‹ Livres qui s'imposentChapitre 102 sur 124 · LES ORIGINES DE NOS INSTITUTIONS · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DE NOS INSTITUTIONS

L'histoire de la Patrie nous a donné incidemment une vue d'ensemble sur nos institutions. Il convient de nous y arrêter maintenant plus longuement.

Il nous faut donc posséder des livres/à la fois doctrinaux et pratiques, nous montrant dans quelle mesure les institutions contemporaines et particulièrement les institutions françaises se rapprochent ou s'éloignent de nos doctrines , indiquant ce qu'il faut supprimer, enseignant ce qu'il faut établir, donnant, en un mot, à tous ceux qui sont soucieux de remplir leurs devoirs civiques, les moyens de le faire en connaissance de cause.

Mais si nous voulons conduire notre étude avec méthode, il est nécessaire de connaître les influences nombreuses qui se sont exercées normalement, au cours des siècles, sur les institutions de notre pays. Taine accorde une grande importance au milieu. Renan insiste sur la race. Karl Marx réduit ces influences à une seule : V influence économique.

LA FRANCE ET SES INSTITUTIONS 5l5

Pour nous, nous estimons que la nature de nos institutions tient à des causes plus nombreuses et distinctes : c'est-à-dire, si nous suivons Tordre naturel, au sol, à la race, à la religion, au travail, à la tradition, à Yopinion et à la violence. Certes, nous savons qu'une vigoureuse philosophie pourrait sans doute ramener à l'unité ces divers facteurs, mais il faut bien, pour être clair, tenir compte, dans la pratique, des manifestations diverses et complexes de la vie.

Quand nous connaîtrons mieux ces influences, noiis étudierons nos institutions politiques, administratives, judiciaires, économiques et fiscales. Ainsi documenterons pourrons effectuer les réformes nécessaires et nous apprendrons, dans un autre chapitre, les moyens de les réaliser.

A quoi tiennent nos institutions?

1° Au sol.

Le sol fait la race.

La France est née de la douceur de son climat et de la fécondité de ses terres, de la puissance de ses fleuves et de l'orientation de ses vallées, de l'hospitalité de ses rivages et de l'étendue de ses plaines, de la majesté de ses montagnes et de la variété de ses régions, de ses sources et de ses forêts, de ses pâturages et de ses collines,, de ses frontières et de ses routes.

C'est ce que l'on comprendra bien en lisant une excellente synthèse, qui nous fera toucher du doigt les rapports de la terre et de l'homme :

Vidal de la Blache. — La France, tableau géographique. Paris, Hachette, 1908, gr. in-4 de vn-365 p., gravures et cartes. Prix : 25 fr.

Personnalité géographique de la France : En quel sens la France est un être géographique. Forme et structure de la France. Les influences du dehors. Physionomie d'ensemble.

Description régionale : La France du Nord. Entre les Alpes et l'Océan. Le massif central. L'Ouest, le Midi.

Conclusion : La centralisation et la vie d'autrefois.

5l6 LA VIE CIVIQUE

« Les rapports entre le sol et l'homme sont empreints, en France, « d'un caractère original d'ancienneté, de continuité. De bonne heure « les établissements humains paraissent y avoir acquis de la fixité ; «. l'homme s'y est arrêté parce qu'il a trouvé, avec les moyens de « subsistance, les matériaux de ses constructions et de ses industries. « Pendant de longs siècles, il a mené ainsi une vie locale qui s'est « imprégnée lentement des sucs de la terre » (p. 3).

Et l'auteur, après avoir parlé des perturbations amenées par les grandes révolutions économiques du xixe siècle, déclare :

« Nous croyons fermement que notre pays tient en réserve assez « de ressources pour que de nouvelles forces entrent en jeu et lui « permettentde jouer sa partie sur l'échiquier indéfiniment agrandi... « Nous pensons aussi que les grands changements dont nous som- « mes témoins n'atteindront pas foncièrement ce qu'il y a d'essentiel « dans notre tempérament national. La robuste constitution rurale, « que donnent à notre pays le climat et le sol, est un fait cimenté « par la nature et par le temps. »

-wv Citons encore :

Reclus (Onésime) : Le plus beau royaume sous le ciel, décrit par Onésime Reclus, édile par Hachette, imprimé par P. Brodard. Paris, Hachette, 1908, pl in-4 de 861 p. Prix: 12 fr. (Réserves sur les pag'es qui touchent à la religion catholique.) — Jousset (P.) : La France, géographie illustrée. Paris, Larousse, 191 1, in-4- Prix: relié: 65 fr. (en cours de publication). — Enfin, on trouvera sur la France des notions géographiques intéressantes, mais un peu éparses, dans l'important ouvrage deBRUNHES (Jean) : La géographie humaine, essai de classification positive, principes et exemples. Paris, Alcan, 19 10, in-8 de 843 p. Prix : 20 fr. — et dans Demolins (Edm.). Les grandes routes des peuples (cité dans le paragraphe suivant). — Voir Schrader et LoNGNON,

p. i58 cités ainsi que Vallaux (Camille) : Le sol et l'Etat. Paris, Douin, 191 1, in-12 de l\io p. 4 fr. 5o.

