Pascal, par Emile Boutroux, 1 vol. ih-16; Hachette
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PASCAL ET LA CRITIQUE CONTEMPOïlAINE. 37
OU, du moins, Ton voudrait qu'il en eût un peu moins Tair : ne va-t-il pas jusqu'à paraître justifier le mot célèbre de Pascal, et qu'on lui a reproché avec raison : « Je ne suis pas de Port-Royal »? On • eût souhaité peut-être aussi que le dédoublement de ces 4eux pensées eût lieu à la fin, et qu'après avoir si profondément pénétré et compris Pascal, l'historien, le philosophe portât sur la personne et sur l'œuvre de Pascal un ferme et décisif jugement de fond. Enfin, n'est-il pas arrivé parfois à M. Boutroux d'interpréter avec une certaine hardiesse conjecturale les états d'âmes successifs de Pascal? Je ne suis pas absolument sûr, pour ma part, que la conversion définitive de Pascal ait été tout à fait telle que M. Boutroux l'a « reconstituée » dans le très beau, dans l'admirable chapitre qu'il a consacré à cette question. Mais ce sont là des objections de détail qui n'entament en rien la haute et rare valeur de l'ensemble. Quand on songe aux difficultés de toute sorte, — difficultés d'exécution surtout, — que rencontrait le dessein de M. Boutroux, on ne peut qu'être frappé de Taisance avec laquelle il les a le plus souvent surmontées. Il est toujours délicat de se placer pour ainsi dire dans une âme étrangère pour en étudier et pour en revivre la vie intérieure; et, quand cette âme est celle de Pascal, Tentreprise a de quoi décourager les plus hardis. M. Boutroux a eu cet heureux courage, et le portrait qu'il nous a tracé de son héros est au total le plus complet, le plus intime en quelque sorte, et le plus ressemblant que nous ayons encore.
Dans les dernières pages de son livre M. Boutroux soulève discrètement une question qui se pose comme d'elle-même au terme de cette revue des derniers travaux relatifs à Pascal. Pourquoi a-t-on tant écrit depuis quelques années sur l'auteur des Pensées? Pourquoi a-t-on tant de fois réédité ses œuvres? Pourquoi, en un mot, Tétudie-t-on de nos jours avec une ferveur et une piété si singulières?
Un fait tout d'abord est à signaler, que nous avons déjà noté au passage. Visiblement, ce qui attire nos contemporains dans l'œuvre de Pascal, ce sont les Pensées beaucoup plus que les Provinciales. Certes, les Provinciales demeurent une œuvre de tout premier ordre; mais il est indubitable qu'elles ont un peu vieilli. En dehors de l'intérêt littéraire et historique qu'elles nous présentent toujours, et qui est considérable, il semble que les « honnêtes gens » d'aujourd'hui aient moins de raisons de se passionner pour elles que ceux du temps de Pascal. Il nous faut un certain effort pour entrer pleinement dans l'état d'esprit qu'elles requièrent et qu'elles entretiennent. Les questions qu'elles agitent nous paraissent moins essentielles, moins vitales, moins actuelles qu'on ne l'a parfois prétendu. Surtout, nous sommes moins sûrs qu'autrefois que, sur le fond du débat, Pascal ait toujours raison contre ceux qu'il a
si éloquemment combattus. Les problèmes ont changé d'aspect depuis vingt ans. Des travaux comme ceux de Molinier et de Joseph Bertrand, d'Henry Michel et de M. Thamin ont déplacé les points de perspective. Quand nous rencontrons ce mot de Havet : « Casuistique et morale relâchée sont choses inséparables », nous sourions, et nous nous demandons s'il a non seulement étudié, mais simplement compris la question même qu'il tranche. Il y avait une casuistique stoïcienne; il y a une casuistique kantienne; et ni le stoïcisme, ni le kantisme n'ont jamais passé pour être des « morales relâchées ». Ce sont là des préjugés de « victimes du Deux-Décembre » que nous ne pouvons plus partager. Trop neuf dans ces sortes de questions, et entraîné d'ailleurs par l'esprit de parti, Pascal, malgré tout son génie, n'a pas, philosophiquement parlant, réalisé l'œuvre d'éternelle justice et d'absolue vérité dont on l'a loué imprudemment quelquefois. Et s'il n'était l'auteur que des Provinciales, qui sait si, dans un avenir assez prochain, on le lirait, — en dehors des histoiiens et des critiques, — beaucoup plus qu'on ne lit, de nos jours même, la Satire Ménippée ou les Pamphlets de Paul-Louis Courier?
