‹ Livres et questions d'aujourd'huiChapitre 17 sur 44 · G. Monod, Revue historique, mai 1892, p · texte numérisé non relu

G. Monod, Revue historique, mai 1892, p

3. A tous les exemples qu'on a donnés de cette remarquable probité historique de Bossuet, môme dans les Oraisons funèbres. J'en voudrais joindre un que je crois n'avoir vu noté nulle part.

70 LIVRES ET QUESTIONS DALJOURbHUI.

Et pourtant, cette justesse et cette bravoure de sens historique ont eu leurs limites, M. Rébelliau Ta très bien montré dans les chapitres où il a étudié les dernières années et les dernières polémiques de Bossuet. N'a^t-il pas d'ailleurs ici encore été quelque peu sévère pour l'éloquent adversaire de Jurieu et de Richard Simon? A-t-il suffisamment plaidé en sa faveur les circonstances atténuantes? N'a-t-il pas un peu trop écouté le dernier, savant et ingénieux biographe du subtil oratorien^? Je me contenterai de poser ces questions, étant moi-même trop incompétent en ces difficiles matières d'exégèse et

I/uii des jugements les plus justes qui ait été porté sur îleuriette d'Angrleterre est assurément celui-ci, qui est de Mme de Motteville : * Les mouvements de son cœur la portaient à suivre ôpremenMout ce qui ne lui paraissait pas criminel ni entièrement contraire à sort devoir, et qui, d'ailleurs, pouvait la divertir ». Or, ce jugement est confirmé par Bossuet lui-mc^me. A-t-on remarqué combien de fois le mot « gloire », appli(iué à Henriette, revient dans l'oraison funèbre de Madame, — je l'ai trouvé huit fois en moins de trois pages; et le discours en a quarante-trois? — Et ce qu'il entend par ce mot, Bossuet nous le dit (éd. Rébelliau, Hachette, 'p. 182-183) : « Et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens, « qu'elle [Madame] allait être précipitée dans la gloire »? Car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées? La gloire, il est vrai, les défend de quelques faiblesses: mais la gloire les défend-elles de la gloire môme? Ne s'adorent-elles pas secrètement? ne veulent-elles pas être adorées? Que n'ont-elles pas ù craindre de leur amourpropre, et ([ue peut se refuser la faiblesse humaine, pendant que le monde lui accorde tout? N'est-ce pas là qu'on apprend à faire servir à l" ambition, à la grandeur, à la politique, et la vertu, et la religion, et le nom de Dieu? » L'allusion est, je pense, assez transparente.

1. Henry Margival, Richard Simon et la critique biblique au XVJI' siècle {?&ns, iOOO).

d'histoire ecclésiastique pour avoir le droit d'émettre un avis personnel. J'ai Timpression cependant que le dernier mot n'a pas encore été dit sur ce point, et qu'il nous reste à entendre une des deux parties. Quelle que soit l'opinion qui finisse par triompher, il est peu probable, à dire vrai, qu'elle bouleverse entièrement l'idée que dès maintenant, et grâce en partie à M. Rébelliau, nous pouvons nous faire de Bossuet, et le jugement d'ensemble que nous avons à porter sur son œuvre. — Génie essentiellement traditionaliste, Bossuet s'est attaché à l'idée de tradition d'une prise si forte et d'un mouvement si impérieux qu'il a failli ne pas voir tout ce que cette idée comportait de souplesse et de vivante complexité. Non content de tenir fermement « les deux bouts » de cette chaîne aux multiples et flexibles anneaux, il a voulu sentir aussi solides dans sa main tous les chaînons intermédiaires, et il leur a trop libéralement prêté la rigidité métallique qu'il aurait voulu leur voir. Affaire d'éducation intellectuelle sans doute; affaire aussi de tempérament personnel et de tendance invincible d'esprit. Dans la célèbre méditation sur la Brièveté de la vie, Bossuet tout jeune s'était solennellement promis de toujours « penser non pas à ce qui passe, mais à ce qui demeure ». Il a presque trop bien tenu parole. Il n'a pas toujours su distinguer assez nettement en histoire entre l'essentiel et l'accessoire, entre le contingent et l'absolu. M. Rébelliau quelque part l'oppose justement à Newman*. Il