A quoi iennent nos institutions ?

2° A la race.

Le tempérament français est un composé merveilleux des éléments les plus rares.

En effet, l'intelligence rayonnante de la Gaule, hospitalière

LA FRANGE ET SES INSTITUTIONS 5l 7

et mystique, amie du sol et fière de sa témérité, s'est enrichie de la vigueur romaine et de la gravité germanique. Puis, lentement, au cours des siècles, notre race s'est assimilé le génie des peuples qu'elle a conquis et de ceux qui ont campé sur son sol, des Normands intrépides et des Bretons tenaces, des Flamands industrieux et des Alsaciens habiles, des Bourguignons durs au travail et des Champenois experts dans le négoce; puis encore, elle a pris à la Gascogne, sa gaieté, à la Provence, sa poésie, à la Lorraine, sa douceur, et tous lui ont apporté leur foi et leur courage: le Midi, son ardeur et le Nord son calme. C'est pourquoi l'âme française est faite de logique et de clarté, de pénétration et d'harmonie, de générosité et de bravoure, de foi et d'idéal, de sensibilité et de souplesse, de bon sens et d'enthousiasme, de cordialité, de persuasion, de force et de lumière. C'est la patrie des poètes et des savants, des saints et des guerriers, des tribuns et des apôtres; c'est la terre des philosophies limpides et des expériences sociales. Les idées, avant de s'écouler sur les peuples, doivent passer par le creuset de notre pensée et s'animer au souffle de notre âme...

~* On trouvera d'excellentes pages dans les travaux suivants :

Brunetière : L'idée de Patrie, dans le tome I«r des Discours de combat (déjà cités). Les ennemis de l'âme française (ibid., pp. 161-211). Le génie latin (ibid., pp. 249-291). Le génie breton (ibid., pp. 1-37). — Bazin (René): La douce France. Paris, Gigord, 191 1 , in-12 de vm-3ii p. Prix: 3 fr. 5o. Edit. pop., 1 fr. 60. — Demolins (Ed.). Les grandes routes des peuples ;essai de géographie sociale. Comment la rouie crée le type social.T. I. Les routes de l'Antiquité. T. II. Les routes du monde moderne. Paris, Firmin Didot, 1901-1903, 2 vol. in-8 de 54o-463 p. Prix : le vol. 3 fr. 5o. Consulter surtout le tome Ier, dans lequel l'auteur étudie le type franc et saxon (pp. 460-037).

Puis il faut lire aussi l'étude de M. l'abbé Henri de Tou

ville :

Tourville (abbé H. de) : Histoire de la formation particula-

5l8 LA VIE CIVIQUE

riste : L'origine des grands peuples actuels. Paris, Firmin-Didot. 1905, in-8 de vm-547 p. Prix : 10 fr. — On continuera par d'autres ouvrages de Demolins : Les Français d'aujourd'hui. Les types sociaux du Midi et du Centre, Paris, Firmin-Didot, 1898, in- 12 de xn-466 p. Prix : 3 fr. 5o. — Du même auteur, également, l'ouvrage suivant qui nous juge un peu trop sévèrement : A quoi tient la supériorité des Anglo-saxons ? Paris, Firmin-Didot, 1901 , in-18 de xn-463 p. Prix : le vol. 3 fr. 5o. — Etude qu'il faut compléter, si l'on veut suivre l'évolution de cette race, par Paul de Rousiers : La vie américaine. — Paris, Firmin-Didot, 1899, 2 vol. in-18 de 370 et 336 p. Prix : 3 fr. 5o. (Edition luxe, 3o fr.)