Mais il est, — heureusement pour lui et pour nous, — l'auteur des Pensées, Et c'est bien décidément à cette œuvre inachevée que vont les préférences, les admirations, le culte pieux des générations montantes. Et la question que nous posions tout à l'heure reparaît sous une forme nouvelle.
Pourquoi aimons-nous le Pascal des Penséesf Pourquoi ni les éditions qu'on nous en donne, ni les interprétations qu'on nous en propose n'épuisent-elles notre curiosité , ne lassent-elles notre attention, et n'usent-elles notre patience?
Il semble que ce qui nous attire dans les Pensées^ ce soit tout d'abord l'incomparable maîtrise de l'écrivain. « L'homme, a dit Pascal, est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous » ; et peut-être, dans cette saisissante et profonde formule, nous a-t-il livré le secret de ce style dont personne peut-être en notre langue n'a égalé la puissance et la variété. Le style de Pascal, — et c'est peut-être la meilleure définition qu'on en puisse donner, — a ceci d'admirable qu'il « s'accommode à tous nos besoins », et qu'il les c( remplit » tous. Logique, ironie, éloquence, poésie, mépris, colère, pitié, tendresse, il prend tous les tons; toutes les formes de la pensée, toutes les nuances du sentiment, il les exprime avec une aisance, avec une justesse et avec une force qui tiennent véritablement du prodige. Nous autres, médiocres écrivains que nous sommes, notre expression reste toujours en deçà et au-dessous de notre pensée : elle en est un pâle reflet, un écho lointain et affaibli, et nous nous lamentons de ne savoir rendre avec des mots ce que nous croyons sentir en nous de profond et de rare. Pascal, lui, a l'expression adéquate : c'est la pensée même qui, comme la déesse antique, jaillit tout armée du cerveau de l'écrivain. De là la vigueur ramassée de ce
style; de là sa force de persuasion et d'émotion, et ce que je voudrais pouvoir appeler sa capacité de vibration et d'ébranlement. Il est telle parole de Pascal qui entre en nous avec une telle force irruptive que, de longues années durant, aux heures de rêverie solitaire, nous l'entendons retentir encore au fond de notre âme. — « Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne du plaisir des sens, quils s'en soûlent et quils y meurent. » Je défie bien quiconque a lu ceci pour la première fois de n'en avoir pas reçu comme une véritable secousse physique. C'est le geste réprobateur du Dieu d'Israël qui abandonne son indigne créature; c'est l'accent irrité du prophète hébreu qui repousse et qui condamne. — Et ceci : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Peut- on, avec moins de mots, plus fortement exprimer l'épouvante et Tabandon de l'homme qui cherche Dieu dans « tout l'univers muet » et qui ne l'y trouve pas? — Ailleurs enfin, ce sont les paroles ineffables du « Dieu d'amour et de consolation » qui pacifie et qui relève : « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé.... J'ai pensé à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi.... Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu donnes des larmes.... Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures.... r> — Quelle poésie, quelle douceur et quelle tendresse ! Quelle âme que celle qui trouve de pareils accents! Et quel prestigieux écrivain que celui
qui sait en prolonger en nous le contagieux frémissement!
