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Dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars

3. Biaise Pascal, Opuscules et Pensées, publiés avec une introduction, des notices et des notes, par Léon Brunschvicg, 1 vol. petit in-18, Paris, Hachette, 1897; 3" édition, revue et corrigée,

4. Parmi les éditions partielles récentes des Opuscules de Pascal, il y a lieu de mentionner celle de M. Charles Adam (Hachette, 1887), l'édition critique de VAbrégé de la Vie de Jésus-Christ, par M. G. Michaut (Fribourg, Veith, et Paris, Fontemoing, 1896), et du même auteur une édition du Discours sur les passions de l'Amour (Fontemoing, 1900). M. Joseph Dédier, dans ses Études critiques (Colin, 1903), nous a donné un excellent texte critique de VEntreiien avec M. de Saci.

les écrits strictement scientifiques et théologiques, — y sont enchâssés, à leur date respective', dans une longue étude historique très lucide et très complète qui ramasse et utilise tous les principaux renseignements qu'on nous a transmis sur l'œuvre et sur la personne de Pascal ^ Quant aux Pensées, elles sont publiées, mais sans les variantes, dans l'ordre indiqué précédemment, et avec un bon commentaire, dont les parties essentielles se retrouvent d'ailleurs dans celui de la grande édition. Et les mérites de cette disposition et de ce commentaire font de cette édition la meilleure des éditions courantes des Opuscules et Pensées de Pascal.

Enfin, M. Brunschvicg a tenu à honneur de compléter et de couronner cette remarquable série de travaux par une importante publication qui, souvent souhaitée des admirateurs et amis de Pascal, amorcée même, il y a une douzaine d'années, par M. Clédat, n'avait encore pu être menée à bonne fin. Il s'agissait de reproduire en phototypie le manuscrit original des Pensées et d'en multiplier ainsi à volonté les exemplaires. La maison Hachette, qui, depuis qu'elle existe, a tant fait pour les Lettres françaises, a repris et lancé l'idée, ouvert une souscription et réussi à intéresser à l'entreprise un nombre suffisant de pascalisants et d'amateurs.

1. Pourquoi M. Brunschvicg (p. 15), quand il en vient à parler du légendaire accident du pont de Neuilly, a-t-il conservé la date du 8 novembre 1654, qui provient, — M. G. Michaut s'en est expliqué d'une manière fort piquante dans une lettre qu'a publiée la. Quinzaine du 16 avril 1902, — d'une erreur de lecture commise par ses imprimeurs?

Ce beau travail, dont la direction a été confiée à M. Brunschvicg, vient de paraître; et l'exécution en est si parfaite que nous pouvons désormais nous donner l'illusion d'avoir sous les yeux le célèbre manuscrit 9202 de la Bibliothèque Nationale. D'un côté, on a reproduit, en une suite de planches d'un admirable relief, les pages successives de l'original autographe*; et, en regard, avec l'indication des variantes et des ratures, avec des renvois aussi aux principales éditions antérieures, un texte imprimé, qui nous offre comme la traduction lisible des fragments, souvent malaisément déchiffrables, dont la photographie nous a rendu la vision. Et sans doute, l'on ne saurait prétendre que cette publication nous révèle un Pascal tout à fait nouveau, ni qu'elle dispense de recourir aux bonnes éditions des Pensées : elle n'annule même pas l'édition Michaut, (( dont les services, dit très bien M. Brunschvicg, ne sont pas épuisés ». Mais, outre qu'elle permet à chacun de nous, suivant le mot de M. Brunschvicg encore, « d'améliorer sa connaissance du texte et . de le porter à son plus haut point de vérité* », il semble que l'intérêt qu'elle nous présente

1. Un seul fragment a dû être laissé de côté, en raison de l'état du manuscrit, le fragment 79 de Tédition Brunschvicg. On y a joint en appendice, à titre de pièces de comparaison, — car on sait que le manuscrit original n'est pas tout entier de l'écriture de Pascal, — les reproductions photographiques d'une lettre de Pascal à Huygens, datée du 6 janvier 1659, d'une lettre de Mme Périer au médecin Vallant, et deux folios de la Copie donnée par Marguerite Périer au P. Guerrier.

