Un volume in-8°, Paris, Alcnn
peut et doit être construite pour être aussi scienti- 6que que possible ». Et M. Renard emploie, les 500 pages de son livre à décrire avec beaucoup de finesse les divers procédés auxquels, selon lui, il faut recourir pour réaliser ce vaste dessein, indiquant les innombrables questions que le véritable historien littéraire doit se poser, entrant dans le détail, multipliant les exemples et les vues, signalant les résultats obtenus, les solutions possibles ou probables, bref, serrant de très près le problème à résoudre, et s'efforçant de réduire au minimum dans l'étude littéraire la part des « préférences personnelles», du goût individuel, de l'élément subjectif. Car, en dépit de son titre, très loyalement il reconnaît que ce dernier « élément d'incertitude dû à l'intervention du goût personnel » ne pourra jamais être entièrement expulsé de l'histoire, et même, ce dont je lui sais gré, il parait en prendre assez aisément son parti. Je suis loin, pour ma part, de partager sur tous les points les idées de M. Renard : je me bornerai à lui présenter deux objections essentielles.
Tout d'abord, M. Renard « voudrait qu'on distinguât nettement Vhistoire de la lilléralure de la critique proprement dite ». Le critique, selon lui, en jugeant les œuvres littéraires, « a l'intention avouée ou tacite, d'influer sur ses contemporains » : il appartient à un parti, il combat : « l'impartialité n'est pour lui ni désirable ni possible ». Même quand il s'occupe des morts, c'est « toujours en vue des vivants » : « il les utilise comme des instru-
ments qui lui servent à défendre ses convictions ou ses prédilections personnelles ». L'historien, au contraire, « doit se défaire autant qu'il peut de sa personnalité » : ses convictions les plus chères sont « un secret entre sa conscience et lui, un secret qu'il lui est interdit de trahir dans ses jugements » : il doit s'abstenir même de a soutenir une thèse » : il doit avoir en un mot « l'intelligence assez ouverte et le cœur assez calme pour rendre justice aux œuvres les plus contraires à son propre tempérament ».
La distinction est ingéhieuse : n'est-elle pas un peu arbitraire? et correspond-elle bien à la réalité des faits? Le critique n'est pas toujours un « polémiste » : et j'ai beau chercher, je ne trouve pas de thèse, de « visée utilitaire » dans les articles de Sainte-Beuve sur Bourdaloue, sur Montesquieu, sur Duclos, sur Charron, sur combien d'autres encore! D'autre part, j'avoue humblement ne connaître aucun historien, même littéraire, qui ait su jusqu'à présent dépouiller assez complètement sa personnalité pour ne jamais laisser percer dans ses jugements, même littéraires, ses convictions intimes : M. Renard se garde bien de nous en citer un seul. Et s'il dit qu'il s'est simplement proposé de tracer le portrait de l'historien idéal, qu'est-ce, humainement parlant, qu'un idéal qui n'a jamais été réalisé, et qui, évidemment, ne le sera jamais? Est-ce même bien un idéal? Car l'impartialité de l'historien, telle qu'on vient de nous la définir, et n'est ni désirable, ni possible ». « Il faut, bon
gré mal gré, qu'il se prononce, qu'il prenne parti, qu'il choisisse entre les diverses façons de concevoir Tart et la vie, sous peine de se décerner à luimême un brevet de parfaite insignifiance. » C'est M. Renard lui-même qui nous parle ainsi du critique : il me semble que telle doit être aussi la devise de l'historien vraiment digne de ce nom.