Il y a un trait par où le style de Pascal intéresse plus particulièrement peut-être notre sensibilité contemporaine. Nous n'avons pas impunément traversé le romantisme et le naturalisme. Au contact des œuvres sorties de ces deux écoles, nous avons contracté une invincible horreur du style abstrait. Nous voulons que les écrivains s'adressent à notre imagination en même temps qu'à notre raison ; nous exigeons d'eux qu'ils mettent sous nos yeux les choses mêmes dont ils parlent; et plus les images qu'ils nous en fourniront seront nettes, vives et familières, plus nous leur saurons gré de correspondre ainsi à nos goûts et à nos désirs. Et cela est si vrai que, parmi les grands écrivains du passé, nos préférences vont précisément à ceux qui, d'instinct, ont réalisé notre idéal d'aujourd'hui : elles vont à Saint-Simon et' à La Fontaine, à Molière et à Bossuet; elles vont surtout à Pascal. Celui-ci l'avait bien prévu. « La manière d'écrire d'Epictète, de Montaigne et de Salomon de Tullie [à savoir Pascal lui-même] est la plus d'usage, qui s'insinue le mieux, qui demeure le plus dans la mémoire, et qui se fait le plus citer, parce quelle est toute composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie. » C'est cela même. Rien d'artificiel et de convenu dans ce style; rien d'académique et de compassé ; tout y est concret, et tout y est vivant. La brusque familiarité des tours, la hardiesse saisissante et l'éclat des images, le réalisme même
de l'expression, tout cela nous attire et nous ravit, et nous pardonnons à Port-Royal d'avoir cru devoir orner un peu cette simplicité et parer cette négligence, puisque les scrupules mêmes des pieux solitaires ont permis aux éditeurs modernes de retrouver et de nous rendre sinon un nouveau Pascal, du moins un Pascal plus vivant encore, plus naturel et plus intime, et dont la langue même fût en conformité plus étroite encore avec celle que nous parlons K
La conformité n'est pas moins étroite, elle est plus significative encore entre les idées de Pascal et les nôtres. Si grand cas que nous fassions du style, nous en faisons un plus grand encore de la pensée;
1. Voici un exemple assez curieux des retouches, si contraires à nos habitudes modernes, que le goût timoré de Port-Royal a fait subir au texte de Pascal : c'est à propos de la pensée dont j'ai cité tout à l'heure le début : « ... Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens, qu'ils s'en soûlent et qu'ils y meurent. Mais ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, qui n'ont de déplaisir que d'être privés de sa vue, qui n'ont de désir que pour le posséder, et d'ennemis que ceux qui les en détournent, qui s'affligent de se voir environnés et dominés de tels ennemis, — qu'ils se consolent. Je leur annonce une heureuse nouvelle : il y a un libérateur pour eux; je le leur ferai voir; je leur montrerai qu'il y a un Dieu pour eux; je ne le ferai point voir aux autres. Je ferai voir qu'un Messie a été promis, qui délivrerait des ennemis; et qu'il en est venu un pour délivrer des iniquités, mais non des ennemis. >» — Port-Royal n'a point reculé devant l'expression : qu'ils s'en soûlent (le mot soûler, d'ailleurs, était noble au xvii* siècle). Mais, en revanche, le lyrisme triomphal de l'admirable mouvement qui suit l'a un peu effarouché : Je leur annonce une heureuse nouvelle.., je leur ferai voir,., je montrerai..,; je ne ferai pas voir aux autres. Je ferai voir.., — Port-Royal imprime tout simplement : « Qu'ils se consolent; il y a un libérateur pour eux; il y a un Dieu pour eux. Un Messie a été promis pour délivrer des ennemis; et il en est venu un pour délivrer des iniquités, mais non pas des ennemis. »