2. Par exemple, voici, dans le Mystère de Jésus^ un petit détail de rédaction dont les précédents éditeurs de Pascal ne paraissent

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ne soit vraiment pas un intérêt de pure curiosité. Oui, il semble que quelque chose de la grande âme tragique et frémissante de Pascal ait passé et soit demeuré littéralement incrusté dans ces lignes inégales, impatientes, fiévreuses. — « Certitude, certitude, sentiment. Joie. Paix. » Quand on voit, dans le Mémorial^ ces mots visiblement écrits après poup d'une écriture hâtive et comme triomphale, ou encore cette simple ligne, où la plénitude heureuse du sentiment intérieur est figurée aux yeux du corps d'une manière si parlante : « Joie. Joie. Joie. Pleurs de joie », — il semble que Ton saisisse de plus près et que l'on recueille plus directement l'écho de cette ardente et profonde parole. Ailleurs, c'est le fragment du Pari^ si surchargé, si raturé, presque illisible, et dont la physionomie extérieure redouble, pour ainsi parler, le caractère si puissamment dramatique. Ailleurs encore, sur une même page, à quelques lignes du célèbre morceau du Roseau pensant, d'une haute, noble et sereine écriture, cette autre pensée, dont la forme visuelle elle-même a quelque chose de poignant et de sinistre : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais * » .

pas s'élrc avisés, ot (pii pout avoir son intérêt : « Je te suis présent par ma parole dans l'Ecriture ». Pascal avait d'abord écrit i « dans la Bible >». Puis il a effacé le mot Bible, et il a écrit tout à coté : l'Écriture.

1. « Cela est classique et shakspearien tout ensemble, disait excellemment Ilavet; rien n'est plus discret et rien n'est plus fort. Pascal, sans doute, a rapporté cette pensée d'un cimetière; le bruit des pelletées tombant sur la bière lui était resté an cœur. ■»

Pascal avait d'abord écrit : pourCélemité; et, comme si le mot jamais sonnait plus inexorable, il l'a substitué à l'autre d'un énergique trait de plume. Et, enfin, voici cet étonnant Mystère de Jésus^ que Faugère nous a fait connaître le premier, si éloquent, si émouvant d'aspect et de vision. Les phrases sont séparées leâ unes des autres par des traits horizontaux, comme pour mieux marquer les divers moments de la mystique méditation, et, si l'on peut ainsi dire, l'intime succession des strophes lyriques. Les lignes montent et s'élancent comme une prière. Dans le premier feuillet, se détachant sur un espace vide, comme pour mieux exprimer aux regards l'isolement et l'abandon de Jésus, d'une écriture appuyée et douloureuse, cette phrase qui attire et qui retient l'attention : « Il souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de la nuit ». Plus loin, l'écriture se fait toute fine et menue, et comme tout intérieure, pour traduire la miséricordieuse et ineffable parole : « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. — J'ai pensé à toi dans mon agonie; j'ai versé telles gouttes de sang pour toi.... » Et quel élan aussi dans la forme de l'admirable reprise : « Seigneur, je vous donne tout! » — Asurément il ne suffit pas, pour bien parler de Pascal, d'avoir vu et étudié son écriture; mais il semble pourtant qu'à contempler ses brouillons, on entre mieux dans la familiarité de son génie et dans l'intimité de son âme.

Pour y mieux entrer encore, il ne sera pas inutile de se reporter aux principales études que, depuis une vingtaine d'années, on a publiées sur l'auteur des Pensées. Lql critique et l'histoire n'auraient aucune raison d'être si, en même temps qu'un témoignage souvent involontaire rendu sur lui-même par le critique ou par l'historien, elles n'étaient une contribution à l'intelligence de plus en plus approfondie et de plus en plus complète des grandes œuvres du passé. Or, sans parler ici des introductions, presque toutes intéressantes et souvent même très suggestives, que les éditeurs dont il vient d'être question ont mises en tête de leurs éditions respectives, sans parler non plus des articles ou chapitres de livres récents qu'on a consacrés à Pascal*, nous pouvons au moins retenir

