PEUT RÉALISER LES HARMONIES CIVIQUES
Bien que les dogmes de 1789 régissent toutes les nations modernes, nous devons quand même dénoncer hardiment la grande
part d'erreur qu'ils renferment. C'est tâche facile, mais, pour proclamer les vrais principes, pour les répandre dans le public, pour en montrer l'application organique et sociale, il ne suffit pas de s'en tenir à de vagues affirmations, il faut encore étudier le droit public.
C'est là un mode d'action que les catholiques ont trop négligé. Il convient de réagir vigoureusement. Si, aujourd'hui, les directions nous manquent quelque peu, nous pouvons espérer que, du noyau des catholiques sociaux, sortiront, demain, les publicistes que nous attendons et qui seront nos maîtres.
Il n'y a pas encore, en effet, une bonne synthèse de Droit public qui soit exactement « dans la ligne ». Le catholicisme social n'a pas eu le temps de mûrir ses doctrines et il n'a pas encore suffisamment subi le contact des faits pour susciter l'œuvre définitive que nous attendons.
Pourtant, d'excellents travaux ont déjà été faits, mais ces ouvrages sont quelquefois durs à comprendre. Les auteurs se servent d'une langue un peu spéciale qui ne peut être entendue que par des esprits très préparés; ils parlent bien, sans doute, mais leurs paroles ne sortent guère du cercle des écoles et des cénacles.
L'heure est bientôt venue où le Jean-Jacques Rousseau des temps nouveaux étudiera, à la lumière de l'Evangile et des enseignements de l'Eglise, le droit public et produira l'œuvre éloquente et claire qui illuminera notre ciel obscur et qui réveillera,sur tous les points de la nation, les intelligences avides de répandre la vraie doctrine et les énergies désireuses de la vivre.
Ce que les théologiens nous enseignent sur la notion chrétienne du droit public.
A défaut, donc, d'un bon livre de droit public, complet, court, d'une lecture facile et s'inspirant nettement des doctrines chrétiennes, on se reportera aux ouvrages écrits par les penseurs qui se sont le plus particulièrement attachés à interpréter,
dans un esprit rigoureusement chrétien, renseignement du Christ et de son Eglise.
Nous relirons donc, dans le Manuel de Droit naturel de Cépéda, où nous avons déjà puisé les principes du droit social, les chapitres consacrés à la nature et au but de l'Etat, à l'autorité politique, aux liens juridiques et naturels de la société politique, aux rapports du pouvoir civique avecT individu, avec la famille, avec le travail, à l'action de ce pouvoir en matière de moralité, d'instruction, à son origine, à ses fonctions, à ses formes, ainsi qu'au droit international. (Voir le sommaire, p. 227.)
Nous consulterons également le Cours d'Economie sociale du P. Antoine, qui, comme nous l'avons déjà dit, expose la notion chrétienne de l'Etat dans des pages remarquables où il a su adapter les enseignements de la théologie aux nécessités et aux aspirations de notre temps.
Nous n'aurons garde, non plus, d'oublier le travail si substantiel du P. Weiss qui, dans les tomes VII et VIII de son Apologie du christianisme, étudie la question sociale et l'ordre social. Nous y lirons la partie qui traite de la Société civile, de l'Etat, de la fin et de l'autorité de l'Etat, de la politique chrétienne, etc.
Nous verrons aussi les Pages de sociologie de l'abbé Six, et le très bon travail d'H. Pesch : La notion chrétienne de l'Etat; traduction deC.Fritsch.Louvain,UystpruystDieudonné, in-8 de i3o p. environ. Prix : 2 fr. 5o. — Le P.Henry Pesçh est un savant sociologue allemand qui publie, en ce moment, chez Herder, un grand cours d'Economie politique en 6 volumes, dont deux sont déjà parus. Le P. H. Pesch se place surtout au point de vue de l'économie sociale, comme Toniolo.
Enfin, on relira,, dans les œuvres de saint Thomas, les pages qui traitent du Régime des Etats, et on pourra consulter
(1) Cet ouvrage est la traduction de l'ouvrage allemand parue sous ce titre : Der christliclie Stantsbegriff. Fribourg-en-Brisgau. Herder, 1898.