Si ces ouvrages ne contiennent rien qui puisse blesser nos convictions philosophiques et chrétiennes, nous ne pouvons en dire autant des ouvrages qui suivent. Leurs auteurs, sans être, de parti pris, malveillants contre l'Eglise, jugent quelquefois mal son influence, la rapetissent de bonne foi, ou, comme Vacher de Lapouge, prédisent son déclin. Ce sont des livres intéressants, sans doute, mais qu'il faut consulter avec beaucoup de réserve :

Fouillée (Alf.) : Psychologie du peuple français, 2e édition, Paris, Alcan, 1907, in-8 de iv-391 p. Prix : 7 fr. 5o — Du même auteur : Esquisse psychologique des peuples européens. 3e édit. Paris, Alcan, 1903, in-8 de xix-552 p. Prix : 10 fr. — Le Bon (Gust.). : Les lois psychologique ■ de l'évolution des peuples, 10e édit. Paris, Alcan, 191 1, in-8 de 186 p. Prix : 2 fr. 5o. — et enfin : Vacher de Lapouge : Race et milieu social, essais d'anthroposociologie. Paris, Rivière, 1909, in-8 de 3g5 p. Prix ; 8 fr.

Ce dernier auteur nous semble exagérer l'importance de l'anthropologie. L'étude du crâne n'est pas toute la Science... Pourtant, nous reconnaissons l'importance de ces connaissances et il serait à désirer que les catholiques ne laissent pas aux matérialistes le monopole de ces intéressants travaux.

On pourrait voir encore les livres suivants :

Longnon: Atlas historique de la France. Paris,Hachelte, i5 cartes. Prix: 35 fr. et du même auteur la plaquette: De la for-

LA FRANCE ET SES INSTITUTIONS 5lQ,

mation de l'unité française. Paris, Champion, 1890, in-iGde 46 p. Prix : 1 fr. — Consulter aussi Schrader : Atlas de géographie historique par une réunion de professeurs et de savants. Paris, Hachette, 54 cartes avec texte au verso. Prix : 35 fr.

A quoi tiennent nos institutions ?

3° A la religion.

Si, pour nous conformer à l'ordre naturel, nous avons d'abord parlé des influences exercées sur nos institutions par le sol et par la race, nous devons maintenant montrer comment la religion, par la puissance de son action, occuperait le premier rang- dans Y ordre de prééminence.

« La religion, dit en effet Le Play, a toujours été le premier fondement des sociétés; le scepticisme moderne n'est justifié ni par la science, ni par l'histoire, ni par la pratique actuelle des peuples libres et prospères. »

La religion, dont Dieu a déposé le germe dans la conscience de chaque homme, ne saurait en effet se confondre avec le sol, ni avec la race, ni avec le travail, ni avec la tradition, ni avec la violence ; elle les dépasse.

Et la preuve, c'est que l'Evangile, prêché par le Christ, sous le ciel brûlant de la riche Palestine, à un peuple vaincu qui vivait du fruit de son travail sous la férule du vainqueur, a conquis les Romains qui l'avaient subjugué, la plèbe qui, dans la ville aux sept collines, mendiait à ses empereurs du pain et des jeux, les esclaves qui ignoraient les droits de la personne humaine, les tribus barbares qui, au galop de leurs chevaux, pillaient en liberté, les peuples pasteurs qui cheminaient dans les plaines africaines, les nomades qui erraient dans les steppes du Caucase, les Basques cachés au fond de leurs montagnes, les Francs batailleurs et généreux L'Evangile a conquis tous les peuples et transformé toutes les institutions.

Et notre pays a embrassé la foi chrétienne avec son ardeur et sa générosité coutumières. La parole divine a eu dans notre race un écho d'une profondeur à nulle autre pareille ; nos ancêtres, fidèles à leur génie, ont su tirer de îa doctrine nouvelle

toutes les conséquences individualistes et sociales qu'elle comportait et ils ont su y adapter merveilleusement, à travers tous les âges, leur vie et leurs institutions...

■w* Sur le rôle de la religion chez les anciens, il faut lire l'ouvrage déjà cité de Fustel de Coulanges: La Cité antique, particulièrement les chapitres qui traitent du culte. L'auteur, d'ailleurs, déclare que c'est la religion qui a fait le droit et les institutions de la Grèce et de Rome.

~~ Si nous voulons maintenant étudier, d'une façon plus générale, l'action de l'Eglise sur nos institutions, nous consulterons, à défaut d'un bon travail d'ensemble sur le sujet, les études suivantes, qui nous en fournissent les meilleurs éléments :

Et d'abord Y Encyclique de Léon XIII (déjà citée) sur la Constitution chrétienne des Etats (Immortale Dei). — Voir aussi l'Encyclique Graves de Communi; — puis Chénon : L'Action de l'Eglise {Semaine sociale d'Amiens, 1907). — Kurth (God.) : L'Action de l'Eglise à travers l'histoire [Semaine sociale d'Amiens, 1907). — Thellier de Poncheville (abbé) : La Croyance en une destinée supra-terrestre, principe de progrès social (Semaine sociale de Marseille, 1908) et les Apirations sociales contemporaines et le catholicisme (Semaine sociale de Rouen, 1 9 1 1 , pp. 435-482), ainsi que les conférences faites aux Semaines sociales par l'abbé Calippe, par H. Lorin, par le P. SERTiLLANGES,par Mgr Dizien, par Mgr DADOLLE,par l'abbé de Pascal, qui traitent presque tous de l'action de l'Eglise sur le progrès social.

