui, lettré, poète de cour, ami de l'empereur, admiré pour son talent, il s'excite au mépris ào, la science et de la pensée. Il a le sentiment de l'inutilité du lettré dans les époques semblai)les à celle où il vit, et ce sentiment prend chez lui parfois la forme de l'exaspération et parfois la forme de l'envie. De brusques frissons de tristesse le saisissent subitement et lui font exprimer des boutades de buveur désespéré. Il porte jalousie aux hommes d'action et feint de les admirer plus que les sages et les poètes. Il décrit avec enthousiasme la personne du soldat d'aventure, du condottiere laoiiiê brigand, moitié héros, dont le nom se grave ineffaçablement dans la mémoire des hommes, tandis que les noms des sages s'effacent au bout de quelques générations. Fi de la pensée, et vive l'action, la brutale action !

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n L'homme des frontières — en toute sa vie n'ouvre pas même un livre; mais il sait courir à la chasse, il est adroit, fort et hardi. — A l'automne, son cheval est gras, l'herbe de ses prairies lui convient à merveille ; — quand il galope, il n'a plus d'ombre. Quel air superbe et dédaigneux! — Son fouet sonore frappe la neige ou résonne dans l'étui doré. — Animé par un vin généreux, il appelle son faucon et sort au loin dans la campagne. — Son arc, arrondi par un elTort puissant, ne se détend jamais dans le vide. — Deux oiseaux tombent souvent ensemble, abattus d'un seul coup par la llèche sifflante. — Les gens, au bord de la mer, se rangent tous pour lui faire place, — car sa vaillance et son humeur guerrière sont bien connues dans le Kobi. — Combien nos lettrés diffèrent de ces promeneurs intrépides, — eux qui blanchissent sur les livres, derrière un rideau tiré, et en vérité pourquoi faire? »

En tout autre pays, ce sentiment ne serait que l'expression d'une préférence individuelle ; mais nous sommes en Chine, le })ays des mandarins et des lettrés, le pays où les sages ont toujours attaché à l'étude une importance toute spéciale que ne lui ont jamais accordée les peuples même les plus civilisés de l'Europe. Chez nous, l'étude n'est, à tout prendre, qu'une forme de l'éducation individuelle, qu'un mode de culture; mais en Chine les saiies en ont fait la base de toutes les vertus sociales et le fondement même de l'Etat. L'amour et le respect de l'étude, voilà

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vraiment la religion de la Cliiuo. Los (lliiiiois ne croient pas à la puissance des instincts de l'homme, à cette fatalité divine qui nous pousse vers le bien sans notre participation; ils ne croient qu'aux résultats d'une culture patiente. Toutes les vertus instinctives sont pour eux des défauts tant qu'elles n'ont pas été redressées, complétées et affermies par l'étude. Écoutez à ce sujet un de leurs sages les plus vénérés : « L'amour de l'humanité sans l'amour de l'étude laisse l'homme inconsidéré ; l'amour de la science sans l'amour de l'étude laisse l'homme incertain ; l'amour de riionnôteté sans l'amour de l'étude laisse l'homme dupe ; l'amour des choses courageuses sans l'amour de l'étude laisse l'homme ingouvernable ; l'amour de la fermeté sans l'amour de l'étude fait de l'homme un imbécile. » C'est donc un symptôme des plus graves que de voir, dans un tel pays, un lettré professer pour l'étude le dédain qu'exprime Li-taï-pe. Il y a toute la mélancolie des amours trompées dans ce dédain, mélancolie doublée et triplée par l'importance même que les Chinois attachent à l'étude. Nul dans aucun pays n'aimerait à être trompé par sa science; mais, pour un Chinois lettré, ce doit être assurément, étant données les traditions du pays, le dernier degré de la misère morale. Les autres poètes (jui servent d'escorte ù Li-laï-pe

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nul aussi ressenti ramerlume de cette fatalité qu'engendrent la guerre et l'anarchie ; mais ils n'ont pas pris leur parti avec le même cynisme, et ils se eitiilentent de gémir sur la tristesse de ces temps u où le chef de cent soldats est tenu en plus haute estime qu'un lettré plein de science et de talent. »

