LES RÈGLES DE L'ACTION SOCIALE
L'Education de la Démocratie et l'action sociale.
Comme il ne serait ni chrétien ni sage d'attendre « d'un coup de force » le triomphe de notre doctrine, il faut bien en appeler au Peuple qui, seul, peut aujourd'hui changer ses lois et ses institutions.
Si, en effet, le recours forcé au Prince paraît à quelques-uns une solution plus simple et plus expéditive, elle ne saurait, à l'heure présente, donner la stabilité et la vie aux institutions issues de lui. De plus, elle rend inutile l'éducation du Peuple.
L'œuvre urgente, que les circonstances nous imposent, c'est l'éducation chrétienne de la démocratie, e( cette œuvre, parce qu'elle est longue et pénible, doit précisément inciter les catholiques à l'action sociale, car elle convient et s'impose particulièrement à l'Eglise, qui a reçu la mission d'enseigner. On lira :
Calippe (Abbé Gh.). — L'Education chrétienne de la démocratie. — Paris, Bloud, 1908, in-16 de 63 p. — Prix: of'r. 60.
M. l'abbé Calippe, un des plus éminents conférenciers de nos Semaines sociales, rappelle, à ceux qui seraient tentés de les oublier, des idées « vraies et justes » (1). L'auteur, à propos des systèmes qui se partagent l'a faveur des foules, écrit : « A les regarder, moins dans leur conception théorique que dans leur réalisation sociale, les systèmes qui aujourd'hui s'offrent au choix des citoyens peuvent se ramener à trois : l'individualisme, le collectivisme et enfin le catholicisme... » Et plus loin : «Le salut est dans le peuple, aujourd'hui surloutque le peuple est l'arbitre de ses destinées et des nôtres; c'est parle peuple, devenu intégralement chrétien, que nous l'obtiendrons. Le salut est dans la formation catholique de la démocratie ».
Et pouvons-nous ajouter, c'est principalement par les institutions ou par les œuvres sociales, appuyées sur le Christ, que nous ferons, mieux et plus vite, l'éducation de la démocratie.
Nous dirons plus loin comment Y élite, Y enseignement, le livre, Y affiche, le journal, la parole et Y art sous toutes ses formes peuvent nous aider dans cette tâche, surtout si nous savons présenter nos idées avec conviction, avec méthode et avec le constant souci de la clarté et de la beauté (2) .
Comment agir.
Et voici que nous sommes impatients d'agir...
C'est bien ; mais il faut agir avec énergie et ténacité, avec méthode et discernement, de notre mieux et là où nous nous trouvons.
Où puiserons-nous les règles de l'action sociale ? Dans le Manuel social pratique que nous citons plus loin. Nous y lisons, entre autres choses, sous la plume de P. Leroy, ces
(1) Revue de V Association catholique, 1900, p. 90. (a) Ce qui fait l'opinion (pp. 575 et suiv.).
excellents conseils inspirés vraiment par la sagesse et par l'expérience. « Les conditions nécessaires [du succès] font parfois défaut; nos œuvres périssent ou elles végètent comme des plantes, sous un ciel ou sur un sol qui ne répondent pas à leurs exigences.
Ainsi, pour nous en tenir à quelques points, nous dirons :
Que les œuvres sociales ont besoin de lumière et de compétence : les entreprendre sans les étudier, ce n'est pas aller à un échec, c'est s'y précipiter ;
Que les œuvres sociales ne sont possibles que par une élite et avec une élite ;
Que cette élite, vraiment active, intéressée à son travail, sera issue du peuple, les ouvriers étant nécessaires aux ouvriers, les laboureurs aux laboureurs.
Les œuvres elle-mêmes obéiront à trois caractères essentiels :
Elles seront éducatrices, elles formeront les hommes, elles prépareront des magistratures;
Elles seront humaines, c'est-à-dire, en même temps spirituelles et temporelles, intéressant le corps et l'âme ;
Elles trouveront en elles-mêmes les ressources nécessaires à leur vie et à leurs progrès. Les condamner à vivre d'aumônes, en prélevant un nouvel impôt sur la charité, c'est se méprendre sur leur caractère, fausser leurs ressorts et, pai suite, arrêter leur développement.
Enfin, la persévérance seule assurera le succès de tani| d'efforts. »
L'Œuvre sociale doit être chrê tienne.
L'Action populaire, qui vient de nous révéler les condition nécessaires au succès de nos œuvres sociales, ajoute que « Il mécanisme des œuvres... n'est rien sans l'esprit qui le anime, sans la docilité aux lois ou aux conditions que leu, inspirent la Providence et l'expérience... » (i).