•vw On voudra bien se reporter aux livres déjà cités dans la première et dans la deuxième partie de notre travail, c'està-dire :

Ch. Dewas : L'Eglise et le progrès du monde. — Kurth (Godef.) : Les origines de la civilisation moderne — et du même auteur ; L'Eglise aux tournants de l'histoire. — Gibier (Mgr): L'Eglise et son œuvre, les Bienjaits de l'Eglise dans l'ordre politique. — Brunetière : Sur les ch< mins de la croyance, l'utilisation du positivisme, et les autres ouvrages même auteur. — Le Play : Réforme sociale, t. I, ch. I.

Nous croyons inutile d'allonger cette liste. Les ouvrages qui traitent incidemment de Faction de l'Eglise sur les institutions sont extrêmement nombreux, mais le livre définitif n'existe pas...

Nous terminerons par une étude magistrale, qui, si elle est narrative en certaines pages, nous montrera bien l'importance du rôle joué par l'Eglise sur notre pays : Baudrillart (Mgr) (et autres) : La France chrétienne dans l'histoire. (Voir plus haut, p. 499-)

A quoi tiennent nos institutions ?

4° Au travail.

Le travail exerce une influence considérable sur les institutions. Nous avons déjà dit que Karl Marx faisait du facteur économique l'unique élément de la transformation sociale. Aujourd'hui, la Confédération générale du Travail ne pense pas autrement puisqu'elle prétend pouvoir transformer la société sans sortir du régime économique. C'est une exagération manifeste.

Pourtant, ceux qui méconnaîtraient l'importance de la répercussion du travail sur nos institutions politiques se méprendraient également ; car si le travail est incapable de fixer l'esprit de ces institutions, il peut, tout au moins, en déterminer les formes.

Souvent, en effet, les aristocraties qui mènent les peuples sont filles du travail.

L'aristocratie fut guerrière quand le travail était la bataille.

Elle fut domaniale quand le travail était la terre.

Elle fut bourgeoise quand le travail s'épanouissait dans l'atelier familial.

Elle est capitaliste depuis que le travail est devenu l'esclave de l'or.

Elle sera démocratique lorsque le travail sera organisé par les travailleurs.

Mais ce qui prouve bien que le travail ne doit pas assumer

exclusivement la gestion des affaires publiques, c'est qu'il peut, lui aussi, finir dans le despotisme. S'il est tout puissant, qui l'empêchera d'asservir la richesse bien acquise et l'esprit et la foi? Oui le garantira des luttes fratricides? Les artisans pourront opprimer les salariés et les salariés à leur tour pourront opprimer les paysans. Et si, maîtresse du pouvoir, la classe prolétarienne rejette la bourgeoisie laborieuse dans la roture, si la « justice populaire » doit remplacer la justice bourgeoise, la société n'aura fait que changer de tyran. Où sera donc le progrès social?

Le travail peut donc être oppressif. Ce n'est pas lui qui fournira les principes sur lesquels reposera la justice des contrats; ce n'est pas lui non plus qui peut délimiter les droits de l'homme et les concilier avec les droits des corps sociaux, comme la famille, la cité et l'Etat. Il y a encore de la justice à réaliser en dehors de l'atelier... Les harmonies économiques ne sont pas génératrices des harmonies sociales. Seule, la doctrine évangélique, en assurant à l'homme l'épanouissement normal de ses droits, peut donner la paix au monde.

Le travail, pourtant, pèse d'un poids considérable dans l'équilibre politique. Inorganisé, il doit mener à la monarchie absolue ou à la tyrannie du parlementarisme et du collectivisme. Organisé, il s'interpose entre le pouvoir et les citoyens pour atténuer les abus de l'Etat et les mouvements irréfléchis des foules; il engendre de l'ordre en provoquant l'association et en hiérarchisant les fonctions sociales.