Et ce n'est certes pas à dire que les distinctions proposées par M. Renard n'aient pas, dans une certaine mesure, leur raison d'être. Sij'avais pour mon compte à en proposer d'autres, reprenant et complétant une très juste observation de Nisard, voici à peu près ce que je dirais : Histoire littéraire^ — histoire de la littérature^ — critique littéraire, trois termes à distinguer, semble-t-il, assez soigneusement les uns des autres. L'histoire littéraire est essentiellement un inventaire méthodique de toutes les œuvres écrites dans une langue donnée : elle les catalogue, les analyse, donne sur les circonstances de leur publication, sur les éditions qui en ont été faites, sur la manière dont elles ont été accueillies, sur leurs auteurs respectifs, enfin, tous les renseignements que les recherches et les progrès de l'érudition positive sont capables de fournir. L'histoire de la littérature fait un choix parmi les innombrables écrits recueillis et classés par l'histoire littéraire : elle ne retient d'eux que ceux qui comptent, ceux qui, par la beauté et l'originalité de la forme, ou par l'intérêt général .et humain du fond, ont droit à l'attention de la postérité. Elle s'efforce de les comprendre, elle tâche de les expli-
quer; elle essaie d'en montrer aux regards les plus prévenus les vrais mérites, d'en dégager le sens intime et l'exacte portée; enfin, elle porte sur eux un jugement d'ensemble qui les place à leur juste rang dans la série des œuvres notables de l'esprit humain. Et la critique, elle, a précisément pour objet et pour fonction de faire le départ entre les œuvres qui relèvent uniquement de l'histoire littéraire, et^celles qui sont dignes d'entrer dans l'histoire de la littérature : soit qu'elle s'occupe des ouvrages contemporains, soit qu'elle revienne sur ceux du passé, elle se propose d'en déterminer la valeur; d'un seul mot, elle les juge, A ce titre, à peu près absente de l'histoire littéraire, elle fait partie intégrante de l'histoire de la littérature. On ne concevrait pas un historien de la littérature qui ne serait pas en même temps un critique littéraire. Car il faut qu'il juge : et s'il ne lui est pas permis d'ignorer les jugements que d'autres critiques ont portés, encore bien moins doit-il s'en autoriser pour se dispenser de juger à son tour.
Mais au nom de quoi jugera-t-il? Ceci m'amène au second reproche que je suis tenté d'adresser à M. Renard, et qui, à vrai dire, est bien plutôt une critique de forme, et presque de langue, qu'une critique de fond et de doctrine. Quand un historien ou un critique a recueilli toutes les informations extérieures qui lui sont nécessaires pour mieux entrer dans l'esprit d'une œuvre littéraire, pour la bien comprendre et pour la bien juger; quand il a fait tout ce qui dépendait de lui pour « ajouter,
comme disait Taîne, à son esprit tout ce qu'on peut puiser dans les autres esprits », il reste ceci : d'un côté une âme humaine, plus ou moins cultivée, élargie, affinée, et, de l'autre, une œuvre d'art qui fait sur cette âme ainsi préparée telle ou telle impression. Or, c'est cette impression qui, quoi qu'on fasse, déterminera nécessairement* le jugement final qui sera porté sur l'œuvre à apprécier. Soit que ce jugement soit simplement l'expression, naïve en quelque sorte et toute spontanée, d'une sensibilité affectée de telle ou telle manière, soit qu'il soit rendu au nom d'une philosophie déterminée, toujours il reflétera une certaine façon particulière de sentir et de penser. Car qu'est-ce qu'une philosophie, sinon la projection d'un moi humain sur l'univers? Il y a là un élément individuel, subjectif ^ un « coefficient personnel » qu'il est impossible d'éliminer. Et c'est d'ailleurs ce qui fait l'intérêt passionnant, la haute signification humaine, — et peut-être la vanité scientifique^ — de toute construction historique.
Mais, dès lors, pourquoi parler à tout prix, en matière d'histoire littéraire, de « science » et de « méthode scientifique »? En science, on peut parvenir à éliminer, — ou à peu près *, — le « coeffi-
1. Je dis : ou à peu près, pour faire court. Car il serait facile de montrer, après les travaux de MM. Duhem et Poincaré, Grasset, Le Roy et Wilbois, — pour ne parler que des savants de profession, — que les sciences positives ne nous livrent pas, comme on le croit trop généralement, des résultats infaillibles et indiscutables : du moins, quand ils sont tels c'est qu'ils sont insignifiants. Mais, dès que l'on s'élève un peu, dès que Ton dépasse
cient personnel » : en histoire, et en histoire littéraire, M. Renard lui-même en convient, nous l'avons noté, on ne peut pas l'éliminer; et c'est pourtant le coefficient personnel qui prononce en dernier ressort. « Il est possible, il est probable même, a écrit quelque part M. Faguet, que la critique est, comme toutes les sciences qui s'appliquent à rhumanité, une science toujours en partie conjecturale, c'est-à-dire wn savoir plutôt quune science, une connaissance incomplète qui est mêlée d'art et de science; qui sait jusqu'à un certain point; ensuite a des intuitions; ensuite suppose; ensuite imagine ; et enfin est destinée à se rapprocher toujours de la science sans l'atteindre jamais. » Voilà qui me paraît le bon sens même. J'aurais voulu que M. Renard qui, au fond, est bien de cet avis, le dît plus nettement; j'aurais voulu qu'il évitât une fâcheuse confusion de mots, qu'il dît tout simple- « philosophique » au lieu de « scientifique »; et lui qui n'a pas commis une confusion d'idées que tant d'autres ont commise, j'aurais souhaité qu'il ne se donnât pas l'air de la commettre.