'i) Manuel social pratique, pp. xi et xxxvi.
l'action sociale 38g
« L'œuvre sociale doit être chrétienne », dit d'autre part M. Durand, président de V Union des Caisses rurales et ouvrières, dans une petite brochure dont nous recommandons vivement la lecture :
Durand (Louis). — L'Esprit des œuvres sociales, conférence donnée au premier congrès diocésain de Mende (19 sept. 1908). Paris, Bonne Presse, in-16 de 29 p. — Prix : o fr. 10.
« L'œuvre sociale doit être chrétienne, et, par conséquent, ne pas se « désintéresser de l'âme du peuple et du bien religieux du pays.
a J'aborde ici une question âprement débattue, et sur laquelle cece pendant aucune discussion n'est possible. Mais il y aujourd'hui « un singulier désarroi dans les idées. Même dans les milieux catho- « liques, même parmi ceux qui invoquent le plus volontiers l'auto- « rite des enseignements pontificaux, il y a une tendance déplorable « à oublier le devoir chrétien.
« Oui, parmi ceux-là mêmes qui ont pris pour programme social « l'immortelle Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers ; « parmi ceux-là mêmes qui citent à tout propos l'Encyclique Rerum « Novarum, il en est un trop grand nombre qui ne la citent qu'en « la tronquant, en la laïcisant, en biffant délibérément tout ce qui « a trait au bien moral et religieux. »
Cependant, ajoute l'auteur, Léon XIII a écrit ces graves paroles :
a II est évident qu'il faut viser, avant tout, à l'objet principal, « qui est le perfectionnement moral et religieux. C'est surtout « cette fin qui doit régler toute l'économie des Sociétés ouvriè- « res. Autrement, elles dégénéreraient vite et tomberaient, ou « peu s'en faut, au rang des Sociétés où la religion ne tient « aucune place. »
Et M. Durand conclut : « La neutralité sincère est impossible. Mais, fût-elle possible, vous n'auriez pas encore le droit d'être neutre. »
Que faire?
Des œuvres d'organisation sociale ou des œuvres de bienfaisance ?
Nous voulons donc faire de l'action sociale. Entendons-nous bien sur ce mot
3go
On ne peut trop insister sur la distinction essentielle qui sépare les œuvres d'organisation sociale des œuvres de bienfaisance, sans oublier, pourtant, qu'un égal esprit de charité chrétienne doit les susciter et les animer toutes.
Essayons un parallèle qui fera mieux comprendre notre pensée et montrera pourquoi, à l'heure présente, nons estimons les unes plus nécessaires et plus urgentes que les autres :
L'œuvre sociale est un rouage L'œuvre charitable s'exerce de la fonction et n'atteint que les toujours en marge de la fonction professionnels. et n'atteint que les individus.
L'œuvre sociale est démocra- L'œuvre charitable est autori-
tique et fait participer tous ses taire et ne reconnaît à ses admimembres à son gouvernement. nistrés aucun droit de direction.
L'œuvre sociale puise dans l'é- L'œuvre charitable, pour don-
pargneetdans l'entraide mutuelle ner à ceux qui ont besoin, fait
les ressources et les énergies né- appel à ceux qui possèdent. Elle
cossaires à son objet, à sa pros- secourt sans apprendre à prévoir. périté et à la sauvegarde du lendemain.
L'œuvre sociale est une cellule organique et vivante de la société qui naît spontanément et se développe sans tutelle.
L'œuvre sociale suppose une philosophie de la justice sociale qui lui fixe les limites qu'elle ne saurait dépasser et qui varient suivant les doctrines.
L'œuvre charitable est un palliatif universel et provisoire destiné à atténuer le mauvais fonctionnement des cellules sociales.
L'œuvre charitable n'est point un effet de la justice et n'a d'autres limites que celles de la bonté.
Elle peut être aujourd'hui le patrimoine de toutes les doctrines.
Prenons des exemples : si vous faites confectionner, par des jeunes filles charitabfes, des layettes dans le but de donner aux femmes pauvres les vêtements nécessaires aux nouveau-nés ; si vous envoyez à la montagne ou à la mer les enfants chétifs de nos grandes villes; si vous créez, à vos frais et sous votre direction, une école ménagère; si vous bâtissez des maisons ouvrières hygiéniques et confortables; si vous introduisez l'industrie dentellière dans votre commune et si vous
l'action sociale 3g i
distribuez du travail à quelques ouvrières; si vous apportez à l'ouvrier plus de santé par plus d'hygiène, plus de joie par plus d'art, plus de paix par plus de morale, vous faites des œuvres de bienfaisance.
