LE DÉPART DES SOLDATS
(( Ling-ling, les chars crient; siao-siao, les chevaux soufflent; ■ — les soldats marchent, ayant aux reins l'arc et les flèches. — Les pères, les mères, les femmes, les enfants leur font la conduite, courant confusément au milieu des rangs. — La poussière est si épaisse qu'ils arrivent jusqu'au pont de Hien-yang sans l'avoir aperçu ; — ils s'attachent aux habits des hommes qui partent, comme pour les retenir; ils trépignent, ils pleurent; — le bruit de leurs plaintes et de leurs gémissements s'élève jusqu'à la région des nuages. — Les passants, qui se rangent sur les cotés de la route, interrogent les hommes en marche ;
— les hommes en marche n'ont qu'une réponse : « Notre destinée est de marcher toujours. » — Certains d'entre eux avaient quinze ans quand ils partaient pour la frontière du nord; — maintenant qu'ils en ont quarante, ils vont camper à la frontière de l'ouest,
— Comme ils partaient, le chef du village enveloppa de gaze noire leur tête à peine adolescente ; — ils sont revenus la tête blanchie, et ne sont revenus que pour repartir. — Insatiable dans ses projets d'agrandissement, — l'empereur n'entend pas le cri de son peuple. — En vain des femmes courageuses ont saisi la bêche et conduisent la charrue; partout les ronces et
LA POÉSIE n'UNE VIEILLE CIVILISATION 135
les épines ont envahi le sol désolé. — Et la guerre sévit toujours, et le carnage est inépuisable, — sans qu'il soit fait plus de cas de la vie des hommes que de celle des poules et des chiens. — Bien qu'il se trouve des vieillards entre ceux qui interrogent, — les soldats osent exprimer ce, qu'ils ressentent d'un ton violemment irrité. — « Ainsi donc, disent-ils, l'hiver n'apporte pas même un moment de trêve, — et les collecteurs viendront encore pour réclamer ici l'impôt. — Mais cet impôt, de quoi donc pourrait-il sortir? — N'en sommes-nous pas venus à tenir pour une calamité la naissance d'un fils, et à nous réjouir au contraire quand c'est une fille qui naît parmi nous? — S'il vient une fille, on peut du moins trouver quelque voisin qui la prenne pour femme; — mais si c'est un fils, il faut qu'il meure et qu'il aille rejoindre les cent plantes ^ » — Prince, vous n'avez point vu les bords de la mer bleue, — où les os des morts blanchissent, sans être jamais recueillis, — où les esprits des hommes récemment tués importunent de leurs plaintes ceux dont les corps ont dès longtemps péri. — Le ciel est sombre, la pluie est froide sur cette lugubre plage, et des voix gémissantes s'y élèvent de tous côtés. »