L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Qu'est-ce que le travail ?
Si nous voulons posséder d'abord quelques idées générales susceptibles de nous aider à mieux adapter aux réalités de la vie les principes supérieurs de la doctrine sociale de l'Eglise, nous relirons Le Play,Ketteler, Vogelsang, d'Hulst, La Tour du Pin, de Mun et les autres auteurs cités plus haut ; nous ouvrirons de nouveau le Manuel d'Economie sociale du P. Antoine, pour nous pénétrer des enseignements qu'il nous donne sur le Travail, enfin, nous nous reporterons aux Gui" des Sociaux, aux Semaines sociales, et surtout aux études de l'abbé Garriguet, qui a écrit sur le Travail des pages d'un intérêt considérable et d'une orthodoxie rigoureuse.
Et, quand nous saurons ce que l'Eglise enseigne sur la nature du Travail, nous comprendrons mieux la bienfaisance sociale de la morale chrétienne et nous saurons aussi pourquoi nous devons nous séparer nettement de Y Ecole Libérale, dont les chefs ont sur cette question capitale des doctrines qui sont en contradiction absolue avec les nôtres. N'est-cepas G. de Molinari qui ose écrire que les travailleurs devraient être considérés « comme de véritables machines ». N'est-ce pas Yves Guyot qui déclare « qu'on vend son travail comme l'épicier vend son sel... »?
Ce sont là « des sortes de blasphèmes», dit l'abbé Garriguet dans le livre suivant, dont "nous recommandons tout spécialement la lecture et qui nous apportera — après le P. Antoine, — des précisions sur la notion chrétienne du Travail :
Garriguet (Abbé). — Le Régime du Travail. — a0 édition, Paris, Bloud, 1908-1909, 2 vol. in-12 de 342-290 p. — Prix : le vol. 3 fr. 5o.
LA PROFESSION Hl\0
ATofions' générales sur le travail ; Différents régimes, obligation, dignité, réhabilitation du travail par l'Eglise.
Le Contrat de Travail : Existence, objet, nature du contrat de Travail. Le contrat de travail et l'Association ouvrière ; et les grèves ; et l'intervention de l'Etat.
Le Salaire: Le salarié, le salaire, le salariat. Le juste salaire et l'Ecole libérale; et l'Ecole socialiste; et les vues <ie la nature; et la pratique. Du travail et du salaire des femmes Des institutions propres à parer aux principaux inconvénients de l'insuffisance des salaires ; assurances ouvrières ; assistance.
Du travail de Direction ■' Le patron, son rôle; sa rémunération, son profit.
Du Capital : Du capital, principal auxiliaire du travail; relations entre le capital et le travail.
« L"ouvrier ne saurait être considéré comme une machine de pro- « duction et, son travail assimilé à une marchandise ordinaire. Ce « travail est un prolongement de sa personne et, pas plus que celle- « ci, ne peut devenir la matière d'un vulgaire contrat de vente ou de « louage. Le contrat de travail en raison de son objet, diffère essen- « tiellement de tous les autres contrats, il se ramène à une associa- « tion entre patrons et ouvriers en vue de la production. La forme « collective, qui tend à se généraliser, semble être celle qui s'harmo- « nise le mieux avec notre régime de la grande fabrication et qui « sauvegarde davantage l'indépendance et les intérêts matériels de « la classe laborieuse qui, presque tout entière, l'appelle de ses vœux. « Les ouvriers ont le droit de s'associer pour défendre leurs inté- « rets ; ce droit, ils le tiennent de la nature. Personne ne peut légi- « timement les en dépouiller; il s'arrête là seulement où il ne pource rait plus s'exercer sans léser les droits d'autrui » (p. 256).
Le Travail tend à s'organiser comme autrefois.
Qui saura défendre les intérêts communs des ouvriers d'un même métier ?
L'ouvrier isolé? lien a le droit, mais non le pouvoir, car sa puissance est une dérision.
La Cité et l'Etat? Ils en ont le pouvoir, mais non la compétence.
Seule, l'association corporative en tient de la nature le droit, la fonction et le pouvoir.
C'est pourquoi nous assistons aujourd'hui à une merveil-
leuse renaissance de l'association professionnelle. La corporation, en effet, est appelée à jouer un rôle d'autant plus considérable qu'on en a plus longtemps méconnu l'utilité et la légalité.
Or, le P. de Pascal a parfaitement montré, dans l'étude suivante, comment le syndicat n'est que l'ancienne corporation rajeunie, transformée et adaptée aux formes nouvelles du travail :
Pascal (Le P. G. de). — Le Régime corporatif et l'organisation du travail. 4e édition, — Paris, Bloud, 2 vol. in-16 de 61 et 63 p. — Prix : 1 fr. 20.
