‹ Livres et âmes des pays d'OrientChapitre 5 sur 9 · UNE BELLE JEUNE FEMME · texte numérisé non relu

UNE BELLE JEUNE FEMME

« Il est une femme qui par sa beauté l'emporte sur les générations passées comme sur la génération présente. — Elle vit dans la solitude, au fond d'une

\. Expression qui correspond à peu près h notre locution populaire manger Vherhe par la racine.

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vallée déserte. — Elle se dit : Je suis fille d'une maison illustre; — tombée dans le malheur, c'est aux lieux sauvages que je demande un asile. — De grands désastres ont ensanglanté ma patrie; — mes frères aînés et mes frères cadets sont morts égorgés; — ils étaient grands, ils étaient puissants parmi les hommes, — et je n'ai pas même pu recueillir leur chair et leurs os pour les ensevelir. — Les sentiments du siècle sont de fuir et de haïr tout ce qui tombe. — Se croire assuré de quelque chose, c'est compter sur la flamme d'une lampe qu'on promène auvent. »

« J'envoie mes femmes vendre au loin les perles de ma parure, — et ne m'adresse qu'aux plantes grimpantes pour réparer ma maison de roseaux. — Mes femmes m'apportent des fleurs, je refuse d'en orner ma chevelure. — Ce que je prends à pleines mains, ce sont des branches de cyprès. — Le ciel est froid, les manches de ma robe bleue sont légères. »

Eh bien! ne vous scmble-t-il pas que, malgré les obstacles que lui oppose la traduction, le sentiment qui est contenu dans l'original a conservé assez de force pour remuer en nous les émotions de la sainte humanité. Ce patriotisme chinois a trouvé des accents capables d'émouvoir les coeurs de tous les liommes dans tous les pays et de ressusciter en eux le souvenir des douleurs sociales qu'ils ont ressenties. Le patriotisme de Thon -fou, comme l'épicurisme de

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Li-laï-po, possèflo mi inlrrrl Imniain indrpoiHlaiit lie loutt's circonslanccs de temps el de lieu; mais l'intérêt secondaire qu'il tire de ces circonstances mêmes a cependant un prix véritable. En elTet, de même que les invitations à l'ivresse, le mépris atVecté de la science et l'envie portée aux hommes d'action que nous avons remarqués chez Li-taï-pe nous avaient révélé indirectement l'imporlance que les Chinois attachent k l'étude, le patriotisme de Thou-fou, par l'expression qu'il revêt, fait apparaître devant nos yeux l'idéal de civilisation d'après lequel la société chinoise s'est façonnée , le patron moral en (jii('l(pit' sorte qu'elle a pris pour modèle, et nous révèle le prix qu'elle attache à ces deux biens, la paix et le travail. Le patriotisme do Thou-fou nous transporte aussi loin que possible du patriotisme qui est propre aux races militaires et aux civilisations belliqueuses. Si l'âme du poète s'indigne, si son cœur saigne, ce n'est point parce que l'empire est en danger et que les armées impériales ont éprouvé des défaites : non, l'empire est puissant, et les armées impériales ont partout triomphé; mais cette nécessité d'envoyer aux frontières tant d'hommes valides, fleur de chaque génération, enlève au travail ses uicillcurs inslrunieiits, et transforme en déserts les contrées les plus fer-

138 LA POÉSIE d'une vieille civilisation tiles. Si la patrie n'est pas humiliée, elle est appauvrie et trouhlée. Le bonheur de la famille est détruit; l'épouse et l'époux, séparés violemment l'un de l'autre, passent leur vie comme des étrangers qui ne se connaissent pas, et la jeune fille, suivant les conseils que lui donne Li-taï-pe, se résigne à ne pas soupirer, de peur d'avoir h soupirer trop longtemps. Celle société pacifique d'agriculteurs, d'artisans et de lettrés n'a pas fait entrer la force parmi les éléments de sa civilisation : aussi est-elle toujours réduite à soutenir la plus ruineuse dos guerres, la guerre défensive. Les peuples militaires ont au moins la ressource de nourrir la guerre par elle-même, mais la guerre défensive est la ruine de la société qui est forcée de la suhir; elle dévore et ne rend rien, chaque pièce d'argent qu'elle absorbe est une perte sèche qui ne se compense par aucun gain. La guerre est horrible pour tous les peuples, et, môme chez le belliqueux Romain, le poète pouvait la représenter comme détestée des mères; mais chez l'industrieux et pacifique Chinois l'horreur qu'elle inspire naturellement est doublée par le regret des biens qui lui sont chers avant tous et qu'elle lui enlève. Heureuse ou malheureuse, la guerre pour une pareille société a toujours le même résultat, la ruine. Les adversaires d'nn tel peuple, même

