LES SOURCES DE LA DOCTRINE CATHOLIQUE SOCIALE
Pour mieux approfondir et pour mieux apprécier la doctrine sociale de l'Eglise, il nous faut donc connaître les sources où elle s'alimente et se vivifie.
Ces sources sont infiniment précieuses ; c'est toujours à elles qu'il faut se rapporter pour juger, en dernière analyse, les idées et les faits sociaux et c'est encore en elles que nous trouverons les éléments des futures rénovations.
En premier lieu, nous plaçons Y Evangile.
Mais, dirons-nous avec M. Lugan, qui a si bien mis en valeur l'enseignement social de Jésus, « on ne prétend pas que le problème social soit posé ou résolu dans l'Evangile avec cette précision ou cette systématisation que nous lui donnons aujourd'hui. Ce serait sottise, mais il suffit que nous dégagions [des paroles et des actes du Christ] les principes éternels, les conséquences logiques qu'ils portent en eux. »
« Il y a un ordre social et un ordre économique conformes aux principes de l'Evangile. Ces principes, en pénétrant les sociétés antiques, les ont transformées. S'appliquer à les dégager dans les paroles et les actions du Maître, n'est-ce pas remonter aux sources profondes et intarissables de notre civilisation? N'est-ce pas retrouver les pures et saines doctrines qui ont déjà apporté aux peuples et aux individus le bonheur relatif auquel nous pouvons aspirer sur cette pauvre terre? »
« D'autres générations viendront...; leurs lumières, s'ajoutant aux nôtres, découvriront de nouveaux aspects dans les doctrines vivantes et immortelles de nos Evangiles... »
Nos livres saints doivent donc être interprétés avec un esprit conscient des nécessités de notre époque et largement ouvert sur l'avenir. La merveilleuse faculté que possède l'Eglise de s'adapter aux exigences des temps ne vient-elle pas des aperçus nouveaux qu'elle sait découvrir dans l'Evangile, source éternelle de force et de vie?
Or, ce travail d'interprétation, qui s'étend à tous les Livres Saints, ne peut être fait à la légère et il ne nous est permis que dans la mesure où l'Eglise l'accepte. C'est pourquoi nous ne devons accorder notre confiance qu'à des interprètes d'une science sûre et d'une orthodoxie rigoureuse.
A côté des Livres saints, il nous faut placer les Pères de l'Eglise et les Conciles. Les esprits cultivés devront, presque toujours, s'y reporter directement, car il n'existe pas, pour le moment, de travail d'ensemble sur la doctrine sociale des Pères et des Conciles.
Puis, nous consulterons les Actes du Saint-Siège, acte s qui constituent véritablement des sources, puisqu'ils émanent de ceux qui sont les gardiens de l'Evangile et de l'enseignement traditionnel de l'Eglise.
Enfin, nous étudierons, dans un article spécial, l'enseignequi se dégage des leçons de l'histoire.
Les Sources de la doctrine catholique sociale : 1° l'Evangile.
Parmi les auteurs qui se sont particulièrement attachés à mettre en valeur le côté social de l'Evangile, nous citerons :
Garriguet (Abbé L.). — La Valeur sociale de l'Evangile. — Paris, Bloud, 1910, in-32 de 3 1 3 p. — Prix : 3 fr. 5o.
Synthèse impressionnante et nouvelle. L'auteur s'est souvenu fort à propos que l'Evangile était encore le meilleur guide de l'action populaire chrétienne et c'est pour nous l'occasion de rappeler ces belles paroles de Godefroy Kurth : « Il y a une ligne de faîte qui partage en deux versants l'histoire de l'humanité, c'est celle qui porte à son sommet la Croix du Golgotha. Pourquoi? Parce que c'est là qu'a retenti le Fiat Lux d'une seconde création : c'est de là qu'est descendue sur le monde la loi nouvelle d'une civilisation nouvelle, le mandatum novum, que le Christ lui-même a voulu appeler de ce nom... Jetée dans le sein de l'humanité comme un ferment
(1) G. Kurth, le Moyen- Age (cité plus haut), p. 565.
mystérieux, la parole créatrice Ta travaillée et pénétrée tout entière et tous ces renouveaux de justice et d'amour, que, de siècle en siècle, nous voyons se produire au milieu d'elle, ne sont que le fruit de cette merveilleuse fermentation. »
M. Garriguet, l'auteur si apprécié d'un remarquable Traité de sociologie d'après les principes de la Théologie catholique (i), a étudié ce délicat sujet avec beaucoup de clarté et beaucoup de pondération, évitant les exagérations doctrinales et les critiques blessantes. Nous ne saurions trop recommander la lecture de cet ouvrage, dont voici le sommaire :
Entrée, en scène des catholiques sociaux : A la réforme matérialiste des socialistes, ils entendent opposer une réforme chrétienne. Cette réforme, ils veulent la faire reposer sur l'Evangile. Ecoles diverses : leur opinion sur la valeur sociale de l'Evangile. Les catholiques et l'étude du côté social de l'Evangile.
