VI PRÉFACE
Car il y a un fait qui s'impose et s'est imposé à tous ceux qui étudient d'un peu près l'histoire de la littérature française moderne * : c'est l'espèce d'obsession et d'impérieux ascendant que le problème religieux a exercé de tout temps sur nos écrivains nationaux. Ce problème, avec plus ou moins de force, de profondeur ou de sérieux, ils l'ont discuté et retourné sous toutes ses faces, de préférence à tous les autres; et c'est une chose bien remarquable que les plus grands d'entre eux sont ceux qui l'ont le plus constamment agité, et que les plus grandes œuvres de notre littérature sont celles qui l'ont posé le plus fortement. Il n'y a pas dans notre langue, — et dans aucune littérature, — de plus grands écrivains que Calvin et Pascal, Bossuet et Voltaire, Rousseau et Chateaubriand, Lamennais et Renan; et Ton peut dire que, tous ensemble, ils ne se sont intéressés qu'à une seule question» qui est la question religieuse. Les poètes eux-mêmes n'ont pas échappé à la loi commune; et ni Polyeucte^ ni Athalie, ni Tartuffe, ni Jocelyn ne sont des œuvres détachées ou indifférentes : ce sont aussi les chefs-d'œuvre de leurs auteurs.
Et ce n'est pas tout. Les grands écrivains français ne se sont pas contentés d'étudier à titre en quelque sorte purement individuel les questions religieuses; il ne leur a point suffi, pour y répondre, de s'isoler dans l'intimité de leur conscience personnelle ; ils ont ouvert
1. Voir en particulier le Manuel de l'histoire de la littérature française de M.*,Brunetière et les fascicules parus de son Histoire de la littérature française classique (Delagrave).
PREFACE. Vit
largement les yeux sur le dehors, et sur le passé; ils se sont curieusement préoccupés de ce que leurs contemporains et leurs devanciers avaient pensé sur ces mêmes questions, et, tantôt pour les réfuter, tantôt pour les confirmer, ils ont tenu scrupuleusement compte de ces opinions extérieures. Une étroite et vivante solidarité s'est ainsi établie entre ces générations et ces œuvres successives ; une constante tradition de pensée et d'inquiétude religieuses s'est ainsi maintenue et transmise de proche en proche. L'Institution chrétienne de Calvin est, à bien des égards, une « protestation » contre le roman de Rabelais, une âpre critique du naturalisme esthétique et moral dont il est la puissante expression. Les Variations de Bossuet, à leur tour, sont, après plus d'un siècle d'expérience historique, une réponse au grand livre de Calvin. Les sermons de Bourdaloue sont, comme on Ta dit avec beaucoup de raison, la vivante réfutation des Provinciales, Les Pensées de Pascal, ou plutôt V Apologie dont les Pensées ne sont que les fragments posthumes, devait être dirigée à la fois contre l'épicurisme de Montaigne et contre le stoïcisme d'Epictète et de ses modernes disciples. L'œuvre tout entière de Voltaire a eu pour objet de ruiner celle de Bossuet et celle de Pascal, et de perpétuer entre l'idée chrétienne et la culture moderne un | malentendu que le Génie du Christianisme s'est précisément efforcé de dissiper. Il serait facile de multiplier les • exemples. L'histoire de la littérature française n'est, à j la bien prendre, que celle d^un long duel ininterrompu entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, entre ceux qui croient d'une certaine manière et ceux qui croient d'une autre.
Ainsi donc, au regard de l'historien le plus objectif, le plus détaché de toute croyance positive, le problème
YIII PRÉFACE.
religieux apparaît comme dominant toute la suite de la littérature française, il en est l'âme souvent visible, [toujours présente. Il a littéralement hanté la pensée de a plupart de nos grands écrivains. Qu'on s en réjouisse ou qu'on le déplore, c'est là un fait dont il est impossible de ne point tenir compte. Les Pensées de Pascal, le Discours sur l'histoire universelle, VEssai sur les mœurs, \ Emile, le Génie du Christianisme, VEssai sur Vindifférence et la Vie de Jésus ne sont pas des œuvres qu'on supprimera aisément de l'histoire de la littérature française.
11 suit de là qu'en posant et qu'en maintenant la question religieuse au premier plan de notre histoire littéraire, par quelque biais qu'on aborde cette dernière, et sous quelque forme qu'on Tétudie, on ne fait que se conformer à la nature même des choses et à la réalité des \ faits. Puisqu'en fait la plupart de nos grands écrivains / ne se sont guère intéressés qu'aux choses religieuses, . puisqu'en fait les plus grandes œuvres de notre litté- 1 rature sont celles qui reflètent cet état d'esprit, voilà, semble t-il, le fait historique essentiel qu'il importe de mettre en pleine lumière, voilà le trait dominateur sur lequel on ne saurait trop appuyer. En eintrant résolument dans cette voie, on ne fait d'ailleurs que répondre au vœu secret, à la pensée intime des plus grands de ceux qui ont écrit en français. Quel mépris, ou plutôt quelle douloureuse pitié un Pascal n'aurait-il pas pour un critique qui, dans les Pensées, ne serait préoccupé