« C'est dans la question du travail, dit Lacordaire, que toute servitude a sa racine : c'est la question du travail qui a fait les maîtres et les serviteurs, les peuples conquérants et les peuples conquis, les oppresseurs de tout genre et les opprimés de tout nom. Le travail n'étant pas autre chose que l'activité humaine, tout s'y rapporte nécessairement et selon qu'il est bien ou mal distribué, la Société est bien ou mal ordonnée, heureuse ou malheureuse. »

C'est pourquoi M. Eug. Duthoit, qui connaît si bien la nature du travail et qui a vigoureusement ébauché, en des pages solides, un essai d'adaptation du régime économique

et social à l'organisation politique, déclare que les droits de tout citoyen devraient être en relation avec le travail utile qu'il fournit. « Ne serait-il pas nécessaire, ajoute-t-il, de chercher dans les groupements d'hommes voués à une même profession les éléments de pondération et de stabilité qui sont indispensables à tout gouvernement digne de ce nom ? Ne serait-il pas normal de charger les corps professionnels légalement organisés de préparer les lois sur le travail et d'en codifier les éléments plus ou moins dispersés? »

Nous ne connaissons pas, sur ce point non plus, d'étude définitive écrite par un catholique social et montrant, à la lumière de l'histoire, du droit et de la morale, la répercussion légitime du travail sur nos institutions. Pourtant nous recommandons vivement la lecture des études suivantes qui ne sont, en somme, que des pages détachées de l'ouvrage clair et précis que nous aurions voulu citer, mais qui n'existe pas.

On relira les œuvres des maîtres de la pensée catholique sociale, de Le Play, de Ketteler,àt Vogelsang3à\\ marquis de La Tour du Pin, de Mgr d'Hulst, on se reportera aussi aux travaux du P. Antoine, du P. de Pascal, de H. Lorin, etc.. Enfin, on consultera le chapitre que M. Duthoit, dans son beau livre déjà cité et intitulé : Vers l'organisation professionnelle, a consacré à V Adaptation de l'organisation politique au régime économique et social (pp. 281-319). On se reportera aussi aux comptes-rendus des Semaines sociales de France, et particulièrement à :

Deslandres : Influence de l'évolution sociale sur l'organisation politique de la société (Bordeaux, 1909). — Calippe (abbé) et Crétinon : La fonction sociale des pouvoirs publics ; quelques applications (Rouen, 19 10). — Lefas : La représentation professionnelle (Rouen, 1910). — Boissard et Deslandres : La collaboration des citoyens et des groupements professionnels à l'élaboration et à l'application des lois de justice, d'hygiène et d'assistance (Marseille, 1908). — Le Play : Réforme sociale, déjà citée (chap. IV, § 3i).

w^ Ces auteurs ne se sont pas préoccupés du côté historique de la question. A défaut d'une étude complète sur l'histoire

des rapports du travail et des pouvoirs publics, on en cherchera les éléments dans les ouvrages déjà cités de Martin Saint-Léon : Histoire des corporations, de Levasseur, de Franklin, de Germ. Martin, de Fagniez]; dans les travaux plus légers et de vulgarisation de Dubourguier et de Hauser, ainsi que dans les études de H. Sée sur Les Classes rurales et le régime domanial en France au Moyen-Age. Paris, Giard et Brière, 1901, in-8de xxxvn-638 p. Prix: 12 fr. ; — de Léopold Delisle. Etude sur la condition de la classe agricole... en Normandie pendant le Moyen Age. Paris, Champion, io,o3, in-8 de XLiii-758 ji.Prix: 20 fr. — On relira aussi les ouvrages qui traitent de l'histoire des communes (cités p. 455) et de l'histoire de nos institutions (p. 527), c'est-à-dire Luchaire, Viollet, Ba-

BEAU, FLACH, FUSTEL DE COULANGES, GlASSON, LeVASSEUR, MaR-

tin Saint-Léon, etc., ainsi qu'un livre de Gavet : Sources de l'histoire des institutions (cités pp. 527 et suivantes).

~~ Enfin, on se reportera également à quelques travaux plus considérables, mais dont on ne saurait accepter toutes les conclusions sans réserve :