Ne pas le confondre avec un ouvrage également recommandable, portant à peu près le même titre et d'un autre au/eur également allemand et de même nom,
Pesch (le P. Christian), Die christliche staatslehre nach den Grundsatzen der Encyklika vom f. Nov. 1 885 . Aachen. Barth, 1887. in-8, 126 p. [La doctrine chrétienne de l'Etat d'après les principes de l'encyclique du ier nov. i8S5, Aix-la- Chapelle, Barch, etc.].. Ce travail n'a pas été traduit en français.
sur ce sujet l'étude de J. Zeiller : L'idée de l'Etat dans saint Thomas d'Aquin. Paris, Alcan, 191 1, in-8 de ix-209 p. Prix : 3 fr. 5o.
Nous n'oublierons pas, en outre, de nous reporter aux ouvrages déjà cités de Liberatore : Le droit public de l'Eglise — et du même auteur : L'Eglise et l'Etat dans leurs rapports mutuels. — P. Audisio : Droit public de l'Eglise et des nations modernes; — de Tarquini : Les principes de droit public de l'Eglise; — de Taparelli : Critique des gouvernements représentatifs ; de P. de Pascal : Philosophie morale et sociale; — de Mgr d'Hulst : La Morale du citoyen; — et du même auteur : Le droit chrétien et le droit moderne; — de Ketteler : Extraits de ses œuvres. — De Sauvé : Questions religieuses et sociales, etc.
Comment nos meilleurs juristes et sociologues confirment ï enseignement de ÏEglise sur la nature de la Société civile.
Quelques-uns pourraient se trouver parmi nous qui, par une prévention injustifiée contre la théologie, se décideraient difficilement à apprendre le droit public dans des livres recommandés ci-dessus, livres qu'on pourrait croire, bien à tort, portés à sacrifier à l'Eglise les droits de la Société civile « vue du dehors ». Si Audisio, Liberatore, Tarquini, Taparelli ont une rigueur théologique qui pourrait indisposer quelques esprits non prévenus, ce reproche ne peut être adressé à Ketteler, ni à Cépéda, ni au P. Antoine, ni à Weiss, ni à //. Pesch, ni à Mgr d'Hulst, et ni au P. de Pascal, ni à l'abbé Six.
Quoi qu'il en soit, nous croyons qu'il est utile, et qu'il est sage même, de les compléter par le travail d'un jurisconsulte éminent dont on ne saurait suspecter l'indépendance et qui étudie, avec tous les développements nécessaires, la nature et les droits de la société civile. D'ailleurs, l'auteur, professeur à
la faculté de l'Etat, récemment décédé, est tout à fait d'accord avec la doctrine de l'Eglise ou, plus exactement, avec celle de Rosmini.
Nous lirons donc avec attention l'ouvrage déjà cité de :
Boistel : Cours de philosophie du droit. Paris, Fontemoing, 1889, 2 vol. in-8 de xvi-5o4 et xvi-454 p. Prix : 22 fr.
L'auteur qui, dans le premier volume, traite de X origine et de la nature des droits de l homme, consacre tout le second volume à l'étude delà Société ou de Y Etat. Voici le sommaire de cette partie :
De la société ou de l'Etat.
Nature de la société civile : Moyens de l'Etat. L'Etat est une société. Opinion des auteurs. Origine et établissement de la Société civile. • Origine de la société civile. Etablissement de l'Etat.
Personnalité de l'Etat : Constitution de la personnalité de l'Etat. (Constitution extérieure, constitution morale.)
Gouvernement de la société civile : Principe de l'autorité dans la société civile. Collation primordiale du pouvoir suprême. Organisation du pouvoir.
Boistel place l'origine juridique de la société dans le consentement obligatoire, c'est-à-dire qu'il combat les autres thèses : contrat tacite, nécessité physique, organisme naturel, contrat social. Si l'opinion de Boistel, dans les questions où l'orthodoxie n'est point engagée, s'écarte quelquefois de celle des théologiens, on peut dire d'elle ce que de Vareilles- Sommières disait de ses doctrines quand il les comparait à celles de saint Thomas : « elles restent en famille. » Et les conséquences logiques sont sensiblement les mêmes.
A propos de la thèse du contrat social, Boistel écrit :
« Pourquoi faut-il que l'aliénation [des volontés particulières] soit « totale? Pourquoi cette indivisibilité absolue du pacte?G'est pour arec river au dernier sophisme, plus monstrueux que tous les autres, de « la volonté générale substituée adroitement à la somme des volontés « particulières... Cette volonté générale anéantit toutes les volontés « particulières; pour guérir celles-ci de tous les maux qu'on leur a « faits, on applique un remède souverain, on leur tranche la tête. « Cette volonté générale n'est d'ailleurs qu'une pure abstraction de
« sens... N'ayant aucune réalité, elle ne saurait avoir aucune action, « ni posséder aucun droit. Rousseau a beau la douer de toutes les « qualités imaginables ; il ne peut galvaniser ce fantôme. Et il ne « dit que trop vrai, en reconnaissant que personne au monde ne sau- « rait la connaître. Quant à ses conséquences, cette doctrine aboutit <( à la tyrannie la plus odieuse exercée au nom de la volonté géné- « raie. En fait, par suite de la séduction qu'elle a exercée sur une « foule d'esprits superficiels, elle a produit tous les excès de la Ré- « volution française ; le système pernicieux encore si vivace de nos « jours qui porte le nom de jacobinisme et qui, partout, en toutes « choses, étouffe la liberté au nom des formules les plus libérales...»
