LES MAITRES DE LA PENSÉE CATHOLIQUE SOCIALE
Les sources de la doctrine catholique sociale, avons-nous dit, n'ont point, grâce à Dieu, la précision suffisante pour n'autoriser qu'un système étroit d'économie politique et sociale, en dehors duquel il n'y aurait point de salut. Les catholiques y puisent seulement des inspirations communes qu'ils accommodent au mieux des circonstances ou au mieux de leur entendement, et cette liberté providentielle que l'Eglise laisse à ses fils est précisément une source de progrès, car elle suscite des
(1) Peuple Français, 1910, n° 207.
(a) Voir le compte-rendu cité plus loin de la Semaine sociale de Rouen, d'août •,1910.
écoles qui, unies par la communauté des principes généraux, se divisent sur quelques points et n'attendent que de l'expérience la confirmation ou la condamnation de leurs doctrines.
Les écoles catholiques qui puisent dans l'Evangile les éléments de la rénovation sociale, nous les connaissons déjà: c'est l'école libérale, c'est l'école conservatrice, c'est l'école démocratique-chrétienne , c'est l'école catholique sociale.
Nous irons à X école catholique sociale parce que cette école nous semble celle qui sait le mieux concilier, à la lumière de l'histoire, de l'expérience, de la philosophie et de la foi, les droits de V homme, proclamés par l'Eglise, avec les droits delà famille, de la corporation, de la cité et de Y Etat, droits essentiellement subordonnés à Yindividu qui, seul, a mission de tendre à Dieu, sans entraves. Le Christ n'est pas mort pour les sociétés mais pour les individus.
D'ailleurs, les caractères qui différencient ces écoles s'atténuent de jour en jour. La leçon des faits, une meilleure compréhension des sources, et, enfin, les directions pontificales favorisent la concentration doctrinale, qui paraît devoir se faire autour de l'école catholique sociale.
Et c'est avec une joie profonde que nous pouvons citer au nombre des Maîtres de la pensée catholique sociale les noms particulièrement vénérés de Le Play et surtout ceux de Vogelsang, de Ketteler, de Mgr d'Hulst, de La Tour du Pin, du comte de Mun, qui ont su tirer des principes évangéliques une doctrine sociale assez chrétienne pour nous permettre les plus vastes espoirs, assez rationnelle pour susciter la jalousie et l'effroi des libres-penseurs, assez pratique pour soutenir le contact des faits, assez idéale pour satisfaire les foules toujours assoiffées de croyance, mais déjà désabusées et ivres d'espérance.
Le Play.
« Celui-là ne peut vraiment se rendre compte du mouvement social catholique qui méconnaît ou oublie la grande place que Le Play y occupe (i). » Nous lirons donc :
(i) Eblé, les Ecoles catholiques sociales, déjà cité.
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Le Play (Fréd.). — La Réforme sociale en France, déduite de V observation comparée des peuples européens, 8e édit. — Tours, Marne, 1901, 3 vol, in-18 de 5oo p. environ — Prix : le vol. 6 fr.
Dans cette vaste et pénétrante synthèse, l'auteur a successivement étudié la portée sociale delà religion, puis Impropriété, la famille, le travail, Yassociation, les rapports privés et le gouvernement. Cet ouvrage est le fruit de laborieuses enquêtes, conduites avec méthode et perspicacité. Un grand souffle chrétien anime ces pages ainsi qu'un sens profond des organismes naturels. L'auteur, dont beaucoup d'idées sont aujourd'hui le patrimoine commun des Catholiques sociaux et de Y Ecole libérale, eut naguère le rare mérite de replacer le problème social sur son véritable terrain, c'est-à-dire d'en faire une question de morale. Il ne peut y avoir de progrès social sans l'observance des lois naturelles, en d'autres termes, sans l'observance de la Loi Divine.
Cependant, si Le Play, un des premiers, a fait la critique de l'esprit révolutionnaire et si, par conséquent, nous procédons tous plus ou moins de sa doctrine, nous devons ajouter que ses continuateurs ont, comme lui, une trop grande confiance dans l'efficacité de la morale individuelle et une méfiance très prononcée du mouvement syndical. Le Play, d'autre part, n'était pas favorable aux sociétés de production et le rétablissement des corporations ne lui paraissait pas indispensable (1).
