BOSSUET
ET
Je viens de faire subir au Bossue t de M. Rébelliau une épreuve d'où peu d'ouvrages du même genre seraient, je crois, sortis aussi pleinement triomphants. J'ai professé un cours de toute une année, soit vingt-cinq leçons, sur Bossuet et son temps. J'ai dû refaire pour cela, — dans la mesure du possible, — le travail auquel s'est certainement livré M. Rébelliau pour écrire son livre. J'avais de plus entre les mains les notes d'un cours fort remarquable qui fut professé à l'École normale en 1890-91 par M. Brunetière sur le même sujet. A chaque instant, je confrontais les résultats de mon enquête avec les fines et savantes analyses de M. Rébelliau; et, neuf fois sur dix, il m'arrivait de lui donner raison. Je voudrais noter ici les quelques points sur lesquels j'ai cru trouver sa critique un peu trop sommaire, et ceux aussi sur
i. Bossuet, par Alfred Rébelliau. Paris, Hachette, 1900, in-12, 208 p. {Collection des Grands Écrivains français).
lesquels il m'est difficile d'accepter ses conclusions. Tout d'abord, est-ce que je me trompe? mais il m'a paru que M. Rébelliau était aujourd'hui moins favorable à son auteur que lorsqu'il écrivait son beau livre sur Bossuet historien du protestantisme \ ou encore l'excellent chapitre, si suggestif et si plein, qu'il consacrait à Bossuet dans V Histoire de la langue et de la littérature française publiée sous la direction du regretté M. Petit de JuUeville. Par exemple, il nous parle de « cette philosophie . de l'histoire universelle, étroite, mais imposante, dont les Oraisons funèbres et le Discours sur l'histoire universelle offrent tant de magnifiques formules ». Or, si nous rapprochons de ce jugement cette autre déclaration de M. Rébelliau, que je crois très juste, d'après laquelle le Discours sur Chistoire universelle a nous montre avec la plus grande loyauté quelle conception des destinées de l'humanité ancienne et moderne peut et doit se faire un chrétien convaincu et conséquent^ », il suivrait de là que la conception chrétienne de l'histoire mériterait d'être accusée d' « étroitesse ». J'ai peine à croire, je l'avoue, qu'on puisse tenir ce langage de la haute conception providentialiste qui a été, qui est encore celle des chrétiens, et qui, dans l'antiquité, notons-le, a été aussi celle des nobles
1. Bossuet historien du protestantisme. Étude sur VHistoire des variations^ et sur la controverse entre les Catholiques et les Protestants au XVII' siècle, par Alfred Rébelliau. 1 vol. in-S®, Paris, Hachette, 1892.
2. Histoire de la langue et de la littérature française, A. Colin, 1898, t. V, p. 317.
stoïciens. Évidemment, l'expression de M. Rébelliau a dépassé ici sa pensée. Il a voulu dire, j'imagine, et sur ce point je serais entièrement de son avis, que les applications que Bossuet a faites de son idée de la Providence sont parfois un peu étroites et arbitraires : encore y a-t-il lieu de noter, — et M. Rébelliau en a fait lui-même l'observation quelque part, — que ce défaut est bien plus sensible dans les Oraisons funèbres que dans le Discours. Dans le Discours, Bossuet « étudie les causes secondes avec la conscience et la pénétration d'un historien dégagé de toute prévention religieuse ». Et quant à la conception qui domine l'ouvrage, — je continue à citer M. Rébelliau, — « encore que toute mystique, elle mérite autre chose que les dédains inconsidérés dont l'ont accablée certains penseurs qui étaient plus dignes de la comprendre * ». — Ri^n de plus juste, selon moi : mais je crains qu'aujourd'hui, dans son nouveau livre, M. Rébelliau ne donne trop aisément raison à ces mêmes penseurs, quand il écrit encore : a Si l'on pouvait creuser jusqu'au fond l'histoire des âmes, qui sait s'il n'apparaîtrait pas plus de distance
1. Histoire, etc., id., ibid. — Les penseurs dont il est ici question sont surtout Scherer et Renan. — M. Rébelliau relève en note les divers passages où « ces critiques dédaigneux » se sont expliciués sur le compte de Bossuet. Il faut joindre à ces textes une lettre bien curieuse de Renan à Alphonse Peyrat sur, ou plutôt contre Bossuet : elle est datée du 8 avril 1856 et elle a été publiée par le Figaro du 14 octobre 1892 : « La Politique tirée de l'Écriture, y liton entre autres choses, ignoble parodie de la Bible au profit de Louis XIV ». Pourquoi faut-il que de grands esprits soient parfois aussi inintelligents les uns des autres?