1. Signalons pourtant, parmi les plus importantes de ces études, outre Tarticle déjà cité de Ravaisson, celui de Scherer sur la Reli^ gion de Pascal, ^crit en 1887, à propos de VEssai de M. E. Droz sur le Scepticisme de Pascal, et recueilli dans ses Études sur la littérature contemporaine (t. IX); celui de M, Brunetière, Jansénistes et Cartésiens, dans la. Bévue des Deux Mondes du 15 novembre 1889, et recueilli dans la 4* série de ses Études critiques; celui de M. Bauh sur la Philosophie de Pascal, dans les Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux de 1891 ; le chapitre sur Pascal de M. A. Gazier, dans la grande Histoire de la littérature française, publiée sous la direction de feu M. Petit de Julleville à la librairie A. Colin, et, dans ses Mélanges de littérature et d'histoire (Paris, 1904, Colin), l'étude sur Pascal et Mlle de Boannez; l'article de M. Lanson sur Pascal dans la Grande Encyclopédie, et, dans la Bévue d*histoire littéraire de la France d'avril 1900 et de janvier 1901, ses deux articles sur les Provinciales et le livre de la Théologie morale des Jésuites, et Après les Pro-

les livres proprement dits qui ont été écrits sur lui. Savants et poètes, lettrés et philosophes se sont tour à tour expliqués sur son compte. Il y a lieu de recueillir leurs dépositions ^

Voici tout d'abord un savant, — un savant, dont la- précocité intellectuelle n'a pas été sans analogie avec celle de Pascal, — qui a écrit tout un livre pour « s'incliner profondément devant la gloire » du grand écrivain \ Leîivre est assez déconcertant. On s'attendait à ce qu'un homme qualifié comme l'était Joseph Bertrand répondît enfin à la question posée, il y a vingt ans, par M. Brunetière :

« A quel rang ses inventions placent-elles Pascal dans l'histoire de la science? Quelle portée d'esprit scientifique, quelle puissance de réflexion, quelle capacité d'invention devons-nous reconnaître en lui? » Or, de toutes les questions que peut soulever l'étude de Pascal, celle-ci est presque la seule que Joseph Bertrand ait à peu près négligé de dis-

vinciales; le très curieux chapitre de Renouvier sur les Pensées de Pascal au XIX'^ siècle dans sa Philosophie analytique de Vhisloire (t. IV, Paris, Leroux, 1897); l'étude exlréuieinent pénétrante de M. Tabbé Laberthonnière sur V Apologétique et la Méthode de Pascal dans ses Essais de philosophie religieuse (Paris, 1903, Lethielleux) ; Tarlicle de M. Lachelier intitulé Notes sur le Pari de Pascal, dans la Bévue philosophique de septembre 1900; enÛn, dans la Revue de Fribourg de février et mars 1904, les deux articles de M. Emile Faguet sur Pascal amoureux, — Ajoutons une assez curieuse brochure de M. Edmond Chamaillard sur la Poésie et les Poètes devant Pascal (Paris, 1904, Gougy), où l'influence de Corneille sur Pascal est fort nettement mise en lumière.

1. Cf. mon livre sur Pascal : l'homme, V œuvre, l'influence (3* édition refondue, Paris, Fontemoing, 1904), et mes deux éditions des Opuscules choisis et des Pensées de Pascal (Paris, Bloud, 1905, 1906).

2. Biaise Pascal, par Joseph Bertrand, 1 vol. in-8% Paris, C. Lévy, 1891

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cuter. Ce grand savant était ainsi. Il aimait trop la littérature. Il mettait une sorte de coquetterie, — son D'Alembert en était déjà une preuve, — à parler de toute autre chose que de son métier. Il avait trop pris à la lettre le mot de Pascal : a II faut qu'on n'en puisse dire, ni : Il est mathématicien, mais il est honnête homme.... i> Et V «honnête homme » en lui nous privait délibérément des informations que nous demandions au « mathématicien ». Comme d'ailleurs le simple lettré dans Joseph Bertrand ne valait pas le savant, personne depuis Montesquieu peut-être n'ayant écrit d'une manière plus dispersée, plus décousue et plus suc^ cessive, il suit de tout cela que cet hommage au génie de Pascal n'a pas toute la signification qu'il aurait pu avoir et que nous étions en droit d'attendre. Non sans doute que tout soit non avenu dans ce livre. II y a çà et là, et même en matière scientifique, plus d'une observation ingénieuse, plus d'une formule heureuse à glaner; et il est aussi assez piquant et très instructif de voir ce géomètre prendre contre Pascal la défense de la casuistique et des casuistes. Mais enfin, il faut bien avouer que, si nous ne connaissions Pascal que par ce volume, nous nous en ferions une idée fort incomplète.