Taine : Les Origines de la France contemporaine (cité plus loin) : Tocqueville (Alexis de) : Ds la Démocratie en Amérique. 17e' édition, Paris, Pagnerre, 1888 [aujourd'hui Calmann-Lévy]. Le vol. in-8 de 467 p. Prix : 6 fr. — On consultera aussi le livre d'un disciple de Tourville et de Demolins : Poinsard (Léon) : La production, le travail et le problème social dans fous les pays au début du XX* siècle. Paris, Alcan, 1907, in-8 de xvi-5o,2 et 768 p. Prix des deux vol. : 16 fr. — et, avec prudence, Liesse (André) : Le travail au point de vue scientifique, industriel et social (surtout pages '$70 et suivantes) . Paris, Guillaumin, 1899, in-8 de 111-125 p. (épuisé) :— Durckheim : De la division du travail social. Paris, Alcan, 1902, in-8 de xliv-4i6 p. Prix : 7 fr. 5o. — A ce livre, très sévèrement jugé par /. Rambaud (Polybiblion, 1902, 2e semestre, p. 25), on peut ajouter une autre étude, également très discutable: Schmoller {C.) : Principes d'économie politique, traduit de V allemand par L. Polack. Paris, Giard et Brière, 1 905-1908, 5 vol. in-8 de Ooo p. environ. Prix du vol. 10 fr. Cet ouvrage est riche en considéra Lion s historiques, qui ne sontpas toujours de bon aloi. L'auteur est un partisan modéré, il est vrai, du socialisme d'Etat.

A quoi tiennent nos institutions ?

5° A l'opinion.

Dans nos démocraties modernes, incertaines et désorientées, l'opinion joue un rôle si considérable que nous sommes bien obligés de compter avec elle. L'opinion déborde les frontières et les races. C'est une opinion philosophique qui fit la société moderne, c'est une opinion économique qui nous valut les gouvernements bourgeois du siècle passé, c'est une opinion anti-religieuse qui nous valut la République radicale, c'est une opinion sociale qui nous vaudra la société nouvelle et l'opinion fera laloi jusqu'au jour où la croyance religieuse interviendra à son tour pour assurer à la société ses assises naturelles et pour rétablir l'équilibre rompu. Quand la religion s'en va, c'est l'opinion qui gouverne, et l'opinion, c'est la chasse à la vérité...

Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet et de nous y arrêter davantage lorsque, dans le chapitre consacré à l'action civique, nous traiterons de l'opinion et des moyens de la promouvoir, de l'encadrer, de la diriger. Contentons-nous, pour l'instant, de renvoyer à l'étude courte mais très sûre de Moysset sur l'Opinion publique, citée plus, loin, et aux travaux également mentionnés, mais qu'il faut consulter avec beaucoup de réserve, de BRYCE,d'OsTROGORSia,de Le Bon, de Tarde, de La Codre, etc. (Voir page 572.)

Telles sont les principales études qui ont été écrites sur ce sujet ; il en est d'autres encore, mais nous estimons que les ouvrages cités ci-dessus comptent parmi les meilleurs et les plus fouillés. Nous en reparlerons en détail, mais nous avons cru nécessaire d'en dire un mot ici, puisque l'opinion exerce sur nos institutions une influence considérable.

A quoi tiennent nos institutions ?

6° A la violence.

Enfin, la violence, qu'il ne faut pas confondre avec l'énergie,

peut aussi, en certains cas, exercer une influence prépondérante sur nos institutions, mais la violence ne saurait compter parmi les influences normales. Pourtant, quelques-uns l'ont érigée en doctrine. George Sorel procède de Karl Marx,Maurras est d'accord avec Babœuf et Paul Bourget conclut comme Bakounine. — « La force, a dit Karl Marx, est l'accoucheuse des sociétés », mais il arrive souvent, ajoute un autre, que la force met au monde un enfant mort...

Et nous n'en serons pas étonnés quand nous saurons que la violence est contraire à la nature, à la raison et à la loi du Christ. « La haine, dit le P. Sertillanges, n'est pas féconde, la haine ne crée pas... »

Si la force peut parfois mater un peuple et l'organiser à son profit, son action, chez un peuple adulte, reste superficielle et éphémère parce qu'elle est anormale.

Les sociétés ont horreur de la contrainte.

La violence a fait récemment l'objet de travaux fort intéressants. On aura une étude d'une doctrine absolument sûre en lisant :

Sertillanges (le P.) : La violence et l'action chrétienne (conférence faite à la Semaine sociale de Rouen, 1910), pp.482-5n. Mentionnons aussi,- à titre documentaire, quelques travaux dont nous ne pouvons admettre les conclusions, par exemple : Sorel (G.). : Réflexions sur la violence, 2e édition. Paris, Rivière, io,io,in-i2 de 412 p. Prix : 5 fr. — Maurras (Ch.j et Dutrait-Grozon : Si le coup de force est possible, Paris, Lib. Nationale, iQio,in-i6 de 99 p. Prix: 1 fr.— , et le chapitre consacré à la violence dans Engels : Philosophie, économie politique, socialisme contre Eug.Dûhring, traduit sur la 6'e édition allemande par Edm. Laskine. Paris , Giard et Brière, i9ii,in-8de cxiv-4ao p. Prix; 10 fr. — Le livre récent de M.- G. Valois : L'homme qui vient, philosophie de V autorité (Paris, Lib. Nationale, 191 i,in-i2 dexxi-269 p. Prix: 3 fr.5o), n'est point, comme on pourrait le croire, une apologie de la force. « Que l'on « ne fasse pas, dit-il, une confusion grossière entre l'Energie et « la Force. La Force peut décider de la fondation des Etats, « mais sa durée est d'un instant. Rien de durable n'est institué « p 1 relie. L'apparence de force qui garantit la sécurité des Etats «est inanœuvrée par l'Energie et l,lntelligence»(pp.xvniet xix).