Pourtant « sa doctrine est sûre, dit M. de Clercq, et ne présente qu'une erreur : il n'a pas su comprendre le régime corporatif. » M. Martin Saint-Léon lui fait ce même reproche et M. l'abbé Elie Blanc fait judicieusement remarquer qu' « en insistant beaucoup sur le principe d'autorité et les bienfaits du patronage, en se défiant outre mesure des corporations et des institutions nouvelles, il a trop restreint le jeu des libertés individuelles; en espérant tout, pour ainsi dire, des autorités
(1) Le Play ne fait pas de la corporation une des conditions de la prospérité des ateliers et il dit ailleurs, à propos des corporations d'autrefois: « On a même souvent proposé de les rétablir en les perfectionnant. L'expérience acquise dans une foule d'ateliers et même dans des régions entières conseille ou repousse cette proposition. » — Le Play, ta Réforme sociale, t. II, chap. xxxxvi.
sociales, en se défiant outre mesure des nouveautés, il a sacrifié, à l'esprit de tradition, l'esprit de progrès... »
Ses disciples en sont restés là. Claudio Jannet estimait naguère que l'institution syndicale avait peu d'avenir et, aujourd'hui, M. Hubert-Valleroux ne cesse de combattre, dans ta Réforme sociale, le mouvement syndical. Enfin, l'Ecole catholique libérale, dont Le Play est le fondateur, s'éloigne sensiblement des doctrines du Catholicisme social.
C'est pourquoi, si un esprit d'élite peut consulter Le Play avec profit, il serait sage, pour ne pas jeter du trouble dans les esprits de ne le mettre en lecture qu'avec réserve, bien que nous ayons tenu à mentionner ici celui qui a écrit ces paroles si chrétiennes qu'il faudrait graver au frontispice de nos œuvres sociales : «Il ne faut point trop espérer, ni de la possession d'une bonne méthode ni de la connaissance des vrais principes, car notre méthode et nos principes resteront stériles si nous manquons de la vertu et du dévouement nécessaires à l'application.»
<wv On pourrait compléter, en tenant compte des mêmes observations, par un autre ouvrage de Le Play : l'Organisation du travail. — 7e édit. — Tours, Marne, 1906, in-i8de564p. — Prix : 2 fr.
Ketteler.
Les œuvres de Ketteler, vicaire et curé de campagne, puis curé de Berlin, enfin évêque de Mayence, méritent vraiment d'être mieux connues et il faut savoir gré à M. Goyau de les avoir mises à la portée des catholiques français. « Ce que s'est proposé l'auteur de ce volume, a-t-on pu dire avec raison, c'est de faire connaître par des fragments bien groupés Ketteler docteur social. « Mon âme tout entière, écrivait le grand évêque de Mayence, est attachée aux formes nouvelles que les vieilles vérités chrétiennes créeront dans l'avenir pour tous les rapports humains. » Et ce qui fait précisément l'intérêt de son œuvre, c'est de voir Ketteler adapter sans cesse ces « vieilles vérités aux formes nouvelles », appeler l'antique thomisme à la rescousse des revendications sociales et faire
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de la plus pure tradition chrétienne un actif instrument de progrès. »
a Restitué, déclare M. de Visan (i), dans son moment et dans la mentalité ambiante, Ketteler apparaît le grand organisateur de cette action politique et sociale rêvée par l'Eglise et que le christianisme des xme et xive siècles a su réaliser. »
Et M. Goyau déclare : « Traditionnaliste, réformiste, révolutionnaire, Ketteler était tout cela, sans se contredire, sans se diviser d'avec lui-même ; était-il une plus belle marque de la catholicité de sa pensée? La pensée de Ketteler devait apparaître comme la pensée même de l'Eglise lorsque, évoluant avec la même familiarité dans le lointain du moyen-âge, dans les couloirs du Reichstag et dans le lointain des âges futurs, elle semblait jeter un pont entre les temps qui n'étaient plus et que les « nationaux libéraux » diffamaient et les temps qui n'étaient pas encore et que le socialisme s'essayait à préparer. »
C'est dans le livre suivant que nous lirons les pages les plus belles et les plus significatives écrites par Ketteler :
Ketteler (Mgr). — Fragment de ses œuvres, publié par G. Goyau, avec introduction. — Paris, Bloud, 1908, in-16 de XLvni et 290 p. — Prix: 3 fr. 5o.