Avec M. Sully Prudhomme*, c'est un poète,

1. La vraie Religion selon Pascal : Recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives a la religion, suivie d'une analyse du Discours sur les Passions de Vamour, par Sully Prudhomme. Un vol. in-S", Paris, Âlcan, 1905.

mais un poète philosophe qui s'attaque à Pascal. M. Sully Prudhoirime, en effet, n'est pas seulement le poète des Solitudes et des Vaines tendresses^ il est aussi l'auteur d'une étude sur le Problème des causes finales et d'un livre intitulé Que sais-jef Examen de conscience philosophique. Il a publié eii tête d'une traduction en vers du premier livre 3e Lucrèce Une longue Préface qui a été remarquée et louée par Renouvier. «t Ce travail, disait de son côté Scherer, est tout simplement l'un des esiSaîs les plus hardis, les plus rigoureux et les plus lucides que la spéculation contemporaine ait produits. Que le même écrivain ait écrit les Solitudes et rédigé la Préface dont je parle, c'est l'un des faits extraordinaires de notre temps. » J'ai peur qu'on n'en puisse dire autant de son récent ouvrage sur la vraie Religion selon Pascal, Le livre, à dire vrai, est moins un livre qu'un recueil d'études composées à des dates différentes et parfois, à ce qu'il semble, d'inspiration assez diverse. De là des redites et un certain manque d'unité que l'auteur, — qui est le scrupule et la probité mêmes, — n'a point cherché à masquer ou à faire disparaître, mais qui nuisent un peu à la parfaite clarté de l'ensemble.

On peut distinguer dans cet ouvrage trois principaux éléments : d'abord, un nouvel essai de restitution de « l'ordonnance purement logique » des Pensées relatives à la religion; puis, une étude sur la « psychologie » de l'auteur des Provinciales ; et enfin, un jugement sur la « religion » de Pascal et

sur le dogme catholique. La restitution tentée par M. Sully Prudhomme est intéressante, comme toutes les tentatives du même genre ; mais, comme toutes les tentatives du même genre aussi, elle comporte une large part de « subjectivisme » ; et, dans Tensemble, elle parait moins satisfaisante que celle de M. Brunschvicg, laquelle, d'ailleurs, on ne sait trop pourquoi, a l'air d'être ignorée du poète. Ses réflexions sur Pascal ne manquent parfois ni d'ingéniosité, ni de pénétration : on les voudrait seulement plus liées et exprimées sous une forme plus ramassée et plus vigoureuse. Mais c'est surtout dans la discussion des théories pascaliennes et des conceptions chrétiennes que ce travail parait contestable, et, pour dire le mot, assez faible. Il y aurait, pour et contre le catholicisme, autre chose à dire que ce qu'en a dit M. Sully Prudhomme. II est trop facile, pour critiquer tel ou tel dogme, d'en aller chercher la définition dans le Catéchisme du diocèse de Paris, et, sans autrement s'enquérir des interprétations et des commentaires de la théologie traditionnelle, des explications de la théologie positive, de raisonner sur cette simple formule, et d'en faire apparaître ce qu'on croit y voir d'intime contradiction. Cette méthode rappelle de trop près les procédés simplistes de la critique religieuse du xviii'' siècle; et Ton éprouve quelque peine à voir un esprit aussi délicat et aussi élevé que celui du poète de la Justice s y attarder et s'en satisfaire. Ajouterons-nous que la conception de la science qu'il oppose aux données de la révélation chrétienne est

