DE LA
« II y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de chaque œuvre d'art est une idée de la nature et de la vie ; c'est cette idée qui mène le poète; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il écrit peur la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne, comme les événements qu'il arrange, ne servent qu'à produire à la lumière la sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. »
(Taine, Histoire de la Littérature anglaise^ t. I, p. 251.)
Messieurs,
« Il faut toute une vie d'analyse pour une heure de synthèse », aimait à dire Fustel de Coul anges. J'aime à croire qu'il exagérait un peu. Mais le précepte avait du bon. Et, sans le prendre au pied de la lettre, — puisque, enfin, nous n'avons pas même mis trois ans à étudier ensemble, à démêler,
1. Leçon de conclusion d'un cours professé à l'Université de Fribourg durant cinq semestres consécutifs (de novembre 1894 à avril 1897). Je reproduis plus loin, en appendice, le programme et les divisions du cours.
à « analyser » les principaux courants de la littérature française au xix® siècle, — je voudrais, dans cette dernière leçon, embrasser avec vous d'une vue d'ensemble le chemin parcouru, dégager les conclusions les plus générales et, si je ne me trompe, les plus assurées, qui me ^paraissent ressortir de nos études communes.
Trois mots peuvent servir à caractériser les étapes successives de l'évolution littéraire en France au xix® siècle : Romantisme, — Naturalisme, — Idéalisme (ce dernier terme me semble plus compréhensif que celui de Symbolisme). — Partie d'un classicisme de décadence, auquel Rousseau vient de donner le coup de grâce, la littérature française, au sortir de la Révolution, a promptement évolué vers le romantisme. Puis, vers le milieu du siècle, nous la voyons évoluer vers le naturalisme. Et enfin, de nos jours, le naturalisme, comme le romantisme, étant mort de ses propres excès, elle évolue sous nos yeux vers l'idéalisme.
Classicisme, romantisme, naturalisme, idéalisme, que devons-nous entendre par ces mots? Ce qu'ils expriment, avant tout, ce sont des doctrines d'art ; ce sont, si l'on préfère, des moyens abréviàtifs et commodes de traduire un certain idéal littéraire, certaines préférences esthétiques* Le classi-
cisme, lui, a pour trait essentiel, — dans Tâme de l'artiste comme dans l'œuvre d'art, — la prédominance de la raison sur la sensibilité et sur l'imagination; et de là procèdent l'équilibre des parties et des facultés, le respect des règles et des anciens, poussé parfois jusqu'à la superstition, l'obligation pour l'écrivain d'exprimer des idées dans son œuvre, enfin le désir, la poursuite et le culte de l'impersonnalité. — Le romantisme, au contraire, a pour principe l'exaltation de la personnalité : et de là tant de bruyantes revendications en faveur de la « liberté de l'art », le débordement du lyrisme, la proclamation des droits supérieurs de l'imagination et de la sensibilité et, comme moyen d' c< affranchissement », le recours aux littératures étrangères. Et tandis que le naturalisme semble avoir pour objet propre et pour fonction de représenter fidèlement, exactement la nature, sans y rien ajouter, l'idéalisme prétend avoir le droit et l'obligation même d'interpréter cette réalité, d'en pénétrer le sens intime : persuadé que ce sont les idées qui mènent le monde, il revendique pour l'art et pour l'artiste la faculté de les rechercher et de les exprimer.
Telles sont les doctrines et les écoles qui se sont, durant ce siècle, succédé sur la scène de l'histoire littéraire. Pourquoi se sont-elles succédé si vite, et dans cet ordre? Ce fut l'œuvre des grands courants généraux dont l'opposition ou l'entre-croisement expliquent la fortune ou la ruine des écoles diverses et les caractères distinctifs des œuvres maîtresses d'une époque déterminée.