L'Evangile et le perfectionnement de l'individu — et la restauration de la famille — et la revendication des droits inhérents à la personnalité humaine — et l'esprit nouveau qu'il apporte à la terre — et l'évolution sociale dont il a été le point de départ — et son prétendu caractère anti-social — et la démocratie — et les biens de ce monde.
« Qu'on cesse donc de reprocher à la doctrine chrétienne de n'être « que le rempart d'un régime autoritaire, d'une organisation sociale « périmée, qu'on reconnaisse bien plutôt que s'il était possible de « traduire, en textes législatifs, l'idéal social évangélique, on abouti- « rait à une société dans laquelle il n'y aurait plus ni riche ni pau- « vre, ni armée ni désirs de conquête brutale sur l'étranger, ni « exploitation des faibles, ni tribunaux, ni gendarmes, ni prisons, « c'est-à-dire un régime exactement opposé à celui que l'on reproche «à la Bonne Nouvelle de contribuer à maintenir et également opposé, « il faut le dire, au régime dans lequel nous enfonce davantage cha- « que jour le matérialisme athée » (p. 3o2).
^w Compléter par une autre étude, également très recommandable :
Lugan (Abbé). — L'Enseignement social de Jésus : Jésus et l'individu, Jésus et lajamille, Jésus et la société, Jésus et la fraternité, Jésus et l'égalité, Jésus et la liberté. 2e édit. — Paris, Bloud, 1908, in-i6 de xxv et 269 p. — Prix : 3 fr.
(1) Paris, Bloud, 3 vol. à 3 fr. 5o le vol.
Les Sources de la doctrine catholique sociale: 2° les Actes et les Épiires.
A défaut d'un travail d'ensemble, nous renvoyons au livre suivant :
Calippe (abbé Ch.). — Saint Paul et la cité chrétienne. — Paris, Bloud, 1902, in- 12 de 327 p. — Prix : 3 fr.
« C'est Paul qui parle », pourrait-on dire en terminant la lecture de ce remarquable ouvrage qui n'est pas assez répandu. Pourtant, ce ne furent pas les éloges qui lui manquèrent lors de son apparition. Le regretté abbé Ermoni le trouve « neuf, original en beaucoup de points, et le seul que nous ayons à ce point de vue sur saint Paul. Il n'y a pas de plus piquant spectacle que de voir le pauvre petit juif, cet ouvrier de génie, inaugurer tranquillement certaines des transformations pré- S3ntes qui nous étonnent le plus et souligner fortement, dans ses E pitres, trois ou quatre idées qui correspondent précisément aux tendances les plus profondes de notre temps (1) ». — M. Paul Lapeyre dit, de son côté : « Avec une élévation parfaite, une grande force d'exposition et une érudition accomplie, l'auteur nous fait saisir la pensée de saint Paul sur tous les problèmes que l'opinion agite depuis un ou deux siècles. C'est merveilleux de voir à quel point saint Paul avait, si j'ose m'exprimer ainsi, les idées de Léon XIII » (p. 2). Les Etudes recommandent également à l'apôtre, à l'homme d'étude, au lettré (3), cet excellent ouvrage, dont voici le sommaire :
La Théologie de Saint Paul : Jésus-Christ, le chrétien, l'Eglise, saint
Paul.
Saint Paul et la Société : La famille, la société professionnelle, l'Etat,
la cité antique, la cité juive, l'Evangile. Les lois de saint Paul : La loi de mutualité, d'autorité, d'unité, de
croissance.
Saint Paul et la Réforme : La cité moderne.
(1) Revue du Clergé français, 1901-1903, p. 109.
(2) UAssocation catholique, 1903, p. 187.
(3) Les Etudes, 1902, p. ab2.