et nous admirerions moins Pascal s'il n'était pas, selon le mot d'un de ses interprètes, M. Brunschvicg, « un penseur tel que les temps modernes n'en ont pas eu de plus profond ». Qu'on ouvre au hasard le recueil des Pensées. On y rencontre à profusion des mots qui frappent par leur profondeur et leur justesse, et dont il semble que la réflexion n'épuisera jamais le sens et la portée. Observations sur l'homme et sur la vie, sur la nature et sur la science, sur la morale et sur la société, sur l'art et sur la philosophie, on trouve de tout cela dans ce petit volume, et tout cela exprimé avec une vigueur de concision, avec un je ne sais quoi de direct, de plein et de définitif qui en redouble la puissance suggestive. A quoi bon citer? A quoi bon rappeler des formules qui sont dans toutes les mémoires? Il semble vraiment que cet homme soit allé au fond de toutes les questions qui peuvent intéresser rhomme, et que, de chacune de ses explorations à travers le monde moral, il ait rapporté des lumières nouvelles. Plus on voudra réfléchir par exemple à la célèbre distinction entre 1' « esprit géométrique » et 1' « esprit de finesse », ou à la théorie des « trois ordres », plus on les trouvera riches de signification, plus l'on verra s'en dégager d'infinies conséquences. Mais il y a plus. Pascal ne s'est pas contenté de formuler « sous l'aspect de l'éternité » des idées vraies d'une vérité éternelle; il était doué d'une telle force de pensée, il avait une telle capacité d'invention qu'il lui est arrivé non seulement de pressentir, mais encore
d'exprimer avec une singulière netteté des conceptions toutes contemporaines. — On a rapproché non sans raison le procédé logique de Pascal qui consiste essentiellement à opposer deux thèses contradictoires, deux vérités partielles et incomplètes, et à en chercher la justification dernière dans un point de vue supérieur qui les domine en les unifiant, de la dialectique de Hegel qui procède également par thèse, anlilhèse et synthèse; et ce n'est pas la seule idée hégélienne que Ton trouverait dans Pascal. — Voici maintenant du Darwin ou du Spencer : « Les pères craignent que Tamour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une seconde nature, qui détruit la première. Mais qu'est-ce que nature? Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle? fax grancTpeur que cette nature ne soit ellemême quune première coutume^ comme la coutume est une seconde nature*. » — Voici du Taine : « Talent principal^ qui règle tous les autres » : c'est exactement. la fameuse théorie de la. faculté maitresse^. — Les discussions récentes sur a les faillites
1. « La nature de l'homme, dit encore Pascal, n'est pas d'aller toujours, elle a ses allées et ses venues... La nature agit par progrès, Uns et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais, etc. Le flux de la mer se fait ainsi... >• ~ N'est-il pas bien remarquable de le voir s'inscrire déjà en faux contre la conception du progrès rectiligne^ si chère aux philosophes du xvni® siècle, et en arriver, par une vue de génie, aux théories toutes contemporaines de nos évolutionnistes sur la régression : Uns et reditus?
2. Cf. encore la pensée suivante : « Il y a un certain modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous
partielles de la science » sont comme enveloppées dans plus d'une pensée^ notamment dans celle-ci : « La science des choses extérieures ne me consolera pas de Fignorance de la morale au temps d'affliction; mais la science des mœurs me consolera toujours de l'ignorance des choses extérieures » . On pourrait multiplier lés rapprochements et les exemples. En vérité, ce penseur mort il y a plus de deux siècles nous est plus contemporain que tel autre qui vit encore. Comment ne le lirions-nous pas avec passion? Nulle pensée n'est plus excitatrice et plus fécondante; nulle n*éclaire de plus vives lueurs tous les problèmes qu'elle a remués; et nous retrouvons en elle, sous la forme la plus précise et la plus actuelle, Técho de toutes nos préoccupations.
C'est dire que, plus encore que le grand écrivain et le profond penseur, ce qui nous attire en lui, c'est le philosophe religieux et l'apologiste. Car le Pascal des Pensées, il ne faut pas l'oublier, est avant tout un apologiste du christianisme. C'est là que, dans son œuvre, tout devait converger ; c'est à une démonstration de la vérité de la religion que tout devait aboutir; c'est à renouveler et à fortifier nos raisons de croire qu'il voulait travailler; c'est à toucher des « libertins », à convaincre des « athées », à conquérir à son Dieu de nouvelles âmes, c'est à
plaît Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : soit maison, chanson, discours, vers, prose, femme, oiseaux, rivières, arbres, chambres^ habits, etc. Tout ce qui n'est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goût bon... >» — On a reconnu là la théorie que Taine a rendue célèbre sous le nom de modèle idéal.