Or, dès le début de nos recherches, nous avons pu reconnaître l'existence de trois principaux courants que nous avons appelés : le courant classique, le courant romantique, et le courant des littératures étrangères ou courant cosmopolite. Trois œuvres assez considérables de la fin du xviii® siècle les représentent chacun d'eux assez nettement : V Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain, par Condorcet (1795), qui est comme le testament philosophique du siècle finissant, V Essai sur les Révolutions de Chateaubriand (1797), et le livre De la Littérature de Mme de Staël (1800). Ces trois ouvrages contiennent en germe presque toute la littérature du xix' siècle.
Ces divers courants, — qui sont, à vrai dire, des courants philosophiques presque autant que littéraires, — ont des origines assez diverses. Le premier, le courant classique, vient en droite ligne de la Renaissance : de son mouvement propre, il se porte à la restauration de l'idéal antique. Le second, le courant romantique, a des origines encore mal définies, en grande partie étrangères, semble-t-il, ou, pour parler plus exactement, septentrionales et protestantes, et Rousseau en est en France le premier et presque complet représentant. Quant au courant cosmopolite, qui est intermédiaire entre les deux autres, et qui, parfois, se distingue malaisément de l'un ou l'autre d'entre eux, il a, lui aussi, de fort lointaines origines : collaborateur actif, au xvi*" et même au xvif siècle, du vieil humanisme, et, à ce titre, orienté vers l'Europe
méridionale, il a, au xviii'' siècle, dérivé, et de plus en plus, vers le nord.
Les grands courants ainsi déterminés et définis, voyons-les maintenant aux prises dans leur action réciproque.
C'est au courant romantique qu'appartient la première œuvre de génie du xix*" siècle : publié en 1802, le Génie du chistiam'sme mériieraiii d'être surnommé la Bible du romantisme. Un moment déconcertés par cette victorieuse prise de possession, les classiques unissent leurs efforts pour résister à l'école nouvelle : poètes, historiens et critiques, philosophes, idéologues ou savants, Mari^-Joseph Chénier, Volney, Daunou, Tracy, Cabanis et Laplace, tous, chacun à leur manière, maintiennent et défendent contre Taudacieux novateur les pures traditions du xviii® siècle. Mais Chateaubriand redouble : il donne les Martyrs en 1809; et Mme de Staël intervenant alors avec son beau livre De l'Allemagne (1810), c'est le courant cosmopolite qui tend à se fondre avec le courant romantique.
Le romantisme semble dès lors avoir cause gagnée. Tandis que Chateaubriand continue son œuvre, autour de lui Bonalc(, Joseph de Maistre, un peu plus tard Lamennais, livrent le même combat. Non pas sur tous les points, mais sur un certain nombre de points, le groupe de Mme de Staël, les Benjamin Constant, les Sismondi, les Fauriel, continue à leur prêter son appui : Adolphe est de 1816, et Adolphe^ c'est René^ moins la poésie.
Cependant, les classiques, favorisés d^ailleurs par les maladresses de la Restauration, ne se tiennent pas pour battus : ils transportent la lutte du terrain littéraire sur le terrain politique et religieux : les Chansons de Béranger et les Pamphlets de Paul-Louis Courier sont de la même époque que V Essai sur Cindifférence (1817-1821), et y répondent.
Mais voici que, coup sur coup, le romantisme remporte une série de victoires : les Méditations paraissent (1820), dotant Técole nouvelle, — et la France, — d'une poésie toute neuve, celle-là même dont Chateaubriand avait fait naître, mais n'avait pu satisfaire le besoin. Aux côtés de Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo publient leurs premiers vers; le Cénacle se constitue, \di M use française se fonde (1823); Hugo lance la retentissante Préface de Cromwell (1827), qui le pose en chef d'école, et, trois ans après, à la représentation à'Hernani, il conquiert le théâtre, la dernière citadelle du classicisme. De 1830 à 1840, le romantisme est partout triomphant : poésie, drame, roman, critique, histoire, avec Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, avec Mérimée, Balzac et George Sand, avec Sainte-Beuve, avec Thierry et avec Michelet, il renouvelle — ou déforme — tous les genres. C'en est fait, semble-t-il, du classicisme. Le courant romantique a tout envahi.