1. * Il ne pouvait, tout de même, écrit M. Rébelliau (p. io2),

est bien certain que Newman s'est fait de la tradition une conception plus large, plus souple, moins littérale en un mot, et, partant, plus « lo-

deviner ni Hegel, ni le cardinal Newman, ni les appropriations théolofciques de la théorie de révolution ». Sans doute. Pourtant, s'il est vrai, comme le dit ailleurs M. Rébelliau (p. 102), que « c'est précisément l'affaire des grands hommes d'avoir plus de clairvoyance que le commun », Bossuet aurait pu avoir quelque pressentiment des conceptions newmaniennes : un de ses contemporains, et même de ses devanciers, le jésuite Pétau, les avait bien fort nettement entrevues.

Or, c'est faute d'avoir eu cette idée essentiellement newmanienne, du « développement » doctrinal, cfue l'argumentation qui forme le fond de VHistoire des va/nations et des Avertissements aux protestants nous paraît aujourd'hui caducjue et ruineuse. Bossuet a" très bien montré que les Églises protestantes ont ■ varié • à l'inilni depuis les origines de la Réforme, et cela, contrairement à la prétention des premiers Réformateurs, (jui avait été précisément, par réaction et par protestfition contre les soi-disant « variations » de l'Église romaine, de restaurer la pureté du christianisme primitif, et que donc le protestantisme avait fait banquerx)ute à tous ses. plus solennels engagements; et il est incontestable que, sur ce point, il a eu cause entièrement et triomphalement gagnée. Mais quand Jurieu lui réplicjue que, « en religion comme ailleurs, le changement est la condition du progrès •> et de la vie, et que, d'ailleurs, « l'Église primitive a Vfirié sur les dogmes les plus essentiels », il faut bien reconnaître, — et M. Rébelliau l'a bien fait voir, — que Bossuet ne trouve rien, — j'entends rien de très sérieux, — à répondre. Ce qu'il eût fallu faire, — mais il y aurait . fallu une ampleur d'information et surtout une hardiesse de pensée que Bossuet n'avait pas, — c'eût été d'acw^pter l'objection, de s'en emparer et de la retourner contre l'adversaire, et contre l'adversaire du lendemain comme contre celui du jour et de la veille, contre Sabatier, comme contre Jurieu et contre Calvin. Ce qu'il fallait faire, c'était de montrer que s'il y a des « variations » illégitimes et anarchiques, il y eh a d'autres qui ne le sont pas; que vivre, c'est se continuer et s'adapter tout ensemble, c'est se transformer, c'est s'enrichir, c'est se développer sans s'altérer. Développée avec la force verbale et avec le génie de style qui caractérisent Bossuet, on devine ce cjuc cette idée eût donné d'ampleur et de solidité aux Variations et aux Avertissements-, la controverse y aurait perdu son caractère exclusivement négatif et même un peu étroit; et la doctrii\e dont Bossuet se faisait l'éloquent

geable » aux acquisitions et aux découvertes ultérieures. Trop disposé à concevoir toutes choses c< sous l'aspect de l'éternité », Bossuet, lui, aurait volontiers, s'il l'avait pu, arrêté l'évolution historique au point précis où elle était parvenue de son temps; et je ne sais si, à tout prendre, — et à l'inverse de Pascal, — sa pensée n'a pas été plus orientée vers le passé que vers l'avenir. En revanche, il a exprimé avec une vigueur et une plénitude singulières les tendances générales et l'esprit de son époque ; son œuvre a si bien résumé tous les aspects du xvii" siècle français, elle s'y est encadrée si parfaitement, qu'elle en est devenue comme inséparable. Et c'est pourquoi la réaction que le siècle