convertir y en un mot, qu'il voulait faire servir tous les dons qu'il sentait en lui. « Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire. » Que parlions-nous tout à l'heure de son génie de style et de sa profondeur de pensée ! Pascal estime que tout cela a ne vaut pas une heure de peine ». Ou plutôt, si, plus que personne, il a ambitionné la gloire de bien écrire, c'est qu'il sait quelle est la valeur persuasive du style ; s'il a exprimé sur toutes sortes de questions des idées fortes et neuves, c'est que ces idées étaient un acheminement à la grande démonstration qu'il voulait tenter. Mais tout cela est pour lui un moyen, et non une fin. Son objet propre, essentiel, c'est l'étude du problème religieux et apologétique; c'est à poser ce problème dans toute sa force et dans toute sa rigueur, c'est à en élucider toutes les données, à en éclairer tous les aspects qu'il a employé toutes les ressources de son incomparable génie. A force de sincérité et de logique, ruiner ou diminuer tout au moins les difficultés de croire, rapprocher de lui l'incrédule, et, dans la mesure où un homme peut travailler au salut de ses frères, frayer et préparer les voies à la grâce, voilà manifestement ce qu'a voulu faire Pascal, et ce qui a été pour lui, dans les dernières années de cette vie douloureuse, « l'œuvre uniquement nécessaire ».
Et c'est précisément ce qui nous le rend particulièrement cher. 11 est devenu banal d'obsei'ver que le problème religieux préoccupe étrangement la pensée contemporaine. Autant, il y a vingt-cinq ou trente ans, ces questions intéressaient peu ceux qui se piquaient de penser, autant aujourd'hui elles sont redevenues actuelles et vivantes. Une philosophie aussi timide qu'elle était verbeuse, aussi superficielle qu'elle se croyait habile, Téclectisme, — puisqu'il faut l'appeler par son nom, — avait cru supprimer le problème en accumulant les nuages et en multipliant les phrases. Elle a démontrait )i> l'existence de Dieu, — et quel Dieu! celui de Voltaire et deBéranger, le a Dieu des bonnes gens », pour tout dire, — dont elle limitait d'ailleurs prudemment la puissance; elle «prouvait» l'immortalité de l'âme; elle fondait une a religion naturelle » ; elle esquivait d'ailleurs la question de la révélation et celle de la transcendance du christianisme; l'ombre de Platon et celle d'Aristote, celle de Descartes et celle de Bossuet étaient invoquées ensemble ou tour à tour, et l'on tenait pour des « sceptiques » tous ceux qui, dans le présent ou dans le passé, se montraient réfractaires à la foi nouvelle. Pendant près d'un demi-siècle, la langue dont on a pu dire qu'il y a une probité attachée à son génie abrita toutes ces équivoques. Quand on se réveilla de ce long sommeil philosophique, on s'aperçut que les questions religieuses, bien loin d'avoir été comme définitivement éconduites des préoccupations des hommes, reparaissaient plus graves et plus angois-
santés que jamais. De tous côtés on se reprit à les étudier avec une singulière ardeur. Il n'est personne de nos jours qu'elles laissent indifférent. Les esprits les plus dégagés de toute attache confessionnelle, au lieu d'en nier l'importance, comme ils n'y eussent point manqué jadis, sont les premiers à donner Taxemple d'une étude sinon toujours impartiale, du moins toujours passionnée et toujours attentive ; et sous nos yeux, des hommes politiques, — on sait avec quel succès, — s'improvisent tous les jours théologiens ou canonistes. Faisant écho à ce mouvement général des esprits, on a même vu se produire en ces dernières années quelques-unes des évolutions morales les plus curieuses dont l'histoire des idées ait gardé le souvenir. On peut en sourire ou s'en plaindre : on ne peut nier, — car il y a des faits qui sont indéniables, — que l'inquiétude religieuse soit un des traits dominants de notre temps. Dans ces conditions, il était inévitable que l'on revînt à Pascal. Pascal avait été l'une des victimes de l'éclectisme. Cousin avait eu le mérite de remettre en honneur le texte original des Pensées ; mais, avec sa fougue habituelle, il s'était aussitôt empressé de dénoncer le « scepticisme » de leur auteur; et, sans prendre garde à l'équivoque du terme, on l'en avait cru sur parole. On ne s'était pas rendu compte que Pascal n'était « sceptique » qu'à l'égard de l'éclectisme; et, de fait, il n'était pas besoin d'être clairvoyant pour lire à presque toutes les pages des Pensées la condamnation formelle des théories favorites de Victor Cousin. « Le déisme.