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« Saint Paul est des nôtres. Sa pensée s'est mêlée à notre pensée, « son âme à notre âme; aucune force humaine ne peut rien contre « cela. L'unité, la mutualité, l'autorité ; voilà nos exigences et voilà « sa doctrine... En nous voyant exagérer les besoins, par réaction « contre les systèmes et les institutions qui les ont contrariés ; en « nous voyant aimer l'autorité jusqu'à rêver d'un César ou d'un « Etat en qui s'absorbent et se perdent toutes nos libertés, la soli- « darité, au point de l'accepter sous la forme inférieure et brutale « du collectivisme, l'unité au point d'être prêts à supprimer entre « nous toute différence et toute distinction, il nous répéterait encore: « Hommes, je vous trouve religieux à V excès! Et il nous offrirait « les moyens de l'être avec mesure : il nous aiderait à faire entrer « dans ces trois lois sociales une dose suffisante de liberté, d'indivi- « dualité, de diversité. Ce que nous voulons être, nous le serions « grâce à lui, de mieux en mieux...» (p. 3o4).
Les Sources de la Doctrine catholique sociale : 3° les Pères et les Conciles.
Nous avons dit plus haut qu'il n'existait pas de travail d'ensemble sur le secours que les œuvres des Pères et les décisions des Conciles pourraient offrir à l'élaboration des doctrines sociales. On trouvera — nous le répétons — ces renseignements disséminés dans les œuvres citées au cours de cette étude approfondie. Enfin, on n'oubliera point l'influence considérable exercée par Saint Thomas et le renouveau social que la philosophie thomiste nous a préparé.
Les Sources de la Doctrine catholique sociale : 4° les Enseignements des Papes.
Comme nous avons déjà mentionné, dans la première partie de ce livre, les meilleures éditions des actes de Pie IX, de Léon XIII et de Pie X, nous nous bornerons à recommander à cette place trois documents d'une grande portée sociale : V Encyclique Rerum Novarum de Léon XIII, le Motu proprio de Pie X sur Y Action Populaire chrétienne et la lettre du même pape portant condamnation du Sillon, c'est-à-dire du Modernisme social et politique.
~~ De l'Encyclique Rerum Novarum de Léon XIII, nous recommanderons d'abord : l'édition française, très sûre, qu'en a donnée le P. de Pascal et qu'on ne saurait trop répandre, parce qu'elle est précédée d'un précieux commentaire :
De Pascal (le P.). — L'Eglise et la question sociale. Étude sur l'Encyclique. « De la condition des ouvriers », suivi de la traduction officielle de V Encyclique. — Paris, Lethielleux, 189 1, in-16 de J28 p. — Prix : 1 fr.
« L'Encyclique de Léon XIII sera, dit le P. de Pascal, la charte « de la nouvelle société chrétienne à construire sur les ruines de la « société révolutionnaire écroulée. »
~~ Citons aussi l'édition donnée par Action populaire :
Léon XIII. — Encyclique « Rerum Novarum » sur la condition des ouvriers, texte latin et traduction française officielle. — Reims, Action Populaire. — [1907], in-16 de 82 p. — o fr.5o.
« Le sort de la classe ouvrière [dit Léon XIII], telle est la question « qui s'agite aujourd'hui; elle sera résolue par la raison ou sans « elle, et il ne peut être indifférent aux nations qu'elle soit résolue « par l'une ou par l'autre voie. Or, les ouvriers chrétiens la résou- « dront facilement par la raison si, unis en sociétés et conduits par « une direction prudente, ils entrent dans la voie où leurs pères et « leurs ancêtres trouvèrent leur salut et celui des peuples.
« Que chacun se mette à la part qui lui incombe..., que les gou- « vernants fassent usage de l'autorité protectrice des lois, que les « riches et les patrons se rappellent leurs devoirs, que les ouvriers « dont le sort est en jeu poursuivent, par des moyens légitimes, la « revendication de leurs droits...; que tous se rappellent que la pre- « mière condition à réaliser, c'est la restauration des mœurs chré- « tiennes » (pp. 83 et 87).
~~ On pourra compléter par d'autres encycliques de Léon XIII : Graves de communi (Démocratie chrétienne et Démocratie sociale), Diuturnum illud (Origine du pouvoir civil), Longinqua Oceani (Liberté du travail); par l'œuvre déjà citée de Cerceau : Catéchisme social de Léon XIII : tome I01 : la Famille, la Question sociale, la Démocratie chrétienne, la Liberté et les libertés, etc. — et par l'étude, aussi mentionnée, de L. Grégoire (G. Goyau) : le Pape, les catholiques et la question sociale.