A auoi tiennent nos institutions ?

7o A la tradition : l'histoire de nos institutions.

Les morts vivent en nous, non seulement par le sang-, mais aussi par la tradition.

Le passé emplit nos cœurs et nos âmes, nos foyers et nos cités.

C'est le passé qui nous a transmis nos institutiops et nous, à notre tour, nous les léguerons à nos fils. Chaque génération retranche ou ajoute, complète ou perfectionne, mais le fond de nos institutions ne varie guère parce qu'elles répondent exactement à la nature du peuple qui les a créées.

L'influence de ia tradition est indiscutable. Pour la nier, il faut être un primaire, et des primaires, il s'en trouve nonseulement à l'école, mais encore sur tous les échelons de la politique, en haut comme en bas.

Un historien de valeur, M. Paul Yiollet, membre de l'Institut, proclame en termes excellents l'action bienfaisante du passé :

« Nous procédons du moyen-âge. Il a vu naître la plupart des « institutions qui, lentement transformées, nous régissent aujour- « d'hui. En étudiant son histoire, nous étudierons nos origines. « Royauté moderne, parlement, conseils, chambre des comptes, com- «-munes, liberté civile substituée graduellement à l'esclavage et au « servage, armée, impôts et comptabilité, notre droit public presque « tout entier et notre société moderne ont fait là leurs racines pro- « fondes (1).

a Ce que nous sommes, nous le devons, pour une très grande part, « au moyen-âge; le moyen-âge est en nous. Il vit autour de nous. « Il a vu naître le droit qui nous régit, les langues dans lesquelles « nous pensons ; il a vu se former les règles de nos prosodies, les « lois de notre harmonie, surgir un art nouveau que nous n'avons « point surpassé... » (H>.p- 2).

Pour bien comprendre l'influence de la tradition, nous consulterons donc l'important travail que M. Paul Viollet a

(1) Ce que M. Viollet dit du droit public est encore plus vrai du droit privé.

628 LA VJE CIVIQUE

écrit sur l'histoire de nos institutions politiques et administratives. C'est une œuvre d'une érudition considérable ; les vues générales et les aperçus ingénieux, qui y abondant, en rendent la lecture facile et élargissent notre horizon. Si, par endroits, l'auteur paraît s'étendre avec complaisance sur les abus ou sur les faiblesses que l'Eglise, et particulièrement la Papauté, ont pu commettre au cours des siècles, c'est que sa nature droite et chrétienne, mais légèrement nuancée de gallicanisme, en a, sans doute, beaucoup souffert, et c'est peutêtre aussi pour mieux leur rendre, par ailleurs, un éclatant hommage que les esprits les plus prévenus ne sauraient discuter :

Viollet (Paul) : Histoire des institutions politiques et administratives de la France, Paris, Larose, 1 890-1 903, 3 vol. in-8. de vm-468-470 et 600 pp. Prix : T. I et II : le vol. 8 fr. — T. III : 10 fr. : les 3 vol. 26 fr. — Chaque volume se vend séparément.

Les Institutions pendant la période gauloise.

Période gallo-romaine : Les Gaulois. La Gaule conquise et romaine. L'administration romaine. Des impôts. Des Assemblées nationales dans la Gaule romaine. Des municipalités. Chute de l'empire d'Occident et établissement des barbares.

Période franque : La nation et le roi. L'administration et les institutions locales. Les finances. L'Eglise. Les origines de la féodalité.

Moyen-Age. Période française : La royauté. Le clergé et l'Eglise. La noblesse. Les franchises et les communes. Les corporations. Les Etats-généraux et les Etats-provinciaux. L'administration royale : les prévôts, les baillis, les sénéchaux. Les Parlements. La Chambre des comptes. Le conseil. Les finances.

« Dans le haut moyen-âge, le droit public et les institutions « se « faisaient », comme disait Portalis, par une sorte de végétation, de « croissance spontanée ; on ne « les faisait pas ». Aucune loi écrite, « plus exactement, presque aucune loi écrite ne présidait au dévelop- « pement naturel...