M. Goyau a groupé les fragments qu'il a traduits sous diverses rubriques, dont l'énumération dira le puissant intérêt :
L'Eglise et les temps nouveaux. — L'Eglise et les diverses variétés d'absolutisme. — Liberté politique. — Liberté religieuse. — L Eglise et le problème de la propriété. — L Eglise et la question ouvrière. — La politique sociale.
« Puisque [dit Ketteler] la lutte est nécessaire, il importe de bien « combattre. Pour cela, il faut, avant tout, connaître son temps, il « faut connaître les voies et les moyens que précisément notre temps « requiert afin que le combat pour le droit et la vérité soit efficace. « Chaque temps a son caractère particulier, tandis que les grands « principes restent toujours les mêmes. Celui qui ne connaît pas « maintenant les caractères particuliers de son temps, celui qui ne
(1) Revue thomiste, t. XII, 1908, p. iga. — Voir aussi Giraud (E. de). Ketteler et la question ouvrière avec une introduction historique sur le mouvement social catholique. Berne, Wyss, 1896, in-8 de 355 p.
« fait que s'agiter dans les grands principes, celui-là, le plus sou- « vent, donne ses coups dans le vide, par-dessus la tête de ses « contemporains. C'est là, trop souvent, notre défaut de tactique. « Parce que nous sommes les fils de cette Eglise dont l'essence « consiste à annoncer, à maintenir et à cultiver, pour le salut de « toute la race humaine, les grands principes, les grandes vérités « fondamentales sur lesquelles reposent toutes les choses humaines, « il ne nous arrive que trop facilement de nous attarder dans le a domaine de ces principes et de nous épargner la peine de pénétrer « partout dans la réalité des situations. Par là, nous devenons « aisément des hommes non pratiques... L'avenir appartient au « christianisme... Notre faiblesse, à notre époque, consiste seulement a dans notre manière de combattre... » (p. 26).
Vogelsang.
Vogelsang est un des plus solides docteurs et un des hardis initiateurs de la doctrine catholique sociale. A ce titre, il mérite vraiment de figurer en bonne place au nombre des maîtres de la Pensée catholique sociale. Telle est bien l'opinion du marquis de La Tour du Pin et du P. de Pascal, qui ont récemment traduit en français les pages les plus remarquables de ses œuvres. Ajoutons que leur opinion est partagée par tous les sociologues catholiques.
« Fils, dit le P. de Pascal, d'une maison chevaleresque de la Saxe, émigrée dans le Mecklembourg et en Suisse, le baron de Vogelsang, après avoir fait de solides études juridiques et avant même de s'établir sur le domaine paternel, débuta dans la vie politique au milieu de la tourmente de 1848, comme député de la noblesse. Né dans le protestantisme, il porta dans les débats religieux qui marquèrent cette époque un esprit droit et une grande érudition historique qui le conduisirent à se rapprocher des hautes autorités catholiques, notamment du futur évêque de Mayence, alors curé à Berlin, M. de Ketteler. Sur le conseil de celui-ci d'aller étudier aux pays mêmes du catholicisme en Allemagne, Munich et Insprûck, Vogelsang s'expatria d'abord volontairement. Quand sa conversion fut accomplie, il ne put rentrer dans son pays où sévissait la persécution religieuse et, ayant tout sacrifié, biens et honneurs,
il prit la plume du journalisme pour combattre l'esprit du libéralisme alors régnant partout, aussi bien chez les partis révolutionnaires de l'Allemagne du Nord que dans le gouvernement même de l'Autriche. Il finit par se fixer dans ce pays où il devint le directeur du grand journal catholique et social le
Vaterland. Sa vie fut dès lors une lutte perpétuelle