La mélancolie de Li-taï-pe est, à tout prendre, entachée d'égoïsme; elle affecte autant que possihle l'indifférence pour les malheurs publics, et se venge du mal qu'elle déteste en feignant de l'envier et de l'admirer. La mélancolie d'un autre poète , qui prend place immédiatement après Li-taï-pe parmi les poètes de l'époque des Thang, est d'un ordre plus élevé. Thou-fou est un patriote, et l'allure de son inspiration rappelle, à s'y méprendre, l'élan lyrique de quelques-uns de nos poètes d'Occident les plus populaires, La pièce intitulée le Village de Kiang pourrait être signée de Robert Buriis; le Départ des Soldats et le Recruteur pourraient être signés de Déranger. Généralement, tous ces chanteurs de l'époque des Thang se complaisent exclusivement dans l'expression lyrique de leurs sentiments : plus ces sentiments sont intimes, subtils, fins, plus ils leur agréent. Thou-fou est plus impersonnel, il aime à donner à ses chants Une tournure dramali(]ur. Il sait sortir de lui-même pour exprimer

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toutes ces misères de la société chinoise qu'il a ressenties comme des souffrances personnelles. Il raconte les fières douleurs de la fille de race noble succombant au fardeau de la déchéance de sa maison; il gémit avec les vieillards sur les dévastations qu'engendre la guerre, et décrit les déserts arides qu'elle crée dans le jardin de l'empire; il s'associe aux plaintes des vétérans fatigués qui meurent en maudissant leur souverain. De tous les chants réunis dans ce volume, ceux de Thou-fou sont ceux qui ont le plus d'envergure et d'ampleur. Même dans le chant purement lyrique, où il excelle, il donne à sa pensée tout son développement et tout son essor, au lieu de la restreindre et d'e la concentrer, comme Li-taï-pe et les autres poètes ses compagnons; mais les plus originaux de ces petits poèmes sont, dis-je, ceux où il a su retracer sous une forme dramatique les douleurs de la société chinoise. Et ici admirez la puissance d'une émotion vraie et sincère : la force du sentiment exprimé par le poète Thou-fou est telle qu'à la distance où nous sommes de lui, malgré le masque de la traduction, malgré l'indifférence relative que nous devons éprouver pour des hommes qui ont disparu depuis si longtemps et qui ont vécu dans un pays si lointain, la libre de l'humanité qui est en nous tressaille de concert avec la sienne. Nous

LA roÉsili d'unk vieille civilisation 133 no viMilons pas cependant que le lecteur nous en croie sui' parole : le Départ des Soldats^ le Recruteur, le commencement do la pièce louchanle intitulée Une belle jeune Femme, sont des pages qu'il faut citer, et qui peuvent se passer de commentaires.

le recruteur

« Au coucher du soleil, j'allais cherchant un gîte dans le village de Che-kao; — un recruteur arrivait en même temps que moi, de ceux qui pendant la nuit saisissent les hommes. — Un vieillard l'aperçoit, franchit le mur et s'enfuit; — une vieille femme sort de la même demeure et marche au-devant du recruteur. — Le recruteur crie, — avec quelle colère! — La femme se lamente, — avec quelle amertume I — Elle dit : Écoutez la voix de celle qui est là devant vous : — j'avais trois fils, ils étaient tous trois au camp de l'empereur. — L'un d'entre eux m'a fait parvenir une lettre, — les deux autres ont péri dans le même combat. — Celui qui vit encore ne saurait longtemps soustraire à la mort sa triste existence. — Les deux autres, hélas! leur sort est fixé pour toujours! — Dans notre misérable maison, il ne reste plus un seul homme, — si ce n'est mon petit-fils, que sa mère allaite encore. — Sa mère, elle, ne s'est pas enfuie, — parce qu'elle ne possède pas même les vêtements suffisants pour se montrer au dehors. — Je suis bien vieille, mes forces sont bien amoindries; — pourtant je suis prête à vous suivre et à vous accompagner au camp ; — on pourra m'employer

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encore utilement au service de Farmée : — Je saurai cuire le riz et préparer le repas du matin. — La nuit s'écoulait. Les paroles et les cris cessèrent; mais j'entendis ensuite des pleurs et dos gémissements étouffés,

— Au point du jour, je poursuivis ma route, — ne laissant plus derrière moi que le vieillard désolé. »

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