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hallus. risquont et pordont moins qno lui, car pour lui cliiKiuc victoire (M[uivau( à une (h'-failc. Aussi lo pouplo oliiuois a-t-il (rouvé de tout lomps qu'il était mitius rlispcndicux de se laisser vaincre el conquérir, et qu'il était plus sage do reprendre, par les ruses patientes de la civilisalion, ce que la violence barbare lui enlevait (]U(' de s'épuiser pour défendre ce qu'il n'était pas slu* de conserver. On a beaucoup parlé de la lâcbcté des Chinois; mais, quand on y reg'ardc de près, cette lâcheté, cpi'il est difficile de faire accorder avec le courage bien connu qu'ils montrent en face de la mort, se transforme en prudence calculatrice et sagace. La guerre n'est fructueuse que lorsqu'elle est agressive; mais une société démocratique et pacifique qui ne combat que pour se défendre connaît tous les maux qu'engendre la guerre sans connaître aucun de ses avantag-es.

Thou-fou est une exception éclatante parmi les poètes que nous présente M. d'Hervey Saint- Denys. D'ordinaire leur patriotisme est beaucoup moins vibrant, et ils prennent aux douleurs sociales un intérêt beaucoup moins direct. La plupart ont atteint cet état d'indifférence mélancolique que finit par engendrer le spectacle habituel du malheur. Ils vivent dans une solitude ombreuse et lleurif. et heureux de ne plus

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contemplei' ces douleurs sociales qui fonl saigner le cœur de leur éloquent compatriote, ils n'en veulent rien savoir. Doux et résignés, n'attendant plus rien du sort, ils sont cependant encore sensibles aux émotions de l'humanité, qu'ils éprouvent pour ainsi dire par tressaillements, par frissons , par transes légères. La nature a horreur du vide, et cette horreur n'épargne pas même un cœur chinois, quelque désabusé qu'il soit; de même qu'elle suspend ses festons de lierre aux flancs des ruines, elle fait pousser dans le désert de ces cœurs dévastés toute sorte de charmantes végétations parasites et de sentiments bizarres et fins. Ces poésies sont singulièrement curieuses en ce qu'elles nous montrent un peuple qui a depuis longtemps dépassé les sentiments vigoureux et primitifs, chez lequel le fonds humain élémentaire est depuis longtemps épuisé, et qui vit d'une sensibilité délicate et d'idées compliquées et acquises. C'est comme une seconde vie morale qui a grandi et fleuri sur le sépulcre de la vie morale qui est naturelle à l'humanité. Ces poésies n'ont donc rien de populaire, ni même d'humain dans le sens vrai du mot; ce sont essentiellement des poésies de lettré et d'homme qui a franchi les limites mêmes de la civilisation. On pourrait presque croire, en les lisant, que ce n'est que

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par la Irailitioii (juc les écrivains chinois connaissent rcxistcnce des grands sentiments, (les sentiments seml)lent comme perdus dans une lointaine antiquité, évanouis comme ces sages légendaires dont ces poètes demandent à chaque instant : Où sont-ils à cette heure? Si on pouvait interroger ([uelqu'un d'entre eux, il répondrait sans doute : « ?sous avons ouï parler d'un temps où l'homme connaissait certains sentiments qu'on nommait espérance, amour, joie expaiisivc; mais ils ont disparu depuis des siècles sans laisser de traces. Quelles formes ils avaient et quels effets ils produisaient dans le cœur de l'homme, nous ne le savons pas avec certitude. » Toutes les sociétés ont connu ou connaîtront ce singulier dénuement qu'une longue civilisation linit par faire suhir àl'àme. L'homme s'aperçoit un jour de sa rudesse, et il en a honte; il raffine, il raffine, et de subtilité en subtilité il linit par devenir chinois par frayeur de rester barbare.