Et M. Boistel cite ce passage de Saint-Marc Girardin,qui montre bien tout ce que la théorie de la volonté générale peut contenir d'injustice :
« Plus de droits dans l'Etat que pour l'Etat : contre l'Etat, point « de droit. « Il est contre la nature du corps politique, dit Rousseau, « des'imposer une loiqu'il ne puisse enfreindre. » Ne demandez donc « à l'Etat ni charte, ni constitution que vous puissiez invoquer con- « tre lui. L'Etat ne peut être lié; car, représentant la volonté géné- « raie, il n'y a aucune raison grave que la volonté générale d'au jource d'hui soit la volonté générale d'hier. Tout est juste pour l'Etat ; «car c'est lui qui fait la justice. Et que les sujets ne s'avisent pas « de réclamer des garanties contre les lois de l'Etat.. ; toute défense « et toute garantie contre ce pouvoir de l'Etat est une faute de logi- « que puisqu'il est impossible que ce corps veuille nuire à ses mem- « bres » (p. 268).
v^ Il faut aussi consulter les ouvrages d'auteurs que nous avons déjà eu l'occasion de citer à plusieurs reprises et dans lesquels nous trouverons aussi, liée à un sens social très averti, la vraie notion chrétienne de l'Etat : Le Play: La Réforme sociale. — Vogelsang : Politique sociale. — Toniolo : Trattato di Economia sociale. — La Tour du Pin: Vers un ordre social chrétien. — De Vareilles-Sommières : 'Principes fondamentaux du Droit. — Cte de Mun : Discours, etc.
Citons enfin le travail, un peu ancien, de Ch.PÉRiN : Les lois de la société chrétienne. Paris, Lecoffre (auj. chez Sueur-Charruey), i876,in-i6dexvi-352et368p. Prix: i5 fr. L'auteur, qui, sur le terrain économique, se rattache à l'école libérale, se trouve sur le terrain politique, à l'extrême droite de l'anti-îibéralisme
et nous croyons qu'on peut, dans la pratique, avoir sur les libertés publiques des vues sensiblement plus larges. Remarquons encore que les préférences de l'auteur vont à la monarchie, ce qui nous oblige à rappeler que la souveraineté n'est en Soi nécessairement liée à aucune forme de gouvernement. L'auteur, à propos de la hiérarchie sociale, écrit d'excellentes choses :
« Toute vie sociale est établie sur le principe de la hiérarchie.
a II y a une hiérarchie politique... Il y a aussi une hiérarchie « sociale...
« La hiérarchie politique doit avoir pour base la hiérarchie sociale « et en reproduire les traits, sans quoi elle serait factice et fragile, « comme tout ce qui ne vient pas de la nature. C'est la constitution « sociale d'un peuple qui donne la forme à ses libertés. On ne con- « çoit pas plus la liberté sans la hiérarchie qu'on ne la conçoit sans « l'autorité chargée de lui imposer l'observation de la loi. Les liberce tés féodales répondent à l'ordre hiérarchique de la féodalité, les « libertés bourgeoises, à un ordre hiérarchique dans lequel un élé- « ment nouveau s'est fait sa place au milieu des forces sociales jusce que-là exclusivement dominantes...
(( Aujourd'hui, dans la grande transformation politique des temps « modernes, les libertés populaires cherchent leur voie... Quand la a démocratie contemporaine prétend tout fonder sur la liberté sou- « veraine de l'individu et sur le droit inaliénable qui en dérive, elle « attaque la hiérarchie dans les principes mêmes qui lui donnent « sa raison d'être et son autorité. Par là, elle rend la liberté aussi « impossible que l'ordre » (p. 189).
Ajoutons encore que M. de La Bigne de Villeneuve prépare en ce moment une nouvelle édition de ses Eléments de Droit constitutionnel, qui nous offrira, nous en sommes sûr, les plus grandes garanties doctrinales. Si M. de La Bigne de Villeneuve donnait plus de place à l'exposé des principes, son livre mériterait la plus grande diffusion. Nous en reparlerons plus loin (p. 535).
