PREFACE. XI
Pensées, pour apprécier et pour classer les œuvres dC/ la littérature et de l'art, comme une hiérarchie dqf points de vue divers auxquels la critique pourrait suc-î cessivement se placer?
Tout d'abord, et pour ainsi dire, au bas de l'échelle, le point de vue tout extérieur encore et tout matériel ou technique de la forme. Une œuvre étant donnée, qu'en vaut l'exécution? Quelles qualités, ou quels défauts de composition ou de style manifeste- t-elle? Jusqu'à quel point l'expression de sa pensée a-t-elle servi ou a-t-elle trahi l'auteur? Si une œuvre ne sort pas triomphante d'un examen de ce genre, elle peut avoir par ailleurs toute sorte de qualités très rares et très hautes : littérairement, elle n'existe pas. L'historien de la littérature française n'a pas à tenir compte, j'entends directement, des œuvres de Saint-Cyran ou du Cours de philosophie positive. En revanche, l'œuvre-, de Théophile Gautier, si pauvre de pensée, mais s}. remarquable de forme, compte dans la littérature française du xix® siècle : il est vrai qu'elle ne doit pas y occuper une place prépondérante.
Car c'est ici qu'intervient le second point de vue, le point de vue de V esprit, pour parler encore comme Pascal, ou de la pensée. L'œuvre littéraire digne de ce nom n'est pas une forme vide; et aussi bien, ne l'est-elle jamais complètement. Il ne se peut pas, même parfois sans le vouloir, qu'elle n'exprime des idées; et ces idées, il s'agit d'en évaluer l'originalité, la justesse et la profondeur. Plus une œuvre, d'ailleurs bien exécutée, nous apporte de vérités neuves, fortes ou pénétrantes sur l'homme individuel ou sur l'homme social, sur le monde, sur la nature ou sur la vie, et plus elle se classera à un degré élevé dans la série des œuvres qui s'imposeront à l'attention de l'historien
Xn PHEFACE.
littéraire. Il arrivera même que la haute valeur de la pensée fera aisément passer sur certaines imperfections de la forme. L'œuvre de Vigny est assurément moins parfaite d'exécution que celle de Gautier; mais elle l'emporte singulièrement sur cette dernière par la qualité de la pensée qu'elle exprime; et Vigny est, dans les Lettres françaises, un nom infiniment plus considérable que celui de Gautier.
Et, enfin, si l'écrivain s'élève jusqu'à la question suprême que l'homme puisse envisager; si, dépassant le monde sensible et la région des apparences, il entre f dans Tordre de la « charité » ; s'il s'attache à l'idée religieuse et en renouvelle les aspects; s'il pose avec une force et une ampleur nouvelles le problème de la croyance et celui de la destinée, alors, si son art ne le trahit pas, si sa pensée demeure lucide, vigoureuse et hardie, alors son œuvre prend une signification et une portée incomparables, et il semble que les questions qu'elle soulève lui communiquent un peu de leur gran- |deur et de leur éternité. Voilà ce qui classe définitive- 'ment une œuvre littéraire, et élève un écrivain au-dessus de ses rivaux, et parfois au-dessus de lui-même. Même si, pour la perfection et l'originalité de la forme, pour la profondeur et la richesse de la pensée, les Maximes de La Rochefoucauld méritaient d'être égalées aux Pensées de Pascal, voilà ce qui maintiendrait entre les deux œuvres une distance infranchissable. Voilà ce qui, dans l'œuvre de Corneille, élève Polyeucte au-dessus du Cid, dans l'œuvre de Racine, A thalie au-dessus de Phèdre, dans celle de Molière, Tartuffe au-dessus des Femmes Savantes, — et le Port-Royal de Sainte-Beuve au-dessus des Nouveaux Lundis,
PREFACE. Xlli
On observera qu'en concevant ainsi les obligations de la critique, en même temps qu'on parvient à dégager des œuvres littéraires ce qu'elles contiennent d'éternel, on en dégage aussi ce qu'elles renferment de vraiment « actuel ». Il y a des époques de l'histoire où la préoccupation religieuse, qui demeure toujours le fond permanent de la pensée et de la vie humaines, se dérobe volontiers aux regards superficiels ou inattentifs, et semble, sinon s'atténuer et se dégrader, tout au moins se voiler et comme fuir le grand jour de la scène publique. 11 en est d'autres, au contraire, où elle est si vivace et si aiguë dans les consciences, qu'elle multiplie en quelque sorte les occasions de se manifester au dehors, et qu'on la voit affleurer à la surface des faits, et cela dans les circonstances les plus diverses, et parfois même les plus insignifiantes de la vie sociale* L'époque où nous vivons aujourd'hui est sans aucun doute de celles-là. Tous les conflits qui nous mettent aux prises, toutes les questions qui nous agitent et nous divisent ont visiblement une origine religieuse. Et voilà pourquoi nous recherchons avidement dans les œuvres du passé le fond religieux qu'elles recouvrent et qui nous les rend plus familières et plus intimes. A les voir d'ailleurs sous ce jour, on reconnaît bien vite que le fond des problèmes n'a guère varié, depuis tant d'années qu'on les discute, et, bien , souvent même, on s'aperçoit que les solutions que nos/; pères en ont proposées sont celles-là mêmes vers lesquelles nous nous orientons aujourd'hui. Il y a plus. Non seulement nous constatons qu'ils ont fréquemment posé les questions comme nous les posons à