Mais créez-vous un syndicat, qui sera dirigé par ses membres, qui défendra ses intérêts, qui percevra des cotisations pour les répartir en cas de chômage, qui parlera au nom du métier? Organisez-vous une mutualité professionnelle et familiale, qui donnera à ses adhérents des indemnités de maladie? Fondezvous une caisse rurale, qui prêtera à ses associés sur garantie et qui n'aura pas besoin de recourir, pour remplir ses caisses, à la générosité de riches philanthropes ? Organisez-vous une coopérative de laiterie,dont vous laissez tous les bénéfices, toute la direction et toute l'administration aux agriculteurs? Unissezvous des familles chrétiennes qui, pour se passer des intermédiaires, achèteront directement les denrées de nécessité pour les répartir entre elles, aux meilleures conditions? Fondezvous enfin une caisse de chômage, que les ouvriers seuls alimenteront et dont ils disposeront comme ils l'entendront...? si vous faites tout cela , vous aurez fait des œuvres d'organisation sociale.
Les œuvres d'organisation sociale sont des œuvres constructives, c'est-à-dire des œuvres organiques. Les œuvres de bienfaisance sociale sont des palliatifs, destinés à remédier à l'impuissance de nos institutions sociales, qui n'ont pas atteint leur plein épanouissement ou qui méconnaissent leurs fonctions.
Or, la société, que Dieu a créée, doit pouvoir vivre sans tendre la main. C'est donc aux œuvres organiques qu'iront nos préférences, sans oublier pourtant qu'il est de notre devoir de secourir, de notre mieux, les misères imméritées dont nous sommes les témoins attristés.
Mgr Gibier, évêque de Versailles, a d'ailleurs parfaitement fait ressortir les caractères essentiels des œuvres sociales et des œuvres de charité dans le livre suivant :
Gibier (Mgr). — Les Devoirs de l'heure présente : Justice et Charité. — Paris, Lethielleux, 1910, 1 vol. in-12 de 3g3 p. — - Prix : 3 fr. 5o.
3g2 la vie SOCIALE
Justice. — Les Œuvres Sociales : Ce qu'il faut entendre par œuvres sociales. — Les œuvres sociales ont toujours existé dans l'Eglise. (L'abolition de l'esclavage. Les anciennes corporations.) — Les œuvres sociales sont aujourd'hui plus nécessaires que jamais. (Le peuple et la religion les réclament. La situation matérielle et morale du monde ouvrier. L'action sociale de l'Eglise à l'égard du monde ouvrier. La participation des catholiques aux œuvres sociales. La participation du clergé aux œuvres sociales.) — L'insuffisance des œuvres sociales. (Elles ne vont pas directement à l'âme ; elles ne tarissent pas le mal à sa source ; elles ne suppriment pas les inégalités sociales ; elles sont impuissantes à créer l'épargne.) — Lesœuvres essentielles et les œuvres secondaires. — Qui doit entreprendre et conduire les œuvres sociales ? — Comment faire réussir et prospérer les œuvres sociales ?
Charité. — Est-il possible de supprimer la pauvreté ? Est-il possible de diminuer la pauvreté ? L'amour des pauvres. Donner et se donner. — Les œuvres de charité inspirées et organisées par l'Eglise dans le passé. Lesœuvres de charité inspirées et organisées par l'Eglise dans le présent. — La supériorité incontestable de la charité catholique. — La charité organisée par l'Etat. — La charité préventive. — La charité envers les malades. Le denier de Saint-Pierre et le denier du culte. La charité intellectuelle. — Conclusion : La justice et la charité chrétiennes personnifiées en saint Vincent de Paul.
On complétera par : Antoine (Abbé). — L'Idée de Justice (Semaine sociale de Marseille) et par les études de Drillon, de G. Fonsegrive, de Goyau, de Brunetière, de Ch. de Ponthière, de l'abbé Debize, cités plus loin (p. 4ï3).
Et, maintenant que nous avons mis un peu de clarté dans notre action, voyons quelles œuvres nous allons créer.
Un guide pratique d'action sociale.
Puisque nous savons l'importante distinction qu'il convient d'établir entre les œuvres d'organisation et les œuvres de bienl'aisance, nous allons apprendre comment se créent et comment fonctionnent les institutions sociales les plus indispensables en lisant le :
Manuel social pratique. — Reims, Action Populaire, et Paris, Lecoffre, 1909, in-8 de xxxvn-424 p. — Prix : 3 fr. 5o.
Ce manuel est vraiment très pratique. Nous voudrions le voir dans toutes les mains des catholiques actifs. C'est la quintes-
sence de cinq guides sociaux et de plusieurs années de communs efforts, intelligents et méthodiques. Ce livre laisse bien loin derrière lui tout ce qui a été écrit sur le même sujet. Les œuvres étudiées sont peu nombreuses, mais reconstructives de la société; les difficultés sont indiquées avec franchise et résolues avec clarté; les renseignements sont abondants; les conseils, dictés par l'expérience des meilleurs hommes d'action, sont précieux et pleins de prudence; la bibliographie, enfin, est choisie et pratique. Partout, on sent une doctrine unique et sûre. L'introduction, d'ailleurs, est le plus remarquable traité d'action que nous connaissions. Ce Manuel est indispensable. Agir sans l'avoir lu, c'est gâcher son temps et son talent.
