UN ROMAN « RUTHÈNE
Je ne sais jusqu'à quel point je suis autorisé par la rubrique de cette chronique littéraire à venir parler ici de ce livre. Car c'est un roman russe et même « ruthène », écrit par un — ou une — Russe, qui signe Sémène Zemlak. Mais enfin, il a été imprimé et édité à Genève; l'auteur est, je pense, l'un de ces Russes réfugiés comme il y en a beaucoup en Suisse ; et si c'est en Suisse qu'il a appris à écrire comme il écrit en français, je lui en fais, — ainsi qu'à ses maîtres, — mes bien sincères compliments. « La forme de mon ouvrage, nous dit-il, n'est pas celle du roman parisien. D'ailleurs, vouloir reproduire cette dernière eût été de ma part une prétention ridicule, je ne l'ai point eue. J'ai pensé et j'ai senti en slave, pour ne pas franciser ce qui, me semble-t-il, devait conserver son carac-
1. Sous le knoat, roman ruthène, par Sémène Zemlak, chez Ch. Eggimann, à Genève.
tère primitif. » Ce roman ruthène n'est donc pas une traduction : « pensé et senti en slave », il a été écrit directement en français. Je crois qu'il n'est pas sans y avoir gagné quelque chose. En tout cas, c'était faire à la langue de M. de Vogué beaucoup d'honneur. Et nous avons en France toute sorte de bonnes raisons pour bien accueillir cette intéressante tentative.
A être écrit en français le roman a gagné d'abord, ce me semble, d'être court et bien composé. D'une manière générale, telle n'est pas la qualité maîtresse des romans étrangers. Je lisais récemment une lettre inédite de Taine où l'historien de la Littérature anglaise reprochait assez vivement à George Eliot de ne point la posséder; et, au contraire, il louait fort Tourguénef, — qui, lui aussi, d'ailleurs, fut presque nôtre, — d'avoir su « faire court ». Combien peu de romanciers étrangers mériteraient cet éloge! Nous trouvons longue, bien longue, nous autres Français, la lecture de l'admirable Guerre et Paix de Tolstoï; et encore nous ignorons d'ordinaire que la prudente traductrice a pratiqué dans le texte original de nombreuses coupures. La brièveté, le don de la composition harmonieuse et forte, je n'oserais prétendre que ce sont là des qualités exclusivement françaises ; mais ce sont bien en tout cas des qualités essentiellement latines, et on les retrouvera avec plaisir dans ce roman « franco-russe ». En moins de trois cents courtes pages l'écrivain a traité tout son sujet et épuisé sa matière. L'intrigue se développe sans heurts, sans
digressions ; elle est conduite d'un mouvement rapide et sûr jusqu'à la catastrophe finale; les « scènes à faire » sont faites, et bien faites, je veux dire fort habilement préparées, éclairées d'une juste et vive lumière, traitées avec sobriété et largeur tout ensemble. Un petit nombre de personnages tous nécessaires vivent sous nos yeux et se révèlent successivement à nous par leurs paroles et par leurs actes plus que par l'analyse détaillée et indirecte des sentiments qu'on leur prête; ils évoluent dans un cadre toujours le même, mais dont la vision est ingénieusement renouvelée et comme rajeunie par de courtes et vivantes peintures de mœurs et d'usages locaux, par de suggestives descriptions de nature, bref, par tout un ensemble de détails qui ont l'air vrais, vécus, observés de très près, et qui composent à cette dramatique histoire d'amour un décor étrange et lointain, poétique et douloureux tout à la fois, et qui s'harmonise singulièrement avec elle.