Et pourtant, parmi ces succès de l'école adverse, quelques écrivains, historiens, dramaturges, poètes même, — et mauvais poètes, — Thiers et Mignet,
Scribe et Casimir Delavigne, classiques de tempérament et de doctrines, conservent encore la faveur du public. De son côté, discrètement, à petit bruit, l'ancien groupe de Mme de Staël, alors représenté par quelques universitaires, les débris de la rédaction du Globe, le fameux « triumvirat de la Sorbonne », Cousin, Villemain, Guizot, — ce groupe, dis-je, se détache du romantisme, et peu à peu revient à la tradition classique. Enfin, il n'est pas jusqu'aux romantiques eux-mêmes qui, à mesure qu'ils se développent, ne semblent renoncer, au moins en partie, à l'intransigeance de leurs principes ; ils s'objectivent, se classicisent dans une certaine mesure. Evidemment, une réaction contre les excès du romantisme est prochaine : les triomphes de Rachel, la chute des Burgraves (1843), le succès de la Lucrèce de Ponsard sont autant de défaites à Tactif, — au passif plutôt, — de l'ancien Cénacle. Et le mouvement s'accélère; les défections se multiplient : Sainte-Beuve après Stendhal, et Mérimée après Sainte-Beuve; et pendant que Balzac travaille à sa Comédie humaine, c'est George Sand, à son tour, qui transforme du tout au tout sa manière. D'autres influences agissent dans le même sens : le socialisme, le positivisme, rhégélianisme viennent tour à tour battre en brèche l'individualisme romantique. Venue d'Allemagne, favorisée d'ailleurs par les remarquables progrès des sciences positives, une idée nouvelle, et qui offre plus d'une analogie avec la raison impersonnelle des classiques > l'idée de la
science s'élève peu à peu sur les débris de l'idéal inauguré par Chateaubriand, et conquiert la maîtrise des intelligences. En moins de dix ans, l'évolution est achevée, le cercle révolu, la situation presque entièrement retournée. En 1850, le courant romantique, s'il existe encore, est passé comme à l'arrière-plan de l'histoire littéraire; fortifié et accru du courant cosmopolite, le courant classique, transformé d'ailleurs, et sinon épuré, du moins singulièrement élargi, reparaît sous un nom nouveau : le réalisme ou naturalisme va bientôt tout envahir.
Et, comme en 1830, les talents sont mûrs, les grandes œuvres sont toutes prêtes. En 1852, Dumas fils donne sa Dame aux Camélias, Gautier ses Émaux et Camées, Renan son Averroès.
En 1853, Leconte de Lisle publie ses Poèmes antiques, Taine son La Fontaine, cependant que, représentant attardé d'un autre âge, Hugo lance son impuissante protestation lyrique des Châtiments. On l'écoute encore, mais on ne la suit plus. Autour des jeunes et nouveaux maîtres, Taine et Renan, Dumas fils et Leconte de Lisle, — critiques et historiens, romanciers et dramaturges, poètes même, les Scherer et les Fustel de Coulanges, les Augier et les Flaubert, les Coppée et les Sully Prudhomme, tous, courbés sur le réel, collectionnant les petits faits vrais, se livrent à « une grande enquête sur Chomme^ », et
1. Ces deux expressions sont de Stendhal et de Taine. — Dans uri articule du Journal des Débat daté du 16 décembre 1865, sur les
s'efforcent, — les plus grands du moins, — d'enfermer dans la forme la plus parfaite et la plus impersonnelle possible le petit coin de la nature qu'il leur a été donné d'observer. Le courant devient si fort, si universel, si irrésistible, que les plus authentiques survivants du romantisme, un Sainte-Beuve, un Michelet, un Victor Hugo luimême, sont obligés, tant bien que mal, de s'accommoder aux exigences nouvelles : les Nouveaux Lundis, la Montagne et la Légende des siècles sont des œuvres contemporaines des premiers essais de Zola et manifestent les mêmes tendances.