Si d'ailleurs il fallait une dernière preuve que ni la critique, ni l'histoire ne sont la science, et qu'elles ne peuvent donc prétendre, comme la
Tordre des purs et simples pliéiioinènes, la part de rinvention personnelle, de la divination, de la conjecture, bref de la construction subjective et de la croyance augmente progressivement. Dans les sciences positives comme ailleurs, « toute certitude véri» table est une foi >». J'emprunle celte saisissante formule à une très remarquable conférence de M. Edouard Le Boy sur la notion de vérité qu'a publiée la Correspondance de VUnion pour la vérité (1906, n*» 1).
science, à robjectivité absolue, à la parfaite impersonnalité, il serait facile de remprunter au livre même de M. Renard. M. Georges Renard, en effet, n'est pas seulement, comme Ton sait, le a critique de combat » de la Lanterne : il est l'un des théoriciens les plus distingués du socialisme français contemporain : c'est à ce titre - qu'il enseigne aujourd'hui l'histoire du travail au Conservatoire des Arts et Métiers, à Paris. Comme tel, il professe sur les questions sociales et religieuses des opinions peut-être un peu particulières. Or, ces opinions percent à plus d'une reprise dans ce livre sur la Méthode scientifique de V histoire littéi^aire. « Militarisme et liberté, écrit M. Renard, sont deux choses ennemies. » Et ailleurs : « La terre doit compenser la banqueroute du ciel...; les misérables, privés, comme a dit plus tard Jaurès, de la vieille chanson qui berçait la misère humaine, doivent nécessairement réclamer leur part immédiate de soleil et de joies... » Il parle ailleurs du catholicisme comme a d'une doctrine plus tendre que forte, plus féminine que virile ». Ailleurs enfin, je cueille comme au hasard cette aimable phrase : « Depuis lors, suivant les moments et les besoins, l'Eglise a essayé, soit de faire alliance avec la démocratie montante, comme on Ta vu un instant lors de la révolution de 1848 et dans les premières années du pontificat de Léon XIII *, soit, ce qui est plus con-
1 . Il y a là sans doute une allusion à Tencyclique Rerum novarum : or, l'encyclique est de 1891, et Léon XIII est monté sur le trône en 1878; elle ne date donc pas tout à fait des premières
forme à sa tradition, d'enrayer la marche du peuple en s'unissant aux partis conservateurs, représentants ^ comme elle du passé, » — Ainsi donc, voilà un livre qui n'est pas un livre de critique, ni même un livre d'histoire, mais un livre de philosophie d'histoire littéraire. Il semble que s'il y a un ouvrage où il soit facile d'être impartial, impersonnel, objectif, (( scientifique » enfin, c'est celui-là. Et cependant, l'auteur ne peut se tenir d'y glisser ses opinions personnelles, opinions qui n'ont, rien de « scientifique », qui expriment simplement des préférences métaphysiques, de certaines façons très subjectives de concevoir le bonheur ou l'ordre social, et qui, trop souvent, bien loin d'être inspirées par les faits, les négligent, les dénaturent ou les déforment comme à plaisir. J'ai peur que la cause de « la méthode scientifique de l'histoire littéraire » ne soit un peu compromise.
Il reste que le livre de M. Renard est intéressant, ingénieux, et qu'il remplit une bonne part de son objet. De plus d'un bon livre on ne saurait en dire autant.
années du pontificat. D'autre part, on aimerait savoir en quoi l'encyclique Graves de communia sur la Démocratie chrétienne (1901) dément l'encyclique Rerum novariim, sUr la Condition des Ouvriers^