Des critiques qu'il convient d'adresser aux gouvernements modernes.
Les gouvernements représentatifs modernes n'ont pas répondu aux espérances et aux enthousiasmes qu'ils avaient jadis
CONSTITUTION DES ETATS DANS LA CHRETIENTE RESTAUREE 48y
suscités. Le parlementarisme a fait son temps et ceux qui s'attachent encore à le défendre seront surpris de la rapidité de sa déchéance.
Les auteurs cités dans les pages précédentes et particulier rement les maîtres de la pensée catholique sociale, ont su, non seulement nous montrer le caractère inorganique des institutions politiques issues de la Révolution, mais ils ont su encore faire œuvre positive en élaborant les programmes de la société nouvelle. C'est donc à leurs œuvres que nous nous reporterons encore et nous pourrons compléter par l'ouvrage suivant de Taparelli d' Azeglio. Si quelques parties de ce livre gagneraient à être plus concises, nous y trouvons pourtant d'excellentes pages dont un esprit averti pourra faire un grand profit :
Taparelli (le P.). — Examen critique des gouvernements représentatifs dans la société moderne, traduit de V italien par le P. Pichot. — Paris, Lethielleux, iqo5, 4 volumes in-8 de 36o pages environ. — Prix : les 4 vol.: 16 fr.
En voici le sommaire.
I. Unité sociale : Le suffrage universel. Origine du pouvoir. La possession de l'autorité. De l'émancipation des peuples adultes.
II. Liberté: Liberté de la Presse, de l'enseignement. Naturalisme. Félicité sociale. Division des pouvoirs.
III. Application des principes : La Nation modernisée. La législature. Le pouvoir exécutif . La Patrie. L'Etat.
IV. Administration ou économie politique, pouvoir judiciaire. Epilogue.
« Comprenons-le donc une bonne fois; la justice sociale est fondée « sur la proportion et l'harmonie et non sur l'égalité numérique. Et « de même que le chef-d'œuvre de la justice divine brille dans « l'inégalité des conditions humaines, ainsi détruire cette inégalité, « sans avoir auparavant détruit l'inégalité des êtres serait le comble « de 1 injustice humaine » (p. ni).
L'auteur, après avoir déclaré qu'il faut extirper des âmes et des institutions l'esprit d'indépendance individuelle et d'util litarisme et qu'il est nécessaire de le remplacer par l'esprit d'obéissance et de sacrifice, nous dit ce qu'il adviendrait alors :
« Dans la famille, il y aura la subordination des entants aux pa- « rents, des serviteurs aux maîtres et le dévouement des parents et « des maîtres qui se serviront de leurs droits pour accomplir leurs « devoirs;dans la commune gouvernée gratuitement par les pères de « famille; il y aura chez ceux-ci l'amour et le soin du bien public et « dans leurs concitoyens l'esprit d'obéissance parce qu'ils sentiront « que l'autorité de ces administrateurs est légitime et dévouée. Dites- « en autant de la province, de ses gouvernants et de ses gouvernés, « autant des assemblées législatives, à la condition que les membres « en soient élus raisonnablement et en dehors des intérêts de parti. « Alors, les lois seront faites selon la justice, pour le bien commun « et l'intérêt général. Enfin, dites-en autant au pouvoir suprême « lui-même : qu'il soit juste, désintéressé, impartial; que, loin de « tendre à absorber les pouvoirs subalternes de l'organisme social, « il les respecte et les défende ; qu'il leur laisse la pleine et entière « liberté d'agir selon leurs droits dans leur sphère respective. Alors, « en réalité, la société refera son organisme naturel et cet orga- « nisme, animé par l'esprit catholique, développera, dans l'ordre et « dans la paix, ses facultés et ses puissances » (t. IV, p. 3o3).
<~v Enfin, on trouvera une critique impitoyable des vices des
gouvernements modernes issus de la Révolution dans /. de
Maistre(i), dans de Bonald (2) et dans le livre d'un auteur
de grand talent :
Maurras (Ch.) : Enquête sur la monarchie, 1 900-1909. Paris, Nouv. Librairie Nationale, 1910, in-8 de lvi-559 p. 7 fr. 00.
