UNE HISTOIRE DU « QUATTROCENTO
Les deux volumes un peu touffus de M. Philippe Monnier sur le Quattrocento^ sont assurément l'étude la plus complète que nous ayons encore sur cette période, et on ne les refera pas de sitôt. Ils portent pour sous-titre : c< Essai sur l'histoire littéraire du XV* siècle italien », mais, comme il convient en un pareil sujet, l'histoire proprement littéraire y est directement rattachée à l'histoire des idées et des mœurs, et à tout le mouvement de la civilisation générale. En cela, d'ailleurs, l'auteur se conformait heureusement à l'exemple que lui avait donné Burckardt dans son célèbre ouvrage sur la Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, ouvrage qui a dû lui donner l'idée de son livre, et dont il s'est manifestement inspiré. « Le Quattrocento , nous dit M. Ph. Monnier, par quoi il faut entendre le xv® siècle d'Italie, est un des moments
1« Deux volumes in-8°, Paris, Perrin, et Lausanne, Payot.
les plus considérables de l'esprit humain. Il comprend, au delà des dates rigides que lui assigne la chronologie, la période d'histoire qui s'étend de la mort de Pétrarque à la naissance de l'Arioste, du déclin des Giottesques à la Cène de Léonard, et, si l'on veut, du tumulte des Ciompi à l'invasion étrangère. » Et sur cette curieuse époque qui forme comme la transition entre le moyen âge et Tâge moderne, M. Monnier nous fournit en abondance tous les faits, tous les textes, toutes les indications bibliographiques dont nous pouvons avoir besoin, utilisant et rassemblant les derniers résultats de l'érudition contemporaine, et les complétant sur plus d'un point par ses recherches persojmelles. Le livre est intéressant, et il est indispensable à quiconque s'occupe des origines de la Renaissance. On souhaiterait que ce fût comme la préface de cette vaste Histoire de l'humanisme que tout le monde réclame et que personne encore n'a osé traiter avec tous les développements qu'elle comporte. Il me semble que, par ses traditions de famille, par ses études antérieures, par son érudition cosmopolite, l'auteur du Quattrocento serait mieux qualifié que personne pour nous la donner. Si, pour le fond, son livre n'offre pas beaucoup à reprendre, la forme laisse un peu plus à désirer. Elle n'est en général pas assez simple, et un puriste aurait, ça et là, bien des observations à présenter. Je note des phrases comme celles-ci : « Un grand cœur^ composé de Vâme de citoyens unis ensemble en un seul vouloir, tel l'organisme social ». — « Il
ne chante point mû par la nécessité infrangible de l'être intérieur... » — <c Bacon et Descartes, initiant [pour inaugurant : je crains que ce ne soit pas une faute d'impression] la méthode expérimentale... » Les traductions de Titalien, du latin ou du grec de l'époque que M. Philippe Monnier enchâsse dans son texte ont une vague allure non pas de vieux français, mais de mauvais français. « Pour les impôts levés à l'occasion des guerres, ajoute Domenico del Coro, je suis resté non seulement pauvre, mais mendiant, et très vieux d'années, — huilante^ quatre ou environ, — et avec la femme malade, et encore moi peu sain, et encore réduit à tel point que je peux faire peu de chose. Et je ne vois la façon de pouvoir entretenir ma dite femme malade et moi. » Nous aurions un peu plus pitié de Dômenico s'il s'exprimait un peu mieux.
Il m'a paru aussi que M. Ph. Mbnnier, qui connaît admirablement le xv" siècle italien, connaît moins bien le moyen âge et qu'il ne rend pas à cette grande époque toute la justice à laquelle on s'attendrait de la part d'un historien vraiment impartial. Ce n'est là qu'une impression de ma part, sur laquelle je ne veux pas insister. J'observe qu'à propos d'Averroès, il renvoie uniquement au livre de Renan sur Averroès et Caverroïsme : or, l'ouvrage de Renan, très remarquable pour l'époque, est aujourd'hui bien dépassé, et il faudrait consulter sur la question le grand travail du P. Mandonnet sur Siger de Brabant et VAverroïsme latin. Mais ce ne sont là que des vétilles sans importance. D'une
manière générale, l'étude de M. Philippe Monnier est très bien informée et très judicieuse. Il a su d'ailleurs, et il faut l'en féliciter vivement, garder toute sa liberté d'esprit et de critique. Il ne se contente pas de faire revivre sous nos yeux toute cette civilisation si brillante et si factice : il la juge, — et ici reparaît le moraliste genevois, — avec une fermeté pleine de finesse et d'élévation. De la brillante et forte page qui termine son livre, je détache les lignes suivantes : « Le Quattrocento^ qui redonna à l'humanité confiance dans sa force et dans sa raison, qui produisit les exemples d'humanité les plus complets, les plus harmonieux, les plus universels qui furent au monde, qui vit briller un Leone-Battista Alberti, régner un Laurent de Médicis, mourir un Pic de la Mirandole, et naître un Léonard de Vinci, montra tout ce que l'homme pouvait. Et ce fut sa gloire. Il montra aussi, — et c'est là la leçon quil nous laisse, — que l'homme livré à ses propres forces, arraché de l'ensemble, n'appuyant que sur lui-même et ne vivant que pour lui seul ne peut pas tout. »
J'aime cette haute façon d'entendre les « leçons de l'histoire ».
Août 1902.