entre Bossuet et Malebranche ou Leibniz, qu'entre Bossuet et Locke ou Auguste Comte même? »
S'il s'agit des âmes, je crois pouvoir répondre hardiment non, et je ne serais pas très embarrassé pour en emprunter l'aveu à M. Rébelliau lui-même, — voyez les dernières pages de son étude. — Mais s'il s'agit des esprits y — et il me semble que c'est bien ce qu'a voulu dire ici M. Rébelliau, — je ne puis m'empêcher de protester encore. Non certes qu'à mes yeux ce soit rabaisser Bossuet que de le rapprocher d'Auguste Comte; et même, à mon gré, ce serait bien plutôt le surfaire. « Comte, a dit M. Faguet dans une mémorable étude*, est le plus grand penseur, à mon avis, que la France ait eu depuis Descartes »; j'ajouterais volontiers : et depuis Pascal, et je serais tout prêt à souscrire à ce jugement. Mais si, au seul point de vue philosophique, Bossuet est assez loin 'de valoir Comte, n'est-ce pas lui faire tort que de le comparer à Locke? Locke, je crois bien que tous les philosophes de profession de nos jours en conviennent, est l'un des penseurs les moins originaux que l'on connaisse : sa réputation a été inventée, si l'on peut dire, par les « philosophes » français du xviii® siècle qui, à cet égard, ont donné leur mesure en adorant « le sage Locke » et en ignorant ou méconnaissant Berkeley; et il y a sans doute plus de vigueur de pensée, plus de vues originales et profondes sur l'homme et sur le monde dans dix
1. Politiques ei Moralistes du XIX*" siècle, 2® série, Société française d'imprimerie et de librairie, 1898, p. 369.
sermons de Bossuet que dans l'œuvre tout entière de l'auteur de VEssai sur V entendement humain. — Ailleurs enfin, toujours à propos de Bossuet, M. Rébelliau nous signale « les inconvénients intellectuels d'une robustesse morale insuffisamment affinée ». La formule est bien joliment ironique; mais est-elle aussi respectueuse qu'on pourrait le souhaiter? est-elle juste surtput? et ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette observation ne gagnerait-il pas à être exprimé d'une façon qui ressemblât moins à une épigramme *?
M. Rébelliau a conçu son travail comme étant non pas uniquement, mais surtout une biographie psychologique, ou, pour mieux dire, une biographie intellectuelle et morale de Bossuet. Les ouvrages du grand écrivain y sont moins étudiés en eux-mêmes et pour eux-mêmes que par rapport à l'homme qui s'y est peint. Le dessein était à coup sûr parfaitement légitime; en un certain sens, il était même très nouveau; et il a été excellemment réalisé. Mais s'il présente de grands avantages, il comporte aussi un inconvénient. L'œuvre de Bossuet, — qui est presque tout Bossuet, — ne nous apparaît plus dans sa masse imposante; on perd un peu de vue les trente ou quarante gros volumes
1. Dans une nouvelle édition de son BosBuet (1905), M. Rébelliau a laissé subsister l'expression que je relevais ici; mais il a fait ailleurs une correction qui justifie, ce me semble, la critique que j'avais cru devoir lui adresser. Il note que Bossuet manqua plus d'une fois « de tact, d'adresse, du sentiment des nuances et des distinctions nécessaires*. — « Il manqua de ^nesse aursee, du sentiment des nuances et des distinctions opportunes, * lit-ort dans l'édition de 1905. '
qu'il a laissés derrière lui; et je ne sais si lui-même n'aurait pas été tenté de reprocher à son historien d'accorder trop d'attention à sa personne, et pas assez à ses écrits. En revanche, la personnalité de Bossuet, et ses alentours, les influences qu'il a subies ou acceptées, les époques de sa vie et de sa pensée, tout ce qui contribue en un mot à rendre un portrait plus ressemblant et plus vivant, tout cela ressort en pleine lumière, dessiné d'un trait net et fin, dans le livre de M. Rébelliau; et l'image qu'on finit par en emporter est d'une rare et originale précision. M. Rébelliau avait promis de nous peindre « le Bossuet vrai, qui a changé, lutté, qui a vécu » : il a bien tenu sa promesse.