On peut, certes, être d'accord avec les membres de cette école pour désirer une meilleure organisation sociale, pour signaler à la vindicte publique les vices et les tares du régime auquel la France a confié ses destinées, mais on peut aussi se séparer d'eux lorsqu'il s'agit, sur le terrain politique, d'y porter remède. Si l'ouvrage de Ch. Maurras est remarquable, on n'oubliera pas, en le lisant, que l'Eglise, en politique, laisse à chacun la liberté absolue de ses convictions et de ses préférences, puisqu'elle déclare qu'aucun gouvernement n'est rigoureusement nécessaire à la marche normale de la société. « La justice sauvegardée, dit Léon XIII, il n'est pas interdit aux peuples de se donner le gouvernement qui répond le
(1) Maisire (S. de). Considérations sur la France. Essai sur le principe générateur des constitutions politiques. Préface de B. deVesins. Pans, Nouv. Lib. Nat. [1907 ■, in- 12 de xi-3i0 p. Pri.r : 3 fr. 5o.
(2) Voiries extraits de ses œuvres publiées sons \c titre : Bonald, avec /ire face de Léon de Montesquiou.Paris, Lib. Nationale [1910], in-12 de xvu-295 p. 3 tr. 00.
mieux à leur caractère ou aux institutions et coutumes qu'ils ont reçues de leurs ancêtres. » Et Pie X, commentant cette parole, ajoute : « L'Encyclique de Léon XIII fait allusion à la triple forme du gouvernement bien connue. Elle suppose donc que la justice est compatible avec chacune d'elles. »
Les catholiques ne sont pas les seuls à dénoncer les méfaits de l'individualisme politique.
Les catholiques, qui ont été les premiers à prévoir les conséquences désastreuses des doctrines révolutionnaires, ont aujourd'hui la joie de constater qu'ils ne sont plus les seuls à se plaindre.
Pour nous en convaincre nous consulterons, à titre documentaire, pour y puiser, non une doctrine, mais des renseignements, le livre suivant de M. Henry Michel : L'idée de l'Etat, essai critique sur l'histoire des théories sociales et politiques en France depuis la Révolution. Paris, Hachette, 1896, in-8 de ix-65q p. {épuisé). C'est une étude très sérieusement écrite qui analyse assez bien l'idée que les diverses écoles d'économie politique et sociale se sont faite de l'Etat, depuis les catholiques jusqu'aux collectivistes. M. Henry Jlichel ne
dissimule pas les errements de l'individualisme ni la réaction profonde dont la fameuse doctrine révolutionnaire est l'objet, réaction qu'il comprend et approuve sans restriction. Les méfaits de l'Individualisme expliquent même, selon lui, la faveur dont paraît jouir aujourd'hui la doctrine des « théocrates », lisez, des catholiques sociaux. C'est un aveu précieux à retenir. Il y a donc dans cette étude d'excellentes pages, dont un esprit avisé peut tirer parti, mais ce livre, dont les derniers chapitres sont inspirés de Fouillée et de Renouvier, n'est pas à placer sur les rayons de toutes nos bibliothèques pas plus que ceux de Fournière (i), de Per-
li) Fournière, Essai sur l'individualisme. Paris, Alcan, 1901, in-16 de 188 p. Prix : 2 fr. 5o. — L'individu, l'Association et l'Etat. Ibid., 1907, in-8 de 260 p. Prix : 6 fr.
raud(i), de Paul-Boncour (2), de Beudant (3), qui peuvent constituer d'ailleurs, de bons instruments de travail, mais dont on usera avec de grandes précautions.
De la nécessité d'un meilleur équilibre des forces sociales pour réaliser les harmonies civiques. .
Maintenant que nous connaissons assez , pour ne pas les mentionner de nouveau, les œuvres principales de nos théologiens et celles des catholiques sociaux où nous irons puiser la vraie doctrine, nous pouvons, en attendant le livre de synthèse qui nous manque, lire, avec les réserves que ces œuvres comportent, deux ouvrages récents que nous placerons dans notre bibliothèque, à condition de recourir, pour les principes, aux sources et aux œuvres recommandées plus haut.
~~ Et d'abord l'étude de M. Hauriou :
Hauriou (M.). — Principes de Droit public. — Paris, Larose, 1910, in-8 de xn-734 p. — Prix: 10 fr.
L'auteur étudie dans quels rapports se trouvent le gouvernement, la nation, les institutions administratives, les institutions sociales, et l'individu. Tous ces éléments, en s' équilibrant, constituent l'ordre social. Telle est l'idée maîtresse du travail.
Le livre, lisons-nous dans F Ame Latine, « abonde en vues, il est d'une logique exceptionnelle. C'est une même pensée qui descend dans les détails et s'aiguise partout en une fine psychologie ».
On trