Cf. Hugo, le Sacre de la Femme
La prière semblait à la clarté mêlée Kt sur cette nature encore immaculée Qui du Verbe éternel avait gardé l'accent, Sur ce monde céleste, angélique, innocent^ Le matin, murmurant une sainte parole, Souriait, et l'aurore était une aurôolei
sociales vient les atteindre. Elles vivent littéralement € SOUS le knout », et rien qu'à exprimer, sans y mêler ses réflexions personnelles, les sentiments d'horreur instinctive que ses personnages | éprouvent à la simple pensée de Tinstrument de leur supplice, l'auteur réussit à nous les faire partager, et à nous faire prononcer à notre tour le mot de la vieille Domna qui termine l'ouvrage : « Dieu de miséricorde ! quand donc auras-tu pitié de ton peuple ! » Il me semble que cette « peur du knout qui déchire et qui tue », que cette naïve disposi- . tion religieuse, que cette profonde poésie naturaliste, bref, que tous les principaux traits de « l'âme ruthène » sont fondus et rendus à merveille dans cette scène de la première rencontre de Petro et d'Oliana :
« Oliana, reprit Petro, lorsque j'étais là, si loin... sur le chemin de la Sibérie, chaque nuit je te voyais... Et j'entendais les cloches do notre village, j'entendais le chalumeau... et ta chanson, je l'entendais... tu sais, la dernière. Alors, je pris la fuite. J'ai longtemps erré dans la steppe, je ne connaissais pas le chemin... On m'a saisi. >
Il se tut, un frisson d'horreur le secoua des pieds à la tête.
« On t'a saisi! répéta la fille, en se blottissant toute pâle sur la poitrine du garçon.
— On m'a saisi et on m'a jugé... Je devais recevoir cinq cents coups de bâton.
— Ah!... et Dieu où était-il?
— Il était si haut... Je ne pus supporter que trois cents coups, et je tombai entre les deux haies de soldats qui me frappaient.
— Petro, Petro! et Dieu où était-il?
— Il était si haut... »
Il s'interrompit encore. Le rossignol chantait sa symphonie d'amour; la forêt somnolente l'écoutait, les étoiles l'écoutaient, le colosse de pierre semblait rêver...
« Entends-tu, 01iana?'dit Petro tout bas. C'est beau, le petit oiseau.
— C'est beau... On dit qu'il chante ainsi, parce qu'il aime.
— Oui, c'est pour elle qu'il chante...
— Petro ! et de trois cents coups on t'a frappé !
— Le chemin était rouge de mon sang et mon corps était labouré... On me porta à l'hôpital.
— Et après, après?...
— On me soigna et on chercha à me guérir, car après la guérison, je devais recevoir encore deux cents autres coups pour compléter les cinq cents, chiffre commandé. C'est la loi... Et toutes les nuits j'entendais les cloches de mon village... Je pris la fuite... »
Je sais qu'au fond de tout cela, il y a un peu, et même beaucoup, sinon de nihilisme, tout au moins d'anarchisme. Mais le livre a si peu l'air d'une thèse, il s'en dégage une impression si poignante de large et profonde humanité, il est écrit avec un si rare talent, que je n'en puis vouloir à l'auteur d'avoir enrichi la littérature française de ce ronian ruthène.
Mai 1903.