QUAND ON PORTE UNE PENSÉE DANS SON CŒUR
(Tcliin-tseu-ngan).
« Chaque beau jour qui s'écoule s'en va pour ne plus revenir. — Le printemps suit son cours rapide et déjà touche à sou déclin. — Abîmé dans une rêverie sans fond, je ne sais où se perdent mes pensées; — je suis couché sous les grands arbres, et je contemple l'œuvre éternelle. — Hélas ! toute fleur qui s'épanouit doit mourir en son temps! — Les chants plaintifs du kikouey ^ en avertissent mon oreille attristée. — Que d'êtres anéantis depuis l'àge antique des grands vols d'oies sauvages! — L'homme le plus populaire des siècles passés, s'il revenait aujourd'hui, qui le reconnaîtrait? — Les fleurs appe-
1. Comparez avec quelques-unes des pièces de l'allemand liébel, et dites si ce n'est pas, en toute exactitude, le même sentiment, le même ton de bonhomie, la même manière, presque le même langage.
2. Oiseau qui cliaute à deux époques de l'année, au milieu du printemps et au milieu de l'automne, selon le commentaire-chinois cité par le traducteur.
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lées lân cl Jo, depuis le printemps jusqu'à l'été, — croissent avec vigueur. Oh! combien elles sont verdoyantes ! combien elles sont verdoyantes ! — Solitaires, au plus profond des bois, elles développent leur beauté dans le bosquet désert. — La fleur entr'ouvrc sa corolle odorante et s'élance sur sa tige dans tout l'éclat de ses vives couleurs. — Cependant le soleil s'éloigne et s'afTaiblit peu à peu ; — le vent d'autoi^ne surgit au milieu des feuilles tremblantes; — les fleurs de l'année s'épuisent et tombent entraînées par lui: — mais le parfum de la fleur enfin, que devient-il? »
IMPROVISÉ DEVANT DES FLEURS (Tsin-tsan).
(( Les fleurs de cette année succèdent aux fleurs de l'année passée sans paraître moins belles. — Des hommes de l'année passée, ceux qui ont atteint cette année ont vieilli d'un an. — Cela montre que les hommes vieillissent; cela montre aussi que les fleurs ne vivent guère. — Ayez pitié des fleurs tombées, seigneur; ne les balayez pas! — Vos frères aînés et vos frères cadets, qui tous se distinguent par leurs talents et leurs grades, — chaque jour, au retour de l'audience impériale, réunissent des amis dans le jardin fleuri; — les parfums de ces pauvres fleurs pénètrent jusque dans les coupes de jade, — et le vin de l'automne en est embaumé. »
LA CHANSON DES NÉNUFARS (Oiiang-tchang-ling).
« Les feuilles des nénufars et les jupes de gaze légère sont teintes de la même couleur. — Sur les
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fleurs des nénufars et sur de riants visages, c'est la même rose qui s'épanouit. — Les feuilles et la gaze, les fleurs et les visages s'entremêlent au milieu du lac; l'œil ne saurait les distinguer. — Tout à coup l'on entend chanter; alors seulement on reconnaît qu'il se trouve là des jeunes fdles. — Jadis les charmantes filles de Ou et les heautés du Youe et les favorites du roi de Thsou — se jouèrent ainsi parmi les nénufars, cueillant des fleurs et mouillant gaiement leurs gracieux vêtements. — Quand les jeunes filles arrivent à l'entrée du lac, les fleurs lèvent la tête, comme pour recevoir des compagnes, — et quand elles s'en retournent en s':ivant le cours du fleuve, la blanche lune les reconduit *. »
C'est au milieu de ces images légères, coquettes et froidement Jirillantes de clairs de lune, d'eaux miroitantes, de verdures naissantes que se joue la fantaisie de ces poètes. Ils rêvent aux âmes des fleurs défuntes et suivent d'un œil attristé les feuilles que le vent d'automne emporte dans le néant. Leur tendresse pieuse et amicale pour tous les jolis et fragiles objets de la nature est telle qu'on souhaiterait à la plupart d'entre eux la récompense que les dieux accordèrent dans les jours anciens à l'un de leurs pieux compatriotes dont Théodore Pavie
1. Cette description n'est-ellc pas d'un Watteau poète, et ne fait-elle pas songer à une sorte de traduction chinoise par ja parole de Y Emharqwmpnt pour Cythère?