Mais le naturalisme, comme le romantisme, devait périr par son propre triomphe. Il n'avait pas su profiter, ou plutôt il avait abusé de sa victoire. A force de ne voir partout que des faits, on avait oublié les idées. Dans l'ivresse des conquêtes scientifiques, — ou prétendues telles, — avait failli sombrer la préoccupation sociale, religieuse et morale. Les disciples, qui n'avaient ni la largeur, ni l'élévation d'esprit des maîtres, mirent tout en œuvre pour compromettre et pour ruiner la doctrine. On rétrécit Tart, et l'on appauvrit la nature.' Après avoir régné sans conteste durant vingt années, de 1850 à 1870, le naturalisme devait connaître lui aussi l'amertume des morts trop lentes. Déjà, quelques-uns des chefs, commençant
romans d'Hector Malot, et qu'il a négligé do recueillir en volume, Tnine s'exprimait ainsi : « Ce qui leur a manqué [à ces romans] pour les mettre à leur rang dans l'opinion publique, c'est probablement ce qui, à mes yeux, fait leur principal mérite. Ils n'ont rien d'énorme.... Ils sont composés ùe faits, voilà leur excellence.... »
à pressentir les dangers de l'avenir, réagissaient courageusement contre une partie de leur œuvre, contre eux-mêmes : tels furent au premier rang Dumas fils et Taine. D'autres, romantiques impénitents et mal convertis, une George Sand, un Michelet, un Hugo, ou écrivains d'éducation toute romantique, comme Octave Feuillet, n'avaient cessé de revendiquer les droits de « l'idéal dans l'art » ; et l'on recommençait à les écouter et à les comprendre. Des poètes, des philosophes, Caro, M. Sully Prudhomme, se faisaient l'écho des mêmes préoccupations, et les événements de 1870, en remuant jusque dans ses plus intimes profondeurs la conscience nationale, en donnant aux âmes une violente secousse morale, précipitent le mouvement. Le courant romantique, d'ailleurs transformé et qui, quelques années auparavant, semblait avoir presque complètement disparu de l'horizon littéraire, se reforme peu à peu sous un autre nom, et l'idéalisme est à la veille de recueillir la succession du naturalisme.
Au lendemain de 1870, en effet, les influences étrangères entrent en jeu : mais elles agissent en sens inverse de l'action qu'elles avaient exercée vingt ou trente ans auparavant. Visiblement, le courant cosmopolite se détache du naturalisme, tel du moins qu'on entendait ce mot en France; et il suffit de rappeler à cet égard les noms de MM. de Vogué et Paul Bourget. Vers le même temps, M. Brunetière commence sa vigoureuse campagne contre « le roman naturaliste » : on
nous révèle tour à tour George Eliot et Tolstoï, Schopenhauer et Ibsen; Wagner, Nietzsche et Ruskin nous donnent d^s conseils tantôt identiques et tantôt contradictoires ; ce qu'on à appelé le « néo-christianisme » procède en grande partie de ces aspirations nouvelles et de ces « révélations » diverses. En 1886, M. de Vogué publie son Roman russe. Et depuis ce moment, aidé du courant cosmopolite, le courant idéaliste gagne tout le terrain que perd, — lentement, mais sûrement, — le courant naturaliste. A l'heure actuelle, le naturalisme est chose aussi morte que pouvait l'être le romantisme vers 1850. Nous sommes à peu de chose près dans la situation où l'on était aux environs de 1820. Dans les œuvres de quelques-uns de nos contemporains nous avons comme les éléments épars d'un nouveau Génie du Christianisme. Dans le Roman russe de M. de Vogué, nous avons déjà notre Allemagne. Nous n'attendons plus que notre Lamartine*.
1. Ceci reste vrai, je crois, même après Cyrano de Bergerac. J'estime, en effet, avec M. Jules Lemaître,.que la poésie de M. Edmond Rostand — dont je ne voudrais pas paraître contester les mérités, — bien loin d' « ouvrir un siècle, prolonge, unit et fond en elle sans effort, et certes avec éclat, et même avec originalité, trois siècles de fantaisie comique et de grâce morale •». Pour trouver quelques pressentiments de cette poésie nouvelle qu'on finira bien par nous donner, après en avoir tant parlé, c'est, si je ne me trompe, bien plutôt dans certaines pièces de Verlaine, peut-être même de Sully Prudhomme, qu'il faudrait les chercher.