entièrement périmée de nos jours et qu'elle est abandonnée de tous les savants qui pensent? Il semble donc que, sur ces divers points, sur quelques autres encore, M. Sully Prudhomme n'ait pas suffisamment renouvelé les positions de sa jeunesse. « Bien que l'auteur de cet essai, nous dit-il, n'ait pas persévéré dans ses premières croyances, dans ses premiers actes de foi irréfléchis, son ouvrage pourra être lu sans aucune prévention par les chrétiens demeurés fidèles à leurs Eglises respectives. » Le scrupule est touchant; et touchant aussi le désir qu'exprime le poète que son entreprise d'une restitution de l'ordre logique des Pensées soit « très profitable à ces chrétiens ». Elle l'eût été bien davantage, et pour tout le monde, si, rencontrant devant lui « la question controversée du conflit entre le dogme catholique et la raison », il l'avait reprise et discutée dans les termes exacts où elle se pose à la pensée contemporaine.

Venant à parler dans sa Préface de l'édition des Pensées publiée par M. G. Michaut, M. Sully Prudhomme s'exprime ainsi : « Cet ouvrage, précédé d'une lumineuse introduction, nous a fourni un précieux contrôle. » M. Michaut a depuis réimprimé en un volume à part, en l'enrichissant de nombreuses notes et de précieux appendices, l'étude sur les Epoques de la pensée de Pascal * qui formait Y Introduction de sa grande édition des Pensées. Cette étude, d'une allure un peu lente,

1. G. Michaut, les Époques de la pensée de Pascal, 2* édition revue et augmentée, 1 vol. in 16, Paris, Fontemoing, 1902.

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mais solide, judicieuse et bien informée, constitue l'une des meilleures biographies psychologiques que nous ayons encore de l'auteur des Provinciales, M. Michaut a essayé de faire la synthèse de tout ce que l'on savait de positif et de précis sur Pascal, et de retrouver, à travers ces documents qu'il interprète et qu'il commente avec beaucoup de sagacité, la succession des divers états d'esprit et d'âme par lesquels a passé le grand écrivain durant sa vie si courte et si remplie tout ensemble. On pourra, sur certains points de détail, pousser peut-être plus avant que M. Michaut et creuser plus profondément ; on pourra, sur d'autres, discuter quelques-unes de ses conclusions; dans l'état actuel des faits connus et des textes, il sera difficile de ne pas reconnaître presque toujours la sagesse de ses interprétations. Et comme, d'ailleurs, il nous fournit tous les moyens de vérifier ses dires, cet excellent travail demeure comme le point de départ à peu près indispensable de toutes les études ayant Pascal pour objet.

Nous n'en dirons pas autant du livre que M. Souriau a consacré à Pascal dans la Collection des classiques populaires^. Non qu'il n'y ait dans ce livre une étude fort consciencieuse du sujet, un vif et louable désir d'impartialité, et, çà et là, des renseignements et des observations dont on peut faire son profit. Mais l'auteur y soutient une thèse qui parait bien paradoxale. M. Souriau a fait

1. Pascal, par M. Maurice Souriau, i vol, in-S", Paris, i897; Société française d'imprimerie et de librairie.

une découverte : il a trouvé que Pascal était janséniste, et c'est par le jansénisme qu'il explique toute l'œuvre de Pascal, et en particulier les Pensées. Il ne va pas « jusqu'à dire que, si Pascal avait eu le temps de parfaire son ouvrage, toute la fin eût été comme une suprême Provinciale », et il convient que «ce serait une pure hypothèse en l'air ». Mais, en fait, il n'établit pas une très grande différence entre les Provinciales et V Apologie', il écrit en propres termes : « Les Pensées sont surtout une exposition du jansénisme exaspéré, un nouvel Augustinus revu et considérablement aggravé »; il déclare, — car il a le style volontiers imagé, — que « le pascalisme s'éloigne autant du christianisme que le soleil d'hiver, vu au travers des brouillards de la Normandie, diffère du plein soleil du Midi, en été ». En un mot, il fait des Pensées, pour une large part, une pure et simple reprise des Provinciales, Et il aboutit à cette conclusion : « A la reconstitution traditionnelle de V Apologie^ qui en faisait une superbe église gothique, origir nale, audacieuse, illuminée par de larges et éclatantes verrières, grande ouverte à la foule des fidèles, qu'elle appelle par le chœur de ses cloches sonnant gaîment à toute volée, je propose de substituer la vision suivante : le monument achevé se dresse devant nous, formidable, comme une abbaye du moyen âge : moitié temple et moitié forteresse. On prie à l'intérieur, dans des cryptes où d'étroites ouvertures, meurtrières plutôt que fenêtres, laissent filtrer une lueur triste; mais sur-