« Armé de toute la science de son siècle», suivant l'expression du célèbre agitateur socialiste Lassalle, et aussi de toute la science traditionnelle, il combattit, sans relâche et avec un courage indomptable, les théories égoïstes et les pratiques souvent férues d'un individualisme qui a séduit, depuis plus d'un siècle, tant d'esprits, même chrétiens, quoiqu'il soit ce qu'on peut appeler, en toute rigueur de termes, le contre-christianisme le plus déclaré... Vogelsang a été le docteur de l'organisation corporative professionnelle. C'est à elle qu'il demandait la solution de tous les problèmes sociaux... C'est à elle aussi qu'il s'adresse, lorsqu'il trace le plan d'une réorganisation politique. Cette idée, qui est l'idée sociale par excellence, inspire toute la vie de Vogelsang. »
Vogelsang ■, ajouterons-nous, juge de haut les hommes et les choses. Si ses aspirations vont à la Royauté sociale, il dit son fait « aux rois de carton » devenus « la risée des peuples». S'il compte parmi ses amis, de riches personnages, il n'hésite pas à dénoncer « l'anarchie du capitalisme » et son « affranchissement de toute morale et de tout droit ». S'il s'est converti, enfin, à l'Eglise catholique, dont la « doctrine morale renferme la vérité éternelle», il lui conseille respectueusement de ne plus « se cantonner exclusivement dans les Eglises, mais de faire régner son esprit sur le terrain commun de la vie politique, sociale, économique et scientifique (i) ».
\\\ Vogelsang, comme Mgr d'Hulst, cité plus loin, semblent se séparer parfois du « catholicisme social ». Les critiques que ces deux auteurs font de cette doctrine pourraient dérouter notre lecteur, s'il ne savait qu'à l'époque où ils écrivaient Y Ecole Catholique sociale, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, n'existait pas encore. Vogelsang veut, en effet, parler des catholiques socialistes, c'est à-dire des social-demokraten et des social- catholiken. — Mgr d'Hulst entendait également désigner les catholiques socialistes.
Enfin, faisons remarquer que Vogelsang écrivait dans et pour un pays monarchiste ; son parti, celui des chrétiens féodaux, établissait une sorte de féodalité ayant à sa tête le roi, mais c'est là un caractère purement contingentai national de la doctrine sociale catholique.
Nous citons donc les deux petits opuscules qui contiennent la substance de sa doctrine :
Vogelsang. — Extraits de ses œuvres [Morale, économie et politique sociales], traduits de V allemand par le Marquis de La Tour du Pin Chambly et préjace du P. de Pascal. — Paris, Bloud, 1908, 2 vol. in-16 de 64 p. — Prix : 1 fr. 20.
I. Morale et économie sociale. — La situation. Méconnaissance de la loi morale. Appauvrissement croissant des masses par le capitalisme. La réforme sociale.
La morale sociale : Du principe religieux de la morale sociale. Des applications de ce principe. Liberté personnelle et liberté réelle. L'homme et les biens.
Economie sociale : Considérations générales : Le travail et le gain. Le capital et le profit. Le régime économique actuel. Les formes modernes de l'usure.
Le rétablissement de l'ordre : Régularisation de la production. Répressions des usures. Protection des entités économiques, l'Etat et les corps d'état. Protection internationale des travailleurs.
IL Politique sociale. La société et les sociétés : La décomposition sociale. La reconstitution. Principes de politique sociale. La vie du corps social. La famille, entité et base sociale.
L'Etat : Sa nature et sa constitution. Sa mission. Son gouvernement. L'Eglise et l'Etat.
Les éléments primaires da corps social : Corps d'Etat. Royauté sociale. La classe des laboureurs. La classe des artisans, les industries domestiques.
Les éléments complémentaires du corps social : L'industrie, le commerce, l'armée, la noblesse, le clergé.
« Tous les organes de la société doivent contribuer à résoudre la « question sociale. Nul ne doit être exclu ou relégué à l'arrière-plan, « encore moins raillé ou blessé dans son droit légitime de faire recon- « naître un intérêt juste...
« Ce qui distingue nos idées sociales et chrétiennes des socialismes « d'Etat, c'est tout d'abord que nous cherchons à établir une société « ordonnée corporativement et développée dans tous ses organes au « point de se confondre avec l'Etat » (t. I, p. 22).