interprète aurait enfin manifesté sa puissance vitale et sa force de rayonnement. Mais, encore une fois, Bossuet n'a pas de ces facultés de divination et d' « anticipation ». Et pour que cette idée acquît droit de cité dans la philosophie religieuse orthodoxe, il a fallu attendre qu'elle fût exprimée par un protestant dans un livre, — V Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, — ([ui fut comme les adieux de Newman à rÉg:lise anglicane, et tout à la fois la cause dernière, la justification et le gage irrévocable de sa conversion au catholicisme. (Voir sur tout ceci, Newman, le Développement du dogme chrétien, par Henri Brémond, 4« édition refondue, Lettre- Préface de Mgr. Mignot, Paris, Bloud, 1906, dans la collection La Pensée chrétienne). Peut-être fallait-il que la Réforme eût expérimenté pour son propre compte et poussé jusqu'aux exagérations les plus paradoxales l'idée, d'origine catholique, et la réalité de la * variation » ou de l'évolution plutôt, pour qu'un des siens, en se convertissant au catholicisme, pût incorporer efficacement à la vieille orthodoxie ce concept qu'elle avait trop longtemps méconnu et repoussé. Tels sont presque toujours, en histoire religieuse, le rôle et l'utilité de l'hérésie, — oportet hœreses esse! — Elle emporte du commun patrimoine une idée, juste et féconde en elle-même, qu'elle exagère et qu'elle pousse à bout. Et quand elle en a épuisé le contenu et éprouvé tous les effets, elle la rapporte, mais assagie, et d'ailleurs chargée d'expérience et de vie, à la pensée orthodoxe qui s'en enrichit alors définitivement.

suivant a tentée contre son aîné s'est exactement confondue avec la réaction contre l'œuvre de Bossuet. Ni Fénelon, ni Voltaire, ni Montesquieu, ni Rousseau n'ont pu abriter leur pensée dans le vaste et puissant édifice aux formes trop arrêtées et trop sévères que Bossuet avait construit de ses fortes mains, et dont M. Rébelliau nous a si bien montré la haute signification historique.

Je crois bien que la plupart des critiques que j'ai cru devoir présenter à M. Rébelliau se ramènent en somme à ceci. Soit qu'il ait été gêné, — et qui ne l'aurait pas été? — de faire tenir tout Bossuet en deux cents pages, soit qu'il ait été peut-être trop préoccupé de ne pas répéter ici ce qu'il avait dit ailleurs, il n'a pas toujours été aussi complet qu'on aurait pu le souhaiter : mais, encore une fois, pouvait-il l'être en deux cents pages? On aimerait maintenant que M. Rébelliau rassemblât et développât en un ou deux gros volumes tout ce qu'il a déjà écrit sur Bossuet, et nous donnât l'ample monographie détaillée que nous n'avons pas encore, et qu'il est l'un des rares hommes de France à pouvoir écrire. Car je n'ai pas assez dit toutes les qualités de fond et de forme dont témoigne son dernier livre. Je ne veux pas louer après tant d'autres la précision et l'étendue de son information, la finesse pénétrante de sa critique. Mais ce qui est plus rare peut-être encore, M. Rébelliau a un style : un style ramassé, nerveux, riche en heureuses trouvailles, en vives et saisissantes formules qui sont comme assénées d'une main rapide

et légère; un style qui garde je ne sais quel air d'élégante distinction jusque dans ses familiarités et ses hardiesses; un style enfin qui est capable de rendre jusqu'aux plus délicates nuances de la pensée, et qui, si je ne me trompe, n'est pas sans devoir quelques-uns de ses dons au contact prolongé de Bossuet, ce « demi-dieu de la prose française », comme l'a appelé un jour M. Paul Bourget. — Dans ce vaste domaine, encore si peu défriché, qui constitue l'histoire des idées religieuses et morales dans ses rapports avec Thistoire littéraire, la modestie de M. Rébelliau m'en voudrait si je déclarais qu'il est sans rival et sans maître. Mais ce que j'ose bien affirmer, c'est qu'il n'a pas beaucoup de rivaux*.

Septembre 1901.

i. M. Rébelliau vient justement d'être chargé, à la Sorbonne, d'un « cours complémentaire d'histoire de Ui littérature et des idées chrétiennes depuis le xvi'' siècle >» (octobre 1906).

Page 1