presque aussi éloigné de la religion chrétienne que Talhéisme qui est tout à fait contraire » : voilà de ces pensées que Cousin n'a jamais pu pardonner à Pascal, et il était naturel que Pascal, le vrai Pascal, bénéficiât de la juste réaction qui s'est produite contre la pseudo-philosophie de Victor Cousin. D'autre part, à étudier comme on le fait à notre époque les questions religieuses, on ne pouvait manquer d'interroger l'homme qui, peut-être, dans les temps modernes, les a posées avec le plus de force et de profondeur. Un théologien protestant, Auguste Sabatier, n'a-t-il pas pu dire : « Une histoire des destinées des Pensées de Pascal serait l'histoire à peu près complète de la philosophie religieuse en France dans les trois derniers siècles »? Et un philosophe catholique , l'abbé Laberthonnière , de s'écrier à son tour en parlant de Pascal : « Et qui donc a scruté comme lui, avec une pareille hardiesse, les fondements de toutes choses, et surtout les fondements de la religion? » Et cela est vrai. Sur la question de la croyance, sur celle des rapports de la raison et de la foi, des différents ordres de connaissances et de certitudes, sur celle de la révélation et du surnaturel, bref, sur toutes les questions qui sont comme à la base de toute enquête de ce -genre, Pascal abonde en vues qui rejoignent exactement les conclusions actuelles de la psychologie et de la philosophie religieuses*.
1. Dans son beau livre sur Newman, Essai de biographie psychologique (Paris, Bloud, 1906), M. Tabbé Brémond remarque justement que Pascal est presque le seul des grands écrivains et
Voici, par exemple, une remarque qui ruine par avance la plupart des objections dont a vécu la critique du xviii® siècle et celle même du xix® : « Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles ; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d'intérieur et d'extérieur *. » C'est la gloire de Pascal d'avoir si profondément repensé sa religion que son œuvre s'est comme insérée dans la définition de la religion même.
Un autre trait le rapproche encore de nous. Il est incontestable que nous savons gré à Pascal, non seulement d'avoir deviné et formulé, en matière religieuse, nos conceptions toutes contemporaines, mais encore d'avoir traité ces questions non pas en théologien de profession, mais en c< honnête homme ». « Ceux-là honorent bien la nature, écrit-il quelque part, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie. » Il sentait bien que c'était là une partie de sa force. c( Lorsqu'on entend les prédicateurs, disait un jour Bossuet, je ne sais quelle accoutumance malheu-
penseurs français que connaisse bien Newman, dont il s'inspire^ et. qu'il cite volontiers. Le pascalianisme et le newmanisme contemporains sont, à n'en, pas douter, deux faits du même ordre. — Voir, à ce propos, dans les œuvres d'un des amis de Newman restés anglicans, le doyen Church, un remarquable sermon sui* Pascal (R. W. Church, Pascal and other sermons, London, Macmillan, 1896, p. 1-24).
1. Ce pourrait être comme l'épigraphe du livre du P. Tyrrel, traduit en français par M. Augustin Loger, la Religion extérieure^ Paris, Lecoffre.