« L'Eglise peut s'accorder avec toute constitution reposant sur la « loi naturelle et le développement historique. Mais il en est une « avec laquelle elle ne saurait jamais tomber d'accord : c'est une « constitution idéocratique, telle forme qu'elle revête, démocratique, « aristocratique ou monarchique. L'idéocratie dont nous parlons est a la domination d'un point de vue abstrait et unique auquel, par « opposition avec l'état de choses naturel et historique, un parti « arrivé au pouvoir veut se placer en tout...
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Les constitutions modernes sont communément la charte d'un « droit fabriqué, elles veulent établir ce qui doit être ; elles ne sont « pas la reconnaissance du droit, mais prétendent le créer... Même « au titre politique, la représentation ne saurait être fournie que par « l'organisme social. On n'est représentant, on n'a qualité pour l'être « qu'en vertu de la fonction que l'on remplit dans cet organisme. « Toute autre représentation politique est en contradiction avec les « exigences de la société et dissolvante pour celle-ci » (t. II, p. 2).
René delà Tour du Pin.
Aux côtés de M. le comte de Mun, dont nous parlerons tout à l'heure, et à la même époque, dissertait, sur la question sociale, un autre catholique éminent , moins connu peut-être du grand public, mais également remarquable par la vivacité de sa foi, la puissance de sa vision, la sûreté de sa doctrine et la sagesse hardie de ses projets de réforme. Le marquis de La Tour du Pin, qui écrivit tant de si jolies et de si fortes pages pour des lecteurs qui ne le comprenaient peut-être pas toujours très bien et qui ne suivirent guère ses conseils, est aujourd'hui davantage apprécié de ceux qui comptent sur la monarchie pour restaurer Tordre social. Pourtant le royalisme du marquis de La Tour du Pin est assez large pour ne pas déteindre à tout propos sur ses idées sociales. M. de La Tour du Pin, en efïet, n'est pas éloigné de croire que la restauration de l'ordre social chrétien est indépendante des formes politiques des gouvernements. Et ce n'est pas un des moindres éloges que le cardinal Merry del Val crut devoir adresser naguère à l'auteur : « Votre intéressant volume, lui écrivait-il, renferme de sages enseignements, des leçons d'autant plus utiles qu'elles sont applicables sous tous les régimes et toutes les formes de gouvernement. »
Quoi qu'il en soit, son livre doit figurer en bonne place dans la bibliothèque de tout homme d'action vraiment cultivé :
La Tour du Pin La Charce (Marquis de). — Vers un ordre social chrétien : Jalons de route; 1882-1887.— Paris, Nouvelle librairie nationale, 1907,9e édit . , in-8 dexn et 5i4 p. — Prix : 7 fr. 5o.
Voici le sommaire de ce livre :
Les origines d'un programme . — Economie sociale: Contrat de travail. — Régime corporatif. — Crise agricole. — Capitalisme. — De l'esprit de la législation chrétienne du travail. — De l'essence des droits et de l'organisation des intérêts économiques. — Le glas du régime capitaliste.
Politique sociale. — Politique sociale. Introduction aux études sociales. — Démocratie contre ploutocratie. — Conservateurs et Rénovateurs. — Des institutions représentatives. — Du mouvement syndical dans ses rapports avec Tordre politique. — L'évolution agricole. — La Société selon la science et selon la foi.
Au contre-pied de la révolution : Au centenaire de 1789- — La question juive et la révolution sociale. — Les retraites ouvrières. — Le bien des familles. — La noblesse de France. — Les représentations professionnelles. — De l'organisation territoriale et de la représentation.
Restauration française : Principe d'organisation politique. — L'évolution historique. — La constitution nationale. — La réfection sociale.
Novissima verba.
« Si l'on conserve les principes de la Révolution... on continuera « d'en ressentir les effets antisociaux dans tout ce qu'on entreprendra « pour en endiguer les conséquences. Si, au contraire, on pense mieux (c en toutes choses, et pas en quelques-unes seulement, l'instinct de <c conservation dont Dieu a pourvu les sociétés humaines, non moins « que chaque homme en particulier, prendra le dessus sur l'esprit « de destruction qui vient de l'ennemi du genre humain et suggérera « les moyens, non pas de retourner à tel ou tel régime d'un autre « moment historique, mais d'adapter, au mieux, les principes éprouvés « aux conditions contemporaines » (p. 5o).