C'est une bonne synthèse des idées des Maîtres et c'est aussi un excellent résumé du travail de Martin-Saint-Léon sur les corporations . LJ auteur , penseur apprécié et traditionaliste convaincu, a su fortifier de son originalité des idées déjà répandues et il a su presque cacher ses préférences politiques.... D'autre part, le P. de Pascal n'a ni trop d'éloges pour la corporation, qui fut au Moyen âge, c'est-à-dire à ses origines, une parfaite organisation du Travail, ni trop de blâmes pour les abus et les errements de la fin. C'est une œuvre de haute vulgarisation qu'il faut faire lire. En voici le sommaire :
Autrefois : Le régime corporatif et les anciennes institutions politiques. L'organisation du travail dans le passé. Les corporations ouvrières; leur origine, leur épanouissement. Décadence. Abus. La Révolution.
Aujourdhiii : Réorganisation corporative du travail : Pratique fondamentale de la corporation. Avantage de la corporation. Application du régime corporatif aux différentes conditions. Conclusion.
« Le régime corporatif, étudié dans son ensemble et dans ses dé- « tails,nous apparaît comme la loi organique de l'humanité dans tous « les ordres, et spécialement dans ceux du travail, où il a été révolu- « tionnairement détruit pour faire place à celui de l'individualisme « le plus absolu. L'étude réfléchie des moyens de son application, « dans des conditions en rapport avec les transformations modernes, « aux métiers, à l'industrie, à l'agriculture, aux professions libéra- « les, montre qu'il est non seulement réalisable, mais qu'il est l'unique « moyen d'arrêter l'avènement du socialisme césarien,en donnant aux « réclamations des travailleurs les satisfactions que réclame la jus- <i tice. »
j Et plus loin] : « Il est impossible d'arriver à une représentation « politique sage, compétente, responsable si l'on ne se hâte de subs- <( tituer au suffrage inorganique, principe de ce parlementarisme « qui, presque dans toutes les assemblées d'Europe, expire dans la a honte et dans l'impuissance, le suffrage universel, professionnel et « corporatif » (p. 57).
~v Pour plus de détails, on se reportera à l'important ouvrage déjà cité de Martin Saint-Léon sur l'Histoire des Corporations.
Vues générales sur l'organisation professionnelle de demain.
II nous est particulièrement agréable de recommander tout d'abord l'ouvrage remarquable de :
Duthoit (Eug.). — Vers l'organisation professionnelle. — Reims, Action populaire, et Paris, Lecoffre, 1910, in-8 de 325 p. — Prix : 0 fr.
M. Eugène Duthoit est professeur d'économie politique à l'Université catholique de Lille. Son livre est un des plus substantiels et un des plus clairs qui aient été publiés sur l'organisation professionnelle et c'est une joie pour les catholiques sociaux de revendiquer l'auteur pour un des leurs. Les faits et la doctrine sont, dans cette étude, si harmonieusement assemblés qu'un grand sentiment de tranquillité et qu'une bienfaisante satisfaction intellectuelle en couronnent la lecture. Et ce livre, tout pénétré d'esprit chrétien, est si social que, trois jours après son apparition, M. Jaurès, dans l'Humanité, ne pouvait s'empêcher de rendre brièvement hommage aux idées hardiment syndicales de M. Duthoit.
A l'appréciation de Jaurès, on préférera sûrement celle de Y Action populaire, qui a édité le livre et qui se porte garant de la science profonde de l'auteur. On aimera aussi à connaître l'opinion du Mouvement social qui, par la plume de Henri Savatier, apprécie, en ces termes, l'ouvrage d'Eug. Duthoit :
« Nous avons dit les éminentes qualités de juriste du professeur
« de l'Université catholique de Lille et sa connaissance de ce milieu « social, de formation récente, dû au développement industriel et « commercial. Son sens réformateur en est fort aidé dans l'apprécia- « tion des choses de la vie sociale au temps présent...
« L'auteur s'élève contre les doctrines économiques qui séparent de « son but la production des richesses. Cependant, la conception triom- « pliante dans le monde moderne semble ne considérer que la ri- « chesse, orientant ses efforts soit vers le profit assuré, reléguant au « second plan la vie humaine, cause et but de la production. Notre « auteur proteste, avec autant de chaleur que de raison, qu'il im- « porte de remettre la vie humaine à sa place. La science écono- « mique n'offre d'intérêt et n'a de valeur pratique qu'en fonction de « l'homme, par qui et pour qui est produite la richesse.» Il cite, à « l'appui, des réflexions pénétrantes de Tarde et de Ruskin. L'un « parle de l'erreur commise par les économistes, « l'erreur de croire « qu'il était d'une bonne méthode scientifique de considérer la « richesse comme l'objet propre de l'Economie politique, la richesse «abstraite, à part de celui qui la produit et qui la consomme ». « L'autre rappelle la considération inconnue de la vie humaine : « Il « n'y a de valeur que ce qui sert à conserver ou accroître notre quan- « tité de vie... Aujourd'hui, ce qu'on appelle richesse semble avoir « un objet tout contraire, la plupart des économistes ayant l'air de « considérer que les multitudes de créatures humaines ne sont pas « de la richesse, bien plus, qu'elles ne peuvent servir à créer de la « richesse que si leurs yeux se ternissent et si leurs poitrines se voû- <<■ tent. »
« C'est une aberration funeste, en théorie et en pratique, que de « sacrifier la vie humaine à la production. Il importe de remettre « l'ordre dans les notions; c'est la condition pour remettre sur pied la « science économique. »
Et M. H. Savatier termine son compte rendu en signalant « l'importance scientifique du livre » de M. Duthoit. Il est destiné, ajoute-t-il, à puissamment contribuer au développement des idées sociales catholiques. Il fait le plus grand honneur à toute notre école, et spécialement à l'enseignement des semaines sociales (i).