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a jadis traduit l'iiistoiro. Toute la vie do ce singulier personnage avait été consacrée à la culture et à la contemplation extatique des pivoines. Il ne pouvait se lasser d'admirer leurs couleurs et de respirer leur arôme ; la belle fleur avait été l'intermédiaire par lequel cette âme enfantine et poétique était entrée en relation avec l'infini. Aussi, touchés de tant de piété, les dieux lui accordèrent à sa mort d'être transformé en pivoine, béatitude tout à fait conforme au mérite de ses œuvres pieuses.
Les affections particulières du cœur que les poètes chinois expriment sont de même nature que ces fantaisies de leur imagination. Leur sentiment préféré, c'est le sentiment subtil par excellence, celui qui, par sa froideur et en quelque sorte par son absence de corps, se prête le mieux aux recherches de la délicatesse , celui qui convient et qui plaît avant tout autre aux cœurs lassés et endoloris, l'amitié. C'est, après le respect de la famille, celui des sentiments humains que la Chine a le mieux connu et le plus traditionnellement pratiqué. D'abord lien puissant do fraternité démocratique, do mutuelle protection et d'association morale, il s'est raffiné d'âg-e en âge et comme aminci, et dans les poètes de l'époque dos Thang' nous le voyons transformé on une sorte de dilettantisme senti-
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mental et mélancolique. Les Chinois ont une expression charmante pour désigner les amitiés indissolubles et parfaites; ils les appellent « amitiés par les sons » ou amitiés musicales, soit qu'ils veuillent exprimer ainsi l'accord parfait de l'union des vrais amis, soit qu'avec leur subtilité sagace ils aient reconnu que la musique était le meilleur moyen d'éprouver si les âmes sont de même nature et sont capables de rendre les mêmes vibrations. Cette expression rend à merveille la nature du sentiment de l'amitié tel que nous le trouvons chez ces poètes. Cette amitié ressemble en effet à une musique plaintive et produit la même sensation de volupté douloureuse que produisent sur les nerfs les sons de l'harmonica.
Quant à l'amour, il n'a pas de place dans leurs vers ; c'est une passion trop pleine de flamme et de vie, de substance trop épaisse, de caractère trop turbulent pour plaire à ces raffinés débiles. D'ordinaire les femmes ne figurent dans ces poésies que comme ornement, et en quelque sorte pour la décoration du paysage ; deux ou trois fois cependant elles y figurent à titre de personnages, et cela à leur très grand honneur et de manière à nous donner la meilleure idée de la vertu des dames chinoises. Nous avons entendu les plaintes de la jeune femme qui pleure dans
la solitude la déchéance de sa familU; : Li-taï-pe, dans sa belle Chanson des Têtes blanches^ nous a conservé les lamentations dune épouse abandonnée de son mari. La pièce est trop longue malheureusement pour être citée, mais voici comme compensation la réponse d'une dame chinoise aux sollicitations pressantes d'un adorateur. Le sentiment en est noble, digne, simple, et ferait honneur, ce me semble, à toute honnête femme de nos sociétés européennes.