reuse de recevoir par leur entremise la parole de l'Évangile, fait qu'on l'écoute plus nonchalamment. On s^attend qu'ils reprendront les mauvaises mœurs; on dit (iuU$ le font (Voffice\ et l'esprit humain indocile y fait moins de réflexion. Mais quand un homme que Von croit du monde, simplement et sans affectation, propose de bonne foi ce quil sent de Dieu en lui-même, quand il ferme la bouche à un libertin qui fait vanité du vice, ou qui raille impudemment des choses sacrées, encore une fois, chrétiens, qu'une telle conversation, assaisonnée de ce sel de grâce, a* de force pour exciter l'appétit et réveiller le goût des biens éternels! » Pascal est venu réaliser le vœu de Bossuet. Il a vécu dans le monde; il sait comment s'y posent les questions, et quel tour il faut donner à son argumentation pour se faire écouter et pour convaincre. Il a vu des « libertins » réels et vivants ; il a discuté avec eux; il connaît leur état d'esprit ; il s'est rendu compte que les syllogismes de l'École n'ont le plus souvent sur eux aucune prise ; et il estime, — car il est géomètre et logicien, — qu'ils ont parfois raison de penser que tel ou tel d'entre ces raisonnements sont dépourvus de toute force probante. Ces arguments-là, lui, Pascal, il les sacrifie sans pitié; et à ceux qu'il conserve, il donné un air de nouveauté et d'imprévu, qui en redouble la puissance de persuasion. De là cet accent tout chrétien, certes, mais très laïque de son Apologie', de là cet air d' « honnêteté », et cette probité intellectuelle qui dédaigne les triomphes trop faciles, et d'ailleurs illusoires, et
qui, loin de dissimuler les difficultés, les souligne et les accuse, plus éprise de vérité et de franchise que d'habileté, moins soucieuse de réfuter des abstractions que de conquérir des âmes. De là enfin ce je ne sajs quoi de vécu, de concret, de positif, qui répond d'une manière si complète aux exigences de notre réalisme. Par delà les livres et les sophismes à discuter, Pascal a vu des hommes à réduire; et il a jeté sur ses contemporains un regard si aigu et si perçant que, par delà les hommes de son temps, il a atteint ceux du nôtre*. Pascal a bénéficié enfin du mouvement tournant que nous voyons se produire dans l'apologétique contemporaine^. Pour mieux répondre aux préoccu-
1. Il n'est pas jusqu'à l'exégèse où Pascal, rien qu'en s'y appliquant, n'ait jeté de lumineux et décisifs coups de sonde. C'est du moins l'avis d'un écrivain particulièrement compétent, le P. Lagrangc, dans un très curieux et pénétrant article de la Retyae biblique (octobre 1906) sur Pascal et les Prophéties messianiques. « Au cours d'études assez prolongées sur les prophéties, écrit-il, nous avons été vivement frappé de ce que les Pensées contenaient sur ce point de fécond et de décisif, on dira même, si Von veuty d'actuel. * Quelle est exactement, au regard de la critique moderne, « la force probante •» de ces prophéties, et en quoi consiste-t-elle? « Pascal, nous dit le P. Lagrange, a entrevu, il a vu, il a proclamé la vraie solution, et les brèves notes qui la contiennent sont peut-être ce qu'il a écrit de plus beau. » Et il cite, et il commente avec « ivresse -un certain nombre de pensées (voir notre édition : VIII, 11; X, 8, IG, 18; XI, 14, 16; XIl, 16, 26, 29; XUl, 20, ou édition Brunschvicg, n**' 571, 639, 675, 678, 729, 733, 772, 783, 838), d'où il résulte que, d'après Pascal, toutes les prophéties sont essentiellement relatives à l'avènement d'un ordre spirituel nouveau, celui de la charité ou de la sainteté. Or, il est incontestable que cette prédiction a été réalisée par le christianisme et par le seul christianisme. Le P. Lagrange estime que la preuve ainsi conçue « est vraiment solide, et la seule qui puisse faire impression sur un esprit armé de toutes ces forces de résistance que la culture moderne oppose trop souvent à l'action vivifiante de la foi. »
2. Sur cette question, on ne saurait rien lire, à notre avis, de