Voici d'ailleurs le sommaire de cet excellent manuel. Les auteurs, en divisant leurs œuvres en œuvres agricoles et en œuvres urbaines, ont adopté la classification géographique que nous estimons moins directive pour l'esprit que la classification que nous avons faite en œuvres d'organisation et en œuvres de bienfaisance.
Institutions agricoles : Le syndicat agricole. La coopération agricole. La Coopération de crédit : caisses Raiffeisen-Durand. — Assurances agricoles : notions communes, mutuelle — bétail, mutuelle-chevaux, mutuelle-incendie, mutuelle-grêle, mutuelle-accidents.
Institutions urbaines : Les Syndicats : caractères généraux ; syndicats ouvriers, syndicats d'employés, syndicats féminins. La Coopération : coopérative ouvrière de production; coopération de crédit. Institutions contre le chômage. Secrétariat du Peuple.
Institutions communes : Assistance par le travail : petits métiers; jardins ouvriers. Les habitations à bon marché. L'Enseignement ménager. La coopération de consommation. Les mutualités ; étude juridique et pratique.
« Les esprits attentifs au mouvement du siècle sont d'accord sur ce la nécessité des œuvres et, mieux, des institutions sociales. Des « signes certains les avertissent que l'heure est venue d'entreprendre « un long effort d'instruction et d'éducation populaire, d'ouvrir le « crédit aux ouvriers de nos villes et de nos campagnes, de rendre « la propriété accessible aux plus courageux etaux plus honnêtes, d'en- « courager l'épargne, de relever le foyer familial de ses ruines et, « en quelque manière, de son vagabondage, de constituer les retrai- « tes, de multiplier les maisons du peuple et ses secrétariats, d'orga-
y,g4 LA VIE SOCIALE
« niser la profession, d'asseoir la cité sur des bases indiquées « depuis des siècles et pour les siècles par la Providence et par l'ex- « péri en ce.
« Cependant ce travail nécessaire se fait peu, imparfaitement, ou, « ce qui est plus regrettable, il se fait mal et contre nous. »
~~ On complétera par les Guides Sociaux, édités par l'Action populaire, par ses Brochures, par ses Tracts, par ses Feuilles sociales, publications d'une utilité incontestable et dont il existe une table très utile à consulter qu'on ne manquera pas de se procurer.
Les Œuvres sociales que nous allons étudier.
Nous allons maintenant dire quelques mots des principales œuvres sociales et nous ne manquerons pas de distinguer avec soin les œuvres d'organisation et les œuvres de bienfaisance.
C'est, nous l'avons déjà dit, sous ces deux importantes rubriques qu'il est préférable de ranger les œuvres qui sollicitent actuellement notre attention, d'autant que rien ne nous empêche, comme le fait le Manuel Social pratique, de les subdiviser ensuite dans chacune de ses deux catégories essentielles : i° en œuvres communes à la ville et à la campagne; 2° en œuvres urbaines ou en œuvres agricoles.
Voici donc la liste des œuvres sociales que nous allons étudier :
Et d'abord, les Œuvres d'organisation sociale, c'est-à-dire :
i° Œuvres communes à la ville et à la campagne : Syndicat. Coopérative ouvrière de production. Coopérative de consommation. Coopérative ouvrière de crédit. Coopérative des classes moyennes. Mutualité. Caisse d'épargne. Caisse de chômage. Ligue sociale d'acheteurs. Bien de famille.
20 Œuvres rurales : Syndicat agricole. Coopérative agricole de production. Coopérative agricole de crédit ou Caisses rurales. Assurances mutuelles agricoles (bétail, incendie, accident, grêle, etc.).
Puis nous passerons aux Œuvres de bienfaisance, c'est-àdire :
l'action sociale 3g5
io Œuvres communes à la ville et àla campagne : Secrétariat du Peuple. Enseignement ménager. Petits métiers et travaux d'appoint. Hygiène publique. Tempérance. Art social;
20 Œuvres urbaines : Habitations ouvrières. Jardins ouvriers; - 3o Œuvres d'assistance.
Cette énumération n'est nullement limitative; il existe de nombreuses œuvres qui n'ont pas trouvé place ici, mais qu'on trouvera mentionnées da;is les Guides sociaux, dans Millot, dans Maze-Sensier, et dont chacun pourra apprécier la valeur en se servant de notre classification. Nous n'avons cité que les plus organiques et les plus urgentes.