Sur les origines, l'éducation, la « formation religieuse » de Bossuet, M. Rébelliau a dit tout ce qu'il y avait à dire, et il Ta dit avec l'ingénieuse et alerte concision qui est la marque propre de son talent d'écrivain. Toujours habile à démêler ce qui, dans le développement du génie de Bossuet, doit être rapporté au « moment » et au « milieu », M. Rébelliau néglige de faire appel à la « race », cette autre notion que la critique de Taine a mise si fortement en relief. Je me rappelle à ce propos une amusante boutade de M. Brunetière. Constatant quelque part, et le déplorant d'ailleurs, qu'on a fait en ce siècle, — je me trompe,' au siècle dernier, • — un singulier abus de Tidée de race, il s'écriait : « Combien de Bourguignons ne sont pas Lamar^ tine ou Bossuet, mais Piron, par exemple!* » Et
1. Études critiques sur Vhistoire de la littérature française ^ 6° série»
en effet, Bossuet est un compatriote de Piron à qui, sans contredit, il ne ressemble guère. Mais il est aussi le compatriote de saint Bernard et de Lacordaire, de Mme de Sévigné et de Buffon, de Lamartine enfin; et s'il y a un « génie bourguignon » comme il y a iln « génie breton », j'aurais aimé qu'à propos de Bossuet M. Rébelliau en esquissât une définition, analysât comme il aurait su le faire ce savoureux mélange de ferme bon sens et d'idéalisme généreux qui me paraît composer à ces divers écrivains comme un commun air de famille. Et j'aurais voulu aussi qu'il nous donnât son avis motivé sur une question qui, je crois, a été posée pour la première fois par M. Brunetière : « Bossuet a-t-il eu des doutes? » s'est demandé ce dernier*. La question est intéressante, quoique probablement insoluble, et elle ne saurait surprendre que ceux qui sont un peu novices en matière de psychologie religieuse. Pareille chose est bien arrivée pendant quatre ans à celui pour lequel Bossuet professait une si vive admiration, à saint Vincent de Paul lui-même ^ On se rappelle d'autre part la célèbre apostrophe de VOraiso7i
p. 291. — Le même volume contient un article sur Bossuet qui quoique assez court, — c'était primitivement un article de la Grande Encyclopédie, — ne laisse pas d'être très plein et fort précieux : c'est la seule étude d'ensemble que M. Brunetière, qui a tant écrit sur Bossuet et si souvent parlé de lui, ait consenti à publier sur le grand orateur, avec une autre notice de Dictionnaire^ extrêmement suggestive elle aussi,
1. Manuel de l'histoire de la littérature française, p« 190. — Cf» Études critiques, 6® série, p. 200-201.
2, Emmanuel de Broglie, Saint Vincent de Paul, p. 27-28.
funèbre d'Anne de Gonzague ; « Qu'ont-ils vu ces rares génies, qu'ont-ils \\i plus que les autres!... Pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues^ les ont méprisées? t» Pour ma part, j'inclinerais à penser, — et c'est à peu près la solution à laquelle semble s*être arrêté M. Brunetière, — que les perplexités de Bossuet, — s'il en a eu, — ont dû être surtout d'ordre intellectuel, qu'elles n'ont d'ailleurs jamais ruiné ou même ébranlé dans son âme ce qu'il appelle lui-même « le fondement de la foi », et qu'elles provenaient surtout de l'embarras provisoire où il s'est peut-être trouvé parfois pour répondre victorieusement et sur-le-champ à telle objection qu'on lui adressait, à telle « difficulté » qu'il entendait soulever. Enfin, s'il fallait dater ce qu'on pourrait appeler ses inquiétudes d'apologiste ou de « convertisseur », peut-être y aurait-il lieu de les rapporter principalement à l'époque de Metz. Les pages que M. Rébelliau consacre à Bossuet orateur sont excellentes, pleines de vigueur, de finesse et de mesure. Je regrette pourtant un peu de n'y point trouver un développement sur la composition dans les sermons, cette partie si originale de l'art du grand prédicateur. Et il me semble aussi que M. Rébelliau exagère quelque peu quand il nous représente la haute société du temps comme si pleinement croyante, encore que très dépravée, et Bossuet lui prêchant presque exclusivement la réforme des mœurs et, « comme la presque totalité des orateurs de sa génération, insistant peu sur le