pations croissantes de la pensée laïque, Tapologétique, — des discussions récentes ont mis ce fait très nettement en lumière, — l'apologétique, en ces dernières années, a renouvelé ses procédés et rajeuni ses méthodes. Elle a pris résolument contact avec la philosophie moderne, et elle a constaté qu'en bien des cas cette philosophie, dont on avait tant médit sans toujours la bien connaître, avait travaillé non pas contre elle, mais pour elle. Elle a donc emprunté à cette alliée involontaire un peu de son esprit et quelques-unes de ses conclusions. A cette école, elle a appris à laisser tomber certains arguments vieillis qui n'ont peut-être jamais bien porté, mais qui, assurément, ne portaient plus; elle s'est pénétrée d'une dialectique plus souple, plus vivante, moins abstraite, plus conforme au mouvement même de la pensée d'aujourd'hui; enfin, et surtout, elle s'est rendu compte de l'absolue nécessité pour elle de donner pour fondement à toutes ses démarches ultérieures une solide et précise enquête psychologique. Que Pascal n'ait pas été étranger à cette orientation nouvelle de l'apologétique, c'est ce qui ressort d'une simple constatation de fait : tous les apologistes contemporains qu'on lit, et qui agissent, et qui sont pris en considération par leurs adversaires, qui môme parfois arrachent à ces derniers de précieux aveux, sont visiblement nourris de l'auteur des Pensées, se plaisent à le citer et à se recommander de lui. Mais quand Pascal
plus décisif que l'étude déjà citée de Tabbé Laberthonnière sur VApologi'tique et la Méthode de Pasc(d,
n'aurait eu aucune espèce d'influence directe sur eux, ils ne pouvaient manquer, un jour ou l'autre, de se reconnaître pour ainsi dire en lui. L'attitude intellectuelle et morale que nous venons de définir, c'est, en effet, exactement celle que Pascal avait prise dans V Apologie dont nous n'avons que des fragments. « L'idée mère de cette Apologie, a très bien dit Vinet, c'est de partir de l'homme pour arriver à Dieu. » C'était là une vue de génie, très féconde en lointaines conséquences, et qui fait de Pascal, dans l'histoire de Tapologétique, un nom aussi considérable que celui de Socrate dans l'histoire de la philosophie. Car la révolution que, selon une très heureuse formule, Socrate est venu opérer en philosophie, il l'a opérée, lui, Pascal, dans un autre domaine ; il a fait descendre l'apologétique du ciel sur la terre. Et, dans cet effort, il a porté une telle supériorité de génie, une telle sincérité et une telle pénétration de pensée, un sentiment si vif et si puissant des besoins et des exigences de l'homme moderne, que ce livre, tout inachevé qu'il soit, est peut-être encore, à l'heure actuelle, la plus forte et la- plus agissante des Apologies du christianisme, et qu'en tout cas, les Apologies actuelles ou futures semblent ne devoir remplir tout leur objet que dans la mesure où elles reprendront et réaliseront le dessein de Pascal, et où elles se rapprocheront de l'œuvre qu'il avait rêvée.
Voilà, semble-t-il, quelques-unes des raisons qui font de Pascal celui peut-être de nos grands écrivains que nous aimons le mieux et le plus profon-
dément, et des Pensées le livre que bien des esprits, à rheure actuelle, considèrent comme le plus beau de l'a langue française, comme le plus représentatif des hautes qualités de notre race. Quand Goethe déclarait Voltaire « le plus grand écrivain que Ton pût imaginer parmi les Français i», il se trompait, et il oubliait au moins Pascal : ni pour la force et pour Téclat du style, ni pour la profondeur et la noblesse de la pensée, Voltaire n'est comparable à Pascal. A ceux qui seraient tentés de nous accuser, nous autres Français, de légèreté et de prosaïsme, nous pouvons répondre par ce mince recueil des Pensées. Depuis plus de deux siècles qu'il a vu le jour, il n'a pas pris une ride. Que disje! Il semble que, de jour en jour, nous en comprenions mieux la richesse de signification et l'étonnante portée, et que, de jour en jour aussi, un plus grand nombre d'âmes y viennent puiser l'aliment quotidien de leur vie morale. Nul écrivain parmi nous ne méritait mieux cet honneur. Car, s'il m'est permis de reprendre ici et d'appliquer à Pascal luimême la plus belle et la plus touchante parole qui soit tombée de cette plume merveilleuse, nul n'a versé plus généreusement le sang de son humanité dans son œuvre.
!•"' août 1905.