Voici en quelques mots la donnée de ce roman, Petro Topola a été désigné pour le recrutement. Mais il est le fiancé tendrement aimé de la belle Oliana, et il ne peut se résoudre à partir au loin et à porter le fusil pendant quinze ans. Il se cache pour échapper aux recherches de la police; mais il commet une imprudence en revenant voir sa fiancée; il est aperçu et dénoncé par son rival, le malfaisant et tortueux Youri Worobetz : il est pris, envoyé en Sibérie. Mais il a promis à Oliana de revenir, et celle-ci attend, le cœur plein d'un inta-
rissable espoir. Or, un jour, la vieille Domna découvre dans la forêt voisine, « sur un amas de mousse et de feuilles mortes, un homme qui dormait. Un manteau de soldat, un manteau en loques couvrait son corps presque nu : son visage hâve, noir, portait la trace d'une misère insondable et d'une souffrance impossible à décrire ». C'est Petro : il a déserté; il a été repris; il a été condamné au knout et frappé de trois cents coups de bâton; il a fui encore, et Tamour, plus fort que le knout, plus fort que la mort, a fait ce miracle de le ramener au village natal. Les deux fiancés se revoient mystérieusement toutes les nuits dans la forêt protectrice de leurs tragiques amours : ils se croient heureux. Mais Youri veille, le traître Youri qu'Oliana a repoussé, et qui ne rêve que vengeance. Il surprend le retour du malheureux fugitif, et il le dénonce de nouveau à la police. Une battue s'organise. Prévenue à temps par Domna, Oliana, par une horrible tempête de neige, va rejoindre Petro dans la forêt. Tous deux ils fuient le knout, plus terrible que la mort, le knout qui « boit le sang ». Et le lendemain, sous une épaisse couche dé neige, les chiens qu'on a conduits à cette chasse humaine découvrent deux cadavres raidis, • lèvres contre lèvres, enlacés dans une dernière étreinte...
La donnée d'un roirian n'est rien ; et tout dépend de la mise en œuvre. Le style ici est excellent, très moderne d'allure, mais net, rapide, incisif, avec quelque chose d'un peu inachevé qui convient à merveille à la description de ces lointaines contrées.
à Texpression des sentiments qui s'agitent dans ces âmes primitives.
Voici un paysage d'automne qui, évidemment, est plus slave, — je n'ose dire « ruthène », — que français, et l'on serait un peu étonné, ce me semble, si Ton nous disait qu'il a été brossé par M. André Theuriet ou M. René Bazin :
Les jours filaient; Tautomne arrivait d*un pas rapide. Les arbres, revêtus d'or et de pourpre royale, contemplaient les champs verdoyants semblables à un tapis d'émeraude que les fils de la Vierge recouvraient d'un tissu argenté et frissonnant sous le souffle de la brise. Dorée par les rayons d'un soleil encore chaud, comblée de toutes les richesses que l'automne lui apportait, la Ruthénie sommeillait tranquille, confiante... Les meules de blé se dressaient dans les granges bien closes, les arbres des vergers appelaient rhomrae pour lui payer le prix de son labeur; et là, bien haut, sous un ciel encore bleu et serein, les grues formant leur triangle parfait s'envolaient vers les pays du soleil et jetaient leurs derniers cris d'adieu.
Lorsque le Ruthène entend ce cri, il lève la tête; d'un œil triste il suit le vol des oiseaux qui passent, et en soupirant il murmure : « Les grues s'en vont, l'hiver arrive. »
Je goûte fort aussi cet éveil du matin dans la forêt silencieuse :
Les oiseaux s'éveillaient; devant l'aube joyeuse la lune fuyait vers un autre monde; l'alouette montait dans les nuages, la brise courait sur les blés en fleurs. Et chaque épi inclinait la tête, sur chaque branche passait un souffle... L'esprit de Dieu était dans l'air, le chant de l'alouette tombait du ciel, comme des grains de rosaire; comme des gouttes de rosée, il tombait, tombait toujours. L'aube avait
frappé, le temple s'ouvrait tout grand... Dans la lumière du matin Dieu descendait sur la terre *.
Je trouve ce dernier trait tout simplement admirable. Et voyez-vous comme les comparaisons, les pensées relip^ieuse^ se présentent naturellement sous la plume de l'écrivain. Cela encore est, je crois, uu trait de race. Ces Slaves ont des âmes profondément, naïvement mystiques. « Et son front était si pensif, nous dit le romancier en parlant d'Oliana, ses yeux étaient si rêveurs... des yeux slaves qui semblent fuir dans l'infini. » C'est cela même. Ces pauvres Ruthènes, tels du moins qu'on nous les présente ici, n'ont pour toute religion qu'un christianisme très rudimentaire, surchargé d'une foule de superstitions à demi païennes, un christianisme tout imprégné de fatalisme oriental, mais qui pourtant fait luire encore comme un rayon d'idéal, de moralité et de poésie dans ces misérables vies, dans ces consciences obscures, dans ces imaginations enfantines. Voilà ce que l'auteur de ce roman ruthène a rendu excellemment. Et il a fort bien rendu aussi, sans jamais tomber dans la déclamation, ce qui eût été facile, l'impression de sombre résignation ou de révolte désespérée qui envahit ces âmes incultes quand la loi d'airain des iniquités