« Dans la seconde moitié du xiue siècle et surtout au xive et au « xve siècle, le législateur se montra chaque jour davantage. Il crée, « il institue, il sanctionne. Partout, le droit* public ou privé, se soli- « difie et prend des arêtes plus nettes... Le roi, vers lequel ont con- « vergé les forces éparses du haut moyen-âge, gouverne et paraît « diriger, organiser, suivant ses vues, bien que toutes choses restent « assurément,je né dirai pas fatales, mais plus nécessaires cependant,

« en leurs lignes générales, plus nécessaires, d'une nécessité histo-

« rique, que ne le supposerait un observateur superficiel. Les géné-

« rations sont solidaires les unes des autres et, par suite, le passé

« domine, dans une très large mesure, le présent... » (III, p. 5a3).

Le même auteur, M. Viollet, a poussé son étude jusqu'à la Révolution, et son travail paraîtra prochainement à Paris, chez Larose, sous le titre : Le Roi et ses ministres pendant les trois derniers siècles de la monarchie. — Prix du vol. 10 fr. — Lire aussi Funck-Bruntano (Ch.):Le Roi. Paris, Hachette, 19 12, in-8 de 4oi p. Prix : 7 fr. 5o.

-wv Citons encore, à titre documentaire :

Fustel de Coulanges : La Cité antique, étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome, 21e édition. Paris, Hachette, 1910, in-12 de 478 p. Prix: 3 fr. 5o. — Et au même auteur : Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France. [La Gaule Romaine ; U invasion germanique', La monarchie franque ; La transformation de la Royauté pendant V époque carolingienne; Les origines du système féodal; Le bénéfice et le patronat ; L'alleu et le domaine rural.] Paris, Ibid., 6 vol. in-8 de 5oo à ôoo p., 1889- 1908. Prix : le vol. 7 fr. 5o. — Glasson : Histoire du Droit et des institutions de la France. Paris, Pichon, 1887-1903, 8 volumes in-8 de 55o p. environ. Prix : le vol. 10 fr. — Viollet (P.) : Histoire du Droit civil Français, 3e édit. Paris, Larose, 1905, in-8 de vin et 1012 p. Prix : 12 fr. — Luchaire (Ach.) : Manuel des institutions françaises, période des Capétiens directs. Hachette, 189 [ , in-8 de vin-639 p. Prix : i5 fr. — Et du même auteur : Histoire des institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens (987- 1180), 2e édit. (revue et aug.), Paris, Picard, 1891, 2 vol. in-8 de xiv-338, 379 p. Prix: i5 fr. — Esmein : Cours élémentaire d'histoire du Droit français. Paris, Larose, 9e édition, 19 10, in-8 de xi-828 p. Prix : 10 fr. (ouvrage savant mais à lire avec précaution, surtout dans les pages consacrées à l'histoire de l'Eglise.) — Brissaud (J.) : Cours d'histoire générale du droit français public et privé. Paris, Fonte moing, 1908, 3 vol. in-8. (Nouvelle édition en cours.) Prix du vol. paru : 12 fr. 5o. (Ouvrage un peu touffu, où il se rencontre quelques idées discutables, mais qui rend de réels services par l'abondance des informations et de la bibliographie.) — Flagh (Jacques) : Les origines de l'ancienne France. Paris, Larose, 1886-1904. 3 vol. in-8 de 47^-584-58o p. Prix :

le vol. io fr* — Taine : Les origines de la France contemporaine. T. I et II. L'ancien régime. T. III-VIII. La Révolu/ion. T. IX-XI. La Révolution. T. XII. Table. Paris, Hachette, 1906-1910, 12 vol. in-16 de 4oo p. environ. Prix : le vol. 3 fr. 5o. — Tocoueville (Alexis de) : L'ancien Régime et la Révolution. Paris, Calmann-Lévy (édit. de 1906), 3 vol. in-8 de xlvi-385-456 et 576 p. Prix : 6 fr. le vol.

~~ On pourrait aussi compléter par les ouvrages de Babeau, de Viollet, de Luchaire et d'autres encore que nous avons mentionnés lorsque nous avons étudié les origines de la Cité (p. 455).

Si les pages précédentes nous ont révélé la complexité des questions qui touchent à nos institutions, elles ont pu aussi, par les précisions qu'elles ont apportées, nous faire mieux comprendre la patrie et nous la faire aussi mieux aimer en rattachant plus étroitement les institutions du passé aux institutions du présent, que nous allons étudier dans les pages qui suivent.

Page 1