~~ On ne saurait lire avec trop d'attention le résumé fait, sous forme de motu proprio, par Pie X, à l'usage des catholiques italiens, de la doctrine de Léon XIII sur quelques points de l'action populaire chrétienne :
Pie X. — Motu proprio sur l'Action populaire chrétienne : textes français et italien, références aux documents de Léon XIII (iS déc. 1903). — Reims, Act. Pop., et Paris, Lecoffre, 1903, in- 16 de 52 pages. — Prix : o fr. 5o.
Mieux vaut le texte, avec les références aux encycliques de Léon XIII, qu'un commentaire qui pourrait atténuer, dénaturer ou exagérer la pensée de Pie X. Ce que le Pape, par exemple, dit de l'égalité n'a rien qui puisse nous choquer, car l'égalité d'origine, la seule que l'Eglise reconnaisse, n'est pas opposée à l'égalité des citoyens d'un même pays à l'égard du pouvoir qui, en fin de compte, vient de Dieu. D'ailleurs, Pie X n'hésite pas à énumérer, sous une forme qu'il convient d'interpréter dans son sens le plus général, les inégalités qu'il estime de droit naturel, c'est-à-dire qui font partie intégrante de l'humanité et qui sont voulues par Dieu : « Dans la société, selon l'ordination de Dieu, il y a des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des nobles et des plébéiens... » Remarquons que beaucoup d'économistes, très éloignés de nous, héritiers et gardiens du Dogme Révolutionnaire, les admettent aujourd'hui, ces inégalités; n'est-ce pas Waldeck-Rousseau qui écrivait ces phrases significatives : « La Société n'est pas une œuvre de convention, mais la résultante des qualités et des défauts, des forces et des faiblesses de l'homme lui-même : les inégalités qu'elle présente, elle les lui emprunte; il est la cause; elle est l'effet (1). »
*~* Enfin Pie X a précisé davantage encore la pensée de l'Eglise dans la lettre remarquable qui portait condamnation du Sillon.
« Le Souverain Pontife ne s'est point proposé directement
(1) Waldeck-Rousseau, dans la Préface du Livre de Paul-Boncour, le Fédéralisme économique, pp. vi et vu (cité plus loin).
de nous instruire sur la question sociale; toutefois, amené par ia nature des choses à s'en occuper, il en éclaire les grands aspects par une vive lumière. Défendus contre certaines exagérations, contre certaines promesses ou espérances qui confinent au rêve, les catholiques définiront mieux la place, la large place, dans l'Eglise, de renseignement social, sa nécessité, les conditions de science et de prudence auxquelles il est soumis. Ils apprendront mieux à ne pas engager témérairement la doctrine catholique au milieu d'opinions douteuses, entre lesquelles l'Eglise ne se prononce pas. Ils verront mieux les bornes posées aux projets de réforme, aux désirs d'un mieux-être universel par les lois invariables delà nature humaine. Et ceci est un profit pour leur action ; elle sera d'autant plus puissante qu'elle ne dépensera point ses énergies en efforts inutiles. »
Cette lettre a été publiée avec un bref commentaire, d'où ces lignes sont extraites, par l'Action Populaire deReims, sous ce titre :
Pie X. — Lettre de N. S. P. le Pape Pie X sur le Sillon. — Reims, Act. Populaire, et Paris, Lecoffre, igio,in-i6 de 12 et 32 p. — Prix : o fr. 25.
Laissons-nous donc guider par la lumière qui nous vient du Vatican, sans cesser, pourtant, de multiplier nos efforts et ayons confiance; Dieu saura bien, à l'heure choisie par Lui, ramener à son Eglise les peuples désabusés .
Les Sources de la doctrine catholique sociale : 5° les leçons de l'histoire.
Enfin, si nous voulons vraiment faire œuvre positive et ne pas bâtir notre cité dans les nuées, il faut que nous tenions compte, non seulement des enseignements que nous dégagerons des faits sociaux qui se déroulent aujourd'hui sous nos yeux, mais aussi des leçons de l'histoire où nous trouverons, d'ailleurs, une éclatante confirmation de nos doctrines.
C'est pourquoi nous étudierons maintenant., dans un article
LA DOCTRINE SOCIALE DE i/ ÉGLISE 2 43
spécial, les diverses mani les talions de la doctrine sociale de l'Eglise à travers les âges.