UNE FEMME FIDÈLE A SES DEVOIRS (Tchang-tsi),
« Seigneur, vous savez que j'appartiens à un époux: — cependant vous m'avez offert deux perles brillantes. — Mon cœur s'est ému. mon esprit s'est troublé, — et ces perles, un moment je les ai fixées sur ma robe de soie rouge. — Ma famille est de celles dont les hauts pavillons se dressent à côté du pare impérial, — et mon époux tient la lance dorée dans le palais de Ming-Kouang. — Je ne doute point que les sentiments de votre seigneurie ne soient purs et élevés comme le soleil et la lune ; — moi, je reste fidèle à celui avec qui j'ai juré de vivre et de mourir. — Je rends à votre seigneurie les perles brillantes, mais deux larmes sont suspendues à mes yeux. — Que ne vous ai-jc connu au temps où j'étais libre encore! •>
En lisant ces poèmes, on comprend à merveille le succès que le bouddhisme a obtenu en
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Chine et la facilité avec laquelle il s'y est établi. Jamais terrain n'a été mieux préparé pour cette religion de l'anéantissement. La vieille civilisation chinoise et la religion de Bouddha étaient vraiment faites l'une pour l'autre. La théologie démocratique et l'esprit de fraternité du bouddhisme, qui avaient été un scandale pour l'Inde aristocratique aux castes immuables, n'étaient point en désaccord avec les mœurs et les institutions de la plus ancienne des sociétés démocratiques. Dès les âges les plus reculés, l'enseignement des sages chinois s'était appliqué à développer dans l'âme de leur nation le sentiment moral plutôt que le sentiment métaphysique ou poétique. Au contraire des poètes et des sag-cs de l'Inde, les sag-es chinois avaient cru que le principal objet de la sollicitude et du respect de l'homme devait être l'homme, et ils avaient créé ainsi parmi leurs compatriotes un esprit d'humanité qui les rendait propres à comprendre les plus délicates nuances de la charité et de la tendresse bouddhistes; mais la vraie, la grande raison du succès du bouddhisme, c'est que cette religion tombait comme une manne céleste sur une vieille civilisation altérée de paix et afïamée de repos. Celle promesse de la béatitude par l'anéantissement , celte espérance certaine de l'éternel sommeil, ce renon-
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cernent facile et joyeux à loulcs les cliuses de la terre, durent être un baume rafraîchissant pour tous ces cœurs trop civilisés et fatigués de vivre. Dans leur lassitude même ils trouvaient plus qu'une disposition à recevoir les enseignements (lu bouddhisme, ils y trouvaicul \r commencement de son adoration du néant et de ses pratiques pieuses. La fatigiu; du cœur est le c(»mineiiceinent du bouddhisme comme la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse, et l'on peut dire sans se tromper que toutes les vieilles sociétés sont bouddhistes de fait, sinon d'étiquette, tout aussi bien que la société chinoise *.
La mélancolie habituelle aux poètes chinois n'a donc pas de peine à se transformer en tris-, tesse religieuse, et la solitude où ils aiment ta vivre les sollicite fi'équemment h la contemplatidii de la suprême vérité. Alors le poète sort de sa retraite et va chercher le mot du bonheur incorruptible dans la cellule d'un bonze sectateur de Lao-tseu, ou visiter quelque monastère
i. Vingt ans se sont écoulés depuis que ces pages sont écrites, et depuis lors combien de faits sont venus confirmer l'opinion que nous y émettions; la rapide propagation des doctrines de Schopenhauer, d'Hartmann, d'Herbert Spencer, la faveur de plus en plus marquée que les nouvelles générations accordent au pessimisme, la publication du livre au titre si nellement significatif de l'anglais MallocU : La vie vaut-elle la peine d'élre vécue?
132 LA POÉSIE d'une vieille civilisation bouddhiste. Les pièces religieuses proprement dites sont peu nombreuses dans le recueil de M. d'Hervey Saint-Denys ; en revanche, celles où se trahit une inclination à la religiosité et à l'onction mystique sont en nombre indéfini. En voici une d'un caractère tout à fait tranché et qui ne déparerait aucune littérature mystique :
LA SOLITUDE (Oey-Yng-Voé).
« Nobles ou de condition obscure, les hommes, quel que soit leur rang, — ne franchissent le seuil de leur porte que pour être assaillis de mille tracas.
— Celui-là seul qui dégage son cœur de toute influence extérieure — se complaît dans la solitude, et sait en apprécier le bienfait. — La pluie vient le matin et s'arrête le soir, satis que j'en aie connaissance, — et la verdure naît au printemps sans attirer mon attention. — Sortie des ombres de la nuit, la montagne a déjà repris les teintes brillantes de l'aurore ; — sans les petits oiseaux qui chantent autour de ma demeure, je ne m'en serais pas même aperçu. — Parfois je m'entretiens, assis près d'un bonze tao-sse * ; — parfois je chemine côte à côte avec un pauvre bûcheron. — C'est un instinct puissant qui m'atth'e ainsi vers les pauvres et les faibles,
— et non l'orgueilleuse pensée d'alTecter le mépris des grandeurs. »
Arrêtons-nous sur cette pièce (pii nous fait rejoindre enfin les grands sentiments de i'iiuma-