Nous citons plus loin les Aphorismes de politique sociale du même auteur et des Extraits de l'ouvrage que nous venons d'analyser (p. 275).
Mgr d'Hulst.
Bien que Mgr d'Hulst ne se soit pas spécialisé dans l'étude des questions sociales, nous estimons que son livre, la Morale sociale, lui donne le droit de figurer au nombre des maîtres de lapensée catholique sociale(i). Ses conférences, que
(1) Voir plus haut, p. 263 note 1, ce qu'il faut penser des critiques que d'Hulst fait, par endroits, du catholicisme social et comment il faut entendre ce mot à l'époque où il écrivait.
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nous avons déjà recommandées, apportaient à son auditoire attentif le fruit d'un labeur considérable condensé dans une harmonieuse et puissante synthèse :
D'Hulst (Mgr). — La Morale sociale, conférences prononcées à Notre-Dame pendant le carême de i8go. — Paris, Poussielgue, 1890, in-8 de iv-447 P- — Prix : 5 fr.
Mgr d'Hulst, étudie successivement :
La Fraternité humaine, — les Vices opposés à la fraternité humaine, — le Respect de la vie liumaine, — le Respect de la propriété, — les Réparations dues à l'injustice, — les Charges sociales de la propriété.
« Il y a d'abord des remèdes purement spirituels et surnaturels...
« Il y a ensuite les remèdes d'ordre temporel, mais qui ne laissent « pas d'emprunter encore beaucoup à l'élément moral. Dégager la « propriété de toute complicité avec l'avarice, avec l'orgueil, avec le « mépris du faible ; voir, sans jalousie, l'élévation graduelle des « classes les moins favorisées vers une condition meilleure, dévelop- « per l'arbitrage, en préparer les organes dans des institutions corce poratives accommodées aux conditions de la société moderne ; « remplacer, dans les associations de métiers, l'esprit d'antagonisme « par l'esprit de solidarité; confier aux groupes sociaux, reconsti- « tués sur ce modèlera solution de tous les différends qu'ils peuvent a apaiser ; ne faire appel à la puissance publique que là où ces utiles « intermédiaires sont reconnus insuffisants ; d'ordinaire, borner « l'action de l'Etat à un rôle de protection à l'égard des libertés « rivales et ne restreindre celles-ci que dans la mesure où elles « deviennent des ferments de discorde ; dans ces limites tracées « par l'expérience, par les besoins, les mœurs et le caractère de « chaque nation et de chaque époque, reconnaître au pouvoir suce preme le droit d'intervenir pour empêcher l'abus de la force ; « tels sont les procédés que le Vicaire du Christ préconise.
« Quel programme ! qu'il est digne de l'Eglise qui vous le pro- « pose, de votre foi qui l'accueille, de votre patriotisme éclairé qui « vous y fait voir l'instrument nécessaire et bienfaisant de la paix « sociale ! » (p. 192).
Albert de Mun.
M. le comte de Mun est aujourd'hui le chef le plus autorisé de V Ecole catholique sociale. Un des premiers, il a fixé les
devoirs des catholiques, pressenti l'importance et la nécessité de leur action, annoncé le renouveau du monde. Le premier, il a, dans une langue splendide, magnifié l'avenir social de L'Eglise et les promesses infinies de puissance et de grandeur que les aspirations des peuples autorisent pour elle.
« Ma conviction, déclare M. de Mun, c'est que si nous voulons être forts, non seulement par les principes mais aussi par l'action, il faut nous déclarer hautement catholiques ; et si nous voulons que le peuple nous entende, qu'il prenne confiance en nous, il faut nous placer sur un terrain qu'il puisse aborder avec nous, sur le terrain où s'agitent ses intérêts, ses espérances et ses passions elles-mêmes, où se heurtent ces questions sociales qui sont des questions de vie ou de mort,non seulement pour lui, mais pour le pays tout entier...