Voici le sommaire du livre de Duthoit :
Un peu de doctrine : Impossibilité de Yamoralisme économique. Deux, aspects du déterminisme économique. La méthode. Le Mouvement catholique social : ce qu'il n'est pas et ce qu'il est.
Dans la pratique : La Protection légale des Travailleurs. Le Tra-
(1) Le Mouvement Social, janvier igio.p. 44-
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vail féminin dans l'Industrie. Le contrat de Salariat. Le chômag-e. Le fait et le Droit syndical. Leurs répercussions sur les Droits individuels. Les syndicats professionnels ont-ils quelque intérêt à faire le commerce.
Vues d'avenir : Adaptation de V organisation politique au Régime économique et social.
« Il nous plaît [dit M. Duthoit] de marquer ici dans quel esprit « les catholiques sociaux conduisent leurs observations, leurs re- « cherches et leurs déductions.
« C'est un esprit de reconstruction morale et sociale, par Faction a religieuse, par l'organisation et raffermissement des groupements « naturels, à rencontre de l'individualisme, de la centralisation « d'Etat, à l'encontre de l'idéologie révolutionnaire et des faux sysa tèmes de la philosophie séparée.
« Notre charte, ce sont les enseignements pontificaux, contenus « notamment dans les Encycliques de Léon XIII : Immortelle Dei, a Sapientiœ christianœ. Libertas, Rerum Novarum, et dans « les Encycliques, les Motu proprio et décisions de Pie X ; lois « et décisions solennellement édictées ou directions indiquées sont, « sans discussion et sans distinction, notre règle de conduite et de « pensée. Notre attitude, c'est la docilité dans le zèle et l'entrain dans « l'obéissance.
« Et en dehors des questions où l'Eglise a parlé, quand il s'agit « de problèmes d'intérêts humains, librement discutés, nous prenons « comme règle de nos jugements « de tout éprouver et de retenir « ce qui est bon », suivant le mot de saint Paul. N'est-ce pas une « formule idéale de saine et féconde critique, sagement traditionce nelle et sûrement progressive? » (p. 3i8).
[Et ailleurs, l'auteur définit ainsi le mouvement catholique social]: « Non en marge de la hiérarchie, mais dirigé par elle; non nouveau « venu dans l'Eglise, mais traditionnel ; non à tendances politiques, « mais bien plutôt à fins apologétiques ; non minimiste, mais inté- « griste; non moderniste, mais soucieux d'orthodoxie; non purement « spéculatif, mais à la fois idéal et pratique» (p. 48).
,w* Il ne faut pas manquer de lire aussi l'étude si fortement pensée que M. Henri Lorin a écrite sur l'Organisation professionnelle de l'avenir et le Code du Travail, dont nous parlons plus loin à propos d$ la Législation ouvrière, ainsi que les Guides sociaux, les Semaines sociales, déjà cités plusieurs fois, et le compte rendu des Journées sociales d'Amiens, consacrées à l'étude de l'organisation professionnelle (Péronne, Doal, 1905, in-8 de 93 p. — Prix : 1 fr.
-vw, Nous croyons devoir mentionner aussi l'introduction du livre de CIi.Benoist : L'Organisation du travail. — Paris, Plon-Nourrit, 1905, 2 vol. in-8 de 5oo p. environ. — Prix: le vol. 10 fr. — 11 est regrettable que cette introduction, qui ferait la matière d'un fort volume, n'ait pas été tirée à part, car on y trouve des considérations intéressantes sur les Rapports du Travail, du Nombre et de l'Etat. C'est à la fois de l'Economie sociale et du Droit constitutionnel, M. Charles Benoist qui, aujourd'hui, paraît vouloir évoluer en marge du catholicisme social, sait pourtant nous convaincre que le nombre ne saurait gouverner sagement, s'il ne trouvait, dans les corps sociaux, l'ossature nécessaire de son organisation.
'ww Enfin, d'autres sociologues, comme Raoul Jay, Martin Saint-Léon, Bazire, Zamanski (1), ont publié sur l'organisation professionnelle de l'avenir d'excellentes plaquettes qu'on consultera toujours avec fruit.
Nous avons maintenant une vue d'ensemble sur les reconstructions qu'exige la Cité du Travail et nous allons étudier avec plus de détails le Syndicat, groupement naturel, qui compte parmi les plus importants des organismes sociaux.