Ces raffinements de la sensibilité et de l'intelligence chinoises, parfois d'une grande délicatesse, sont tellement subtils qu'ils deviennent presque insaisissables. Ainsi ces poètes ont un sentimnit très vif, très juste de la nature, et ils sont passés maîtres dans lart de la description; mais la vivaciti'- et la justesse de leur sentiment

ne se découvrent ([u'aux lettrés qui sont rompus à toutes les ruses du talent. Les Chinois semblent avoir l'horreur des tons tranchés et des couleurs éclatantes, des formes pleines et robustes; on dirait que cela leur paraît trop commun et trop grossier. Ils aiment les couleurs tendres et fines, les tons pâles, doux, mélancoliques, et la nature qu'ils peignent est toujours une nature grêle et légèrement maladive, ou délicate et svelte. Ils ont une préférence marquée pour deux saisons, le printemps et l'automne : presque jamais ils ne tracent de peintures de l'été; il y a là trop d'opulence, trop d'ardeurs, trop de vie expansive et joyeuse, trop de couleurs voyantes pour leur pinceau ami du raffinement et leur imagination amie d'une douce tristesse. Le printemps et l'automne leur conviennent mieux. Les frissonnantes délicatesses d'avril et les maladives délicatesses d'octobre, les couleurs tendres des jeunes pousses, les haleines pénétrantes des vents que le soleil n'a pas encore eu le temps de réchauffer, les pâleurs de l'année à son aurore, les rougeurs de l'année à son déclin, voilà ce qu'ils comprennent et rendent merveilleusement. Leurs descriptions de la nature sont les découpures les plus adroites que je connaisse; des choses, ils n'enlèvent que les surfaces gracieuses, et il semble

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que ces surfaces ne soient jamais assez minces à leur gré. Ils choisissent leurs images parmi les phénomènes les plus vaporeux el les plus diaphanes, un hrouiUaril léger, une lumière ag"ile qui court sur la pointe des hriiis d'herhe, et leur subtilité rafline encore tellement ces images déjà si incorporelles qu'elles arrivent à en être métaphysiques. La tendresse que leur inspirent k's Heurs l't les plantes, la pitié qu'ils ressentent lorsqu'ils les voient se faner, l'inquiétude avec laquelle ils se demandent ce que devient leur âme, sont les fantaisies d'imaginations bizarres et fatiguées sans doute, mais qui aiment sincèrement et comprennent vivement la nature. On a dit que les Chinois avaient un sentiment enfantin de la nature ; c'est un sentiment paternel qu'il faudrait dire plutôt. Ils ne choisissent parmi ses beautés que celles ({ui ont la grâce de l'enfance ou qui peuvent inspirer une douce sympathie, et ils leur adressent les compliments, les ironies et les paroles caressantes qu'on emploie avec les enfants. Voici quelques extraits qui aideront à comprendre les diverses nuances de ce sentiment chinois de la nature.

LA PLUIE DE PRINTEMPS (Thou-fou).

« Oh! la bonne petite pluie, qui sait si bien quand on a besoin d'elle, — qui vient justement au prin-

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temps aider la vie nouvelle à se développer! — Elle a choisi la nuit pour arriver avec un vent propice; — elle a mouillé toutes choses, très finement et sans bruit ^

« Des nuages sombres planaient hier soir au-dessus du sentier qui mène à ma demeure ; les feux des barques se montraient seuls dans l'obscurité, comme des points lumineux. — Ce matin, de fraîches couleurs éclatent au loin dans la campagne, — et je vois toutes chargées d'une humidité charmante les belles fleurs dont les jardins impériaux sont brodés. »

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