« Le terrain social appartient aux catholiques, s'ils veulent s'y placer résolument; ce n'est pas assez, pour eux, de réclamer un minimum de libertés et de se défendre contre la persécution, ils ont autre chose à réclamer, autre chose à revendiquer ; ils ont à faire connaître au peuple ce que c'est que l'Eglise, ce qu'elle a fait pour lui, ce qu'elle est prête à faire encore ; à opposer ses bienfaits à la banqueroute de la Révolution (i). »
Il est bien regrettable que M. le comte de Mun n'ait pas encore réuni dans un seul livre ses plus importants discours et articles sociaux, comme l'a fait M. de la Tour du Pin. Le volume que nous recommandons ci-dessous date de 1888. Depuis vingt ans la pensée du comte de Mun a, certes, sensiblement évolué. C'est ainsi que l'auteur, autrefois partisan des syndicats mixtes (qui étaient et qui restent encore l'idéal), reconnaît sans doute aujourd'hui l'échec de ses tentatives sous la forme absolue qu'il avait rêvée ; mais sa confiance dans un ordre social chrétien n'en est pas pour cela ébranlée. L'organisation future du contrat collectif ne sera-t-elle pas la réalisation la plus rationnelle de son rêve, que tant de catholiques ont pris pour une chimère? Quoi qu'il en soit, M. de Mun est resté fidèle aux
(1) A. de Mun, la Vérité en marche, dans le Peuple Français du ai sept. 1909.
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deux points essentiels de sa doctrine sociale : le régime corporatif et la législation sociale.
Nous lirons donc avec la plus grande attention les œuvres du comte de Mun, qui sait mettre en pratique ses doctrines, puisqu'il dirige avec une rare compétence le cercle d'études sociales, où les plus notables de nos sociologues se réunissent sans bruit pour travailler et préciser la doctrine catholique sociale et pour rédiger d'intéressants projets de loi que les socialistes se hâtent de démarquer...
On trouvera, dans le livre suivant, brillamment exposées, les bases véritables de l'action sociale chrétienne :
Mun (Alb. de). — Discours accompagnés de notices par Ch. GeoJJroy de Grandmaison : Questions sociales. — Paris, Poussielgue, 1888, in-8 de 599 p. — Prix : 4 fr.
A la suite de ce volume, M. le comte de Mun a publié chez Poussielgue, sous le titre général de Discours et écrits divers, sept volumes qui contiennent des pages précieuses pour l'exposé et le développement de sa doctrine sociale. Voir, entre autres, dans le tome III, la part qu'il a prise à la discussion de la loi sur les syndicats professionnels ; dans le tome IV, ses différents discours sur la réglementation du travail, et, à un point de vue plus large, son discours de Romans et son écrit intitulé Quelques mots d'explication; dans le tome V, les discours de Lille (6 juin 1892), de Saint-Etienne (18 déc); dans le tome VI, ses discours sur les attentats anarchistes et la législation du travail; dans le tome VII, le mémoire sur la question sociale au XIXe siècle et la conférence intitulée : Grèves, arbitrages et syndicats (avril, 1901).
Ce dernier volume s'arrête à mai 1902. Deux autres volumes ont paru à la librairie Lethielleux sous le titre Combats d'hier et d'aujourd'hui, comprenant les discours des années 1902 à 1908. Chez les mêmes éditeurs, M. de Mun a publié en 1908 une importante brochure intitulée la Conquête du Peuple et en 1909 un volume déjà cité, dont le titre : Ma vocation sociale : souvenirs de la Fondation de l'œuvre des Cercles Catholiques, 1 8ji-i8j5, marque tout l'intérêt. Enfin
on consultera encore l'intéressante préface qu'il a écrite pour les Discours de M. de Gailhard-Bancel sur les retraites ouvrières (1).
C'est à regret que nous nous arrêtons ici, car nous savons combien nous sommes incomplets : Ce n'est pas seulement Le Play, Ketteler, Vogelsang, d'HuLST, La Tour du Pin, le comte de Mun qu'il faut lire, mais c'est encore de Maistre,de Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, Donoso Cortès, Balmès, Manning, etc., et, aujourd'hui, toute cette pléiade d'économistes qui, à la suite du Comte de Mun, fouillent et précisent la doctrine. On trouvera, d'ailleurs, mentionnées plus loin, sous diverses rubriques, leurs œuvres les plus remarquables.