Si le mot n'était pas bien ambitieux, je dirais que nous venons d'esquisser la philosophie de l'histoire littéraire du siècle qui s'achève. Mais il me semble que ce n'est pas seulement ce que vous attendez de moi. L'histoire, vous disais-je tout au début de nos études, n'est pas une science purement spéculative : à tous ceux qui veulent l'interroger sincèrement, elle offre d'instructives et utiles leçons; elle est pour eux comme un vaste champ d'expériences où ils apprennent à juger de la force vitale des doctrines. Or, il a été tenté beaucoup d'expériences littéraires en ce siècle ; et il serait bien extraordinaire que l'enquête à laquelle nous nous sommes livrés ne nous servît pas à modifier ou à préciser l'idée que nous pouvons nous faire de la littérature française en général et de la fonction propre du génie français, — de l'état présent et peut-être du prochain avenir de notre littérature contemporaine, — enfin du rôle littéraire de la Suisse française. Voyons plutôt.
Et d'abord, au sortir de ce dernier siècle d'histoire littéraire, la littérature française nous apparaît, encore, et toujours, comme étant essentiellement classique. Je prends le mot au sens le plus large et le plus général, et j'entends tout simplement par là que, comme les grandes littératures de l'antiquité grecque et latine, la littérature française semble avoir pour objet, pour fonction et pour
raison d'être historique de conserver en elle-même et d'entretenir dans le monde moderne le goût de la raison, le culte de riiumanité et l'instinct de la sociabilité C'est pour avoir voulu, dans sa rage d'individualisme, violer cette loi fondamentale du génie français, que le romantisme a été si promptement ruiné. C'est pour avoir, par là théorie de l'art pour l'art, par ses insolentes et brutales prétentions matérialistes, aussi mal respecté la même loi, que le naturalisme a fini par succomber à son tour. Et si le pseudo-classicisme des écrivains du premier Empire et le naturalisme des romanciers de la troisième République ont mis si longtemps à périr sous les coups victorieux de leurs adversaires, la raison en est sans doute que, en dépit de leurs étroitesses respectives, ces deux doctrines d'art étaient à tout prendre demeurées plus fidèles que le romantisme à l'idéal esthétique qui, pendant plus de deux siècles, était resté le nôtre, et qui avait fait la fortune européenne de notre littérature. Nos jeunes idéalistes feraient bien d'entendre la leçon. Héritière légitime de la tradition antique, la littérature française doit-elle, à ce titre, et pour valoir tout son prix, demeurer jalousement fermée aux littératures voisines? Quand tout notre passé littéraire ne répondrait pas à cette question, l'histoire littéraire de notre siècle y répondrait assez éloquemment. Par trois fois en ce siècle, nous l'avons vu, la littérature française s'est largement ouverte aux influences étrangères ; et ces influences, bien loin de contrarier son évolution naturelle,
l'ont favorisée et aidée au contraire. Et elle a d'ailleurs largement rendu à ses voisines les services qu'elle en recevait : par elle, les diverses littératures européennes ont pu communier entre elles, et, peut-être, grâce à l'image épurée qui leur était offerte de leur propre génie, prendre une plus forte et plus juste conscience d'elles-mêmes S Nous pouvons en conclure que le « cosmopolitisme littéraire » est, pour nous. Français, chose parfaitement légitime et désirable; et, quelques excès qu'il puisse y avoir dans notre « tolstoïsme » et notre « ibsénisme » actuels, nous aurions tort de trop vivement nous en plaindre.