dogme ». Il y avait, si je ne me trompe, plus d'incroyance et d'incroyants qu'on ne le dit bien souvent à la cour même de Louis XIV; et Bossuet là-dessus devait savoir à quoi s'en tenir mieux que personne : n'a-t-il pas eu à prononcer l'oraison funèbre de Condé et celle de la Palatine? « Qui sait, disait-il dans l'oraison funèbre de cette dernière, qui sait si la Providence naura pas amené ici quelque âme égarée ^ qui doive être touchée de ce récit? » Et ailleurs, dans le Sermon sur r Unité de l'Église : c< On veut de la morale dans les sermons, et on a raison, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères du christianisme ». Je crois que ce fut toujours sa devise, même à partir de 1660. Il a prêché la morale, mais il n'a point négligé le dogme, ce qu'on faisait trop souvent autour de lui. En même temps qu'aux croyants qu'il s'agit d'affermir dans leur conduite, il s'adresse aux incroyants qui peutêtre se sont glissés dans son auditoire et qu'il ambitionne de convertir; il discute avec eux, il leur parle leur langage : « Je le vois bien, leur dit-il, votre esprit est rempli de tant de belles sentences, qu'un Montaigne, /(? le nomme, vous a débitées*. »
\, Sermon pour la Toussaint, 1669. Voir à ce sujet les pénétrantes Études critiques et morales sur Bossuet de M. F. Strovvski dans les Annales de philosophie chrétienne de décembre 1000, février et mars 1901. M. Strowski, à qui nous devons un livre si remarquable sur Saint François de Sales (Pion, 1898), et un autre sur Montaigne (Alcan, 1906), a publié à la librairie LecofTre un volume ^UT Bossuet et les extraits de ses œuvres (1901), conçu à peu près sur l'excellent modèle de l'édition classique des Opuscules et Pen-
Il a en un mot le désir de justifier sa foi à leurs yeux; et de son œuvre oratoire on pourrait dégager toute une apologétique, toute une « philosophie » même qui, du reste, est justement celle qu'il a développée dans ses autres ouvrages.
Je passe sur les chapitres où M. Rébelliau étudie avec une grande abondance d'information précise, de vues justes et neuves, la controverse avec les protestants, l'instruction du Dauphin et le « renouveau » de la culture classique de Bossuet, les influences profanes dans les ouvrages de philosophie et de politique que nous a laissés le grand écrivain ; et j'en arrive au chapitre qu'il a consacré à Bossuet historien. M. Rébelliau m'a paru un peu sévère pour le Discours sur Vhisloire tmiverselle; et lui qui invoque quelque part contre Bossuet l'autorité d'un éminent historien contemporain, Mgr Duchesne, je ne sais s'il souscrirait à cet intéressant jugement que le même historien portait, il y a quelque temps, sur le Discours : « Après Tacite, les circonstances devinrent de moins en moins favorables à la production des belles œuvres historiques. Le christianisme introduisit, il est vrai, avec des vues générales sur l'origine et la destinée do l'humanité, un cadre chronologique où se classait commodément tout ce que Ton savait, au temps des empereurs romains, sur le passé du monde connu. Mais la décadence littéraire et scientifique était déjà telle et se prolongea si bien, que ces faci-
sées de Pascal que M. Léon Bruiischvicg a publié à la librairie Hachette, et qui en est le digne pendant.
lîtés nouvelles n'aboutirent qu'aux chétives compilations d'Eusèbe de Césarée, et qu'il fallut attendre quatorze siècles avant que Bossuet n'en tirât le Discours sur r histoire universelle^, » En tout casj y a-t-il bien lieu de reprocher à Bossuet dans son Discours « Voubli des arts de la Grèce, le silence sur Mahomet et les Arabes »? D'abord, — M. Rébelliau l'a lui-même noté ailleurs ^ — Bossuet a bien parlé « en passant », il est vrai, mais il a parlé de ces « incomparables statues ». Avouerai-je d'autre part que, bien loin de le blâmer d'avoir insuffisamment insisté sur la splendeur de la civilisation hellénique, je serais plutôt tenté de trouver qu'il eii a parlé avec trop d'enthousiasme, et que peut-être a-t-il trop aisément fermé les yeux sur les réels défauts d'une société que nous avons trop souvent lé tort de voir à travers les admirables œuvres de ses philosophes et de ses poètes? Et quant à Mahomet et aux Arabes, si Bossuet n'en a dit que fort peu dé chose % voici les raisons qu'il nous en donne luimême. Parlant du « second Discours » où il se propose de donner une suite à « la première partie de l'histoire universelle », il écrit, s'adressant au Dauphin : « Ce même Discours vous découvrira les causes des prodigieux succès de Mahomet et de ses successeurs. Cet empire, qui a commencé deux cents
i. Un siècle. Mouvement du monde de tSOO à i900 (Paris, II. Oudin, lOOi, p. 552).