tout la garnison, peu nombreuse, se bat en désespérée contre Fennemi du dehors, tandis que du beffroi tombe comme un gémissement la note lugubre du glas. Ce n'est pas la bannière fleurdelisée de l'Église qui flotte sur le donjon : c'est le drapeau noir du jansénisme. » Cette « vision » a de quoi séduire une imagination de romantique; mais pourquoi faut-il que ni la lecture intégrale des Pensées, ni les témoignages contemporains ne puissent nous permettre de nous en accommoder*?.

1. M. Souriau veut à tout prix que l'unique raison qui ait fait écarter par la famille de Pascal le Discours de Pilleau de la Chaise soit le silence de ce dernier sur l'intention polémique de VApologie, et s'il regrette qu'Etienne Périer, dans sa Préface, « n'indique pas avec une absolue netteté toute l'idée maîtresse du livre >», il y relève avec joie la discrète allusion aux jésuites, et il voit dans ces quelques lignes « le passage capital où la famille va rétablir bon gré mal gré la pensée essentielle de V Apologie », La conjecture est ingénieuse; mais on voudrait savoir sur quels témoignages, sur quels textes précis elle s'appuie. C'est là, selon nous, interpréter d'une façon bien arbitraire ce mot d'une lettre de Mme Périer au médecin Vallant sur le Discours de Filleau de la Chaise, qui « ne contenait rien, déclare-t-ellc, de toutes les choses que nous voulions dire, et en contenait plusieurs que nous ne voulions pas dire »». A cette interprétation de M. Souriau il nous suffira d'opposer ce fragment d'une lettre de Brienne à Mme Périer : « Vous souhaitez qu'on dise positivement (|ue ce sont de petits morceaux de papier (ju'on a trouvés mal écrits et que c'étaient les premières expressions des pensées qui lui venaient lorsqu'il méditait sur son grand ouvrage contre les athées; que ni lui ni personne n'a repassé dessus que pour les mettre en ordi-e seulement; qu'on a encore les originaux en la manière qu'on les a trouvés, etc. On dira tout cela.... * — 11 n'est pas ici, on le voit, question des jésuites, lesquels, assurément, eussent été visés dans V Apologie, mais accessoirement, et non pas essentiellement ; et, conformément à la tradition, c'est donc bien • contre les athées » avant tout que Pascal se proposait de diriger tout le principal effort de son argumentation.

Tout autre est le Pascal^ que Adolphe Hatzfeld a publié dans la Collection des Grands Philosophes, Fin lettré, philosophe même de vocation, lexicographe de rare valeur, Hatzfeld était un esprit de haute distinction et de vaste culture, et qui peutêtre, extérieurement du moins, n'a pas donné toute sa mesure ni rempli tout son mérite. Taine, qui avait été l'un de ses premiers élèves, faisait de lui le plus grand cas : « Si je réussis plus tard, lui écrivait-il un jour, ce sera grâce à vos leçons, car vous m'avez appris à travailler et à conduire mon esprit, et vous me serez utile dans l'avenir autant que dans le présent ». Et plus tard encore ; c( J'ai passé par bien des mains, mais mon premier maître a laissé sa marque dans ma pensée et dans mes écrits ». D'origine Israélite, il passait pour avoir été converti au catholicisme par Pascal. Peu après l'édition Faugère, il avait proposé à Cousin de publier, en collaboration avec lui, les Pensées dans l'ordre indiqué par Etienne Périer. Le projet n'avait pas abouti; mais Pascal n'en était pas moins demeuré l'un de ses auteurs favoris, l'un de ceux avec lesquels il avait le plus vécu. La mort, malheureusement, si elle lui a laissé le temps d'achever son livre, ne lui a pas permis de le revoir et d'en corriger les épreuves, ni, par conséquent peut-être, de le porter à son dernier point de perfection. Tel quel, Touvrage est d'un réel intérêt. D'abord, l'étude de l'œuvre scientifique de Pascal

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