Ici, Messieurs, nous touchons à une autre question : celle du présent et de l'avenir de notre littérature. La littérature française contemporaine, nous l'avons constaté, e$t ou devient invinciblement idéaliste : c'est là un fait que certains peuvent déplorer, mais qu'il est impossible de contester sérieusement. J'estime, pour ma part, qu'il y a lieu de s'en féliciter. S'il n'y a pas d'art, pas de grand art surtout,, sans idéal, il n'est pas mauvais pour la littérature de demain qu'elle soit très profondément pénétrée de ce principe. De plus, il n'y a pas trop à craindre, comme au temps du romantisme, qu'elle obéisse trop aisément aux suggestions de la sensibilité et de
1. « Oh! le beau jour que celui où Pesprit français prendra corps à corps l'esprit allemand et le déshabillera de ses oripeaux métaphysiques! 11 y a quarante ans, l'illustre Kreutzer me disait : « Il m'arrive une chose extraordinaire : je ne puis comprendre la philosophie allemande que si elle m'est expliquée par un Français. » (Edgar Quinet, article inédit).
l'imagination individuelles, qu'elle perde le salutaire contact de la réalité, qu'elle s^enivre, en un mot, des vaines fumées d'un idéal malsain et chimérique. Elle n'a pas impunément traversé le naturalisme; elle n'en aura pas en vain subi la forte discipline: et il semble, à plus d'un signe, que sa tâche et sa mission, ce sera de faire sortir, si je puis dire, l'idéal du réel, et de concilier ainsi les diverses tendances qui se sont donné carrière au cours de ce siècle. — On voudrait seulement que cette littérature fût un peu plus artiste, moins prompte à rejeter comme une parure inutile ce culte du beau et ce souci de la forme qui nous ont été légués par l'antiquité, — plus vraiment sociale aussi, on veut dire moins obscure, moins dédaigneuse du vulgaire, plus soucieuse, comme disait Pascal, de « remplir tous nos besoins ». Peut-être est-ce surtout à nos poètes, encore trop engagés dans les leçons et les souvenirs du Parnasse, que cette dernière observation pourrait être adressée. Si nous devons avoir notre Lamartine, on souhaiterait à ce poète si impatiemment attendu de ressembler un peu à son aîné : puisse-t-il, comme lui, n'avoir pas fréquenté les « cénacles», et, avant de publier ses vers, avoir beaucoup travaillé et surtout avoir vraiment vécu!... — Si quelquesuns de ces desiderata étaient en voie d'être réparés, surtout si les talents ne viennent pas à manquer, il semble qu'il n'y ait pas trop d'inquiétudes à avoir sur les destinées de la littérature duxx^ siècle. Le siècle qui finit, à bien des égards, mériterait
d*être comparé au xvi' siècle. Qui sait si, commele XVI* siècle, il ne sera pas suivi, chez nous, d'un nouvel âge classique, aussi rempli d'oeuvres et d'idées que celui dont nous sommes si justement fiers?
Quelle pourra être, dans cette littérature ainsi renouvelée, la part d^aclion de la Suisse romande? Ici encore l'histoire nous fournit une réponse. Durant tout le cours de ce siècle, la Suisse romande, en vertu d'une tradition ininterrompue, a donné à la littérature française un certain nombre d'écrivains, dont aucun, certes, n'a valu Rousseau, mais qui tous ont laissé un nom et une œuvre. Qu'on songe à ce qui manquerait à Thistoire des lettres françaises au xix° siècle, si Mme de Staël et Benjamin Constant, si Vinet, Scherer et Cherbuliez n'avaient pas écrit. Or, remarquons-le, tous, ou presque tous ces écrivains ont dû leur succès et leur influence à un double trait de caractère qui, dans la grande famille littéraire, leur a composé une physionomie nettement distincte : ils ont eu, à un haut degré, l'esprit cosmopolite et la préoccupation morale. Ceux qui les suivront feront bien de ne pas renoncer à cette originalité où il faut reconnaître, ce semble, l'apport propre d'une race particulière. Cet apport, moins que jamais, les Français du xx*" siècle seront disposés à s'en passer. Et vous pouvez voir. Messieurs, - par l'exemple de M. Edouard Rod, qui représente si dignement et si heureusement parmi nous cette tradition qui est la vôtre, tout ce qu'elle peut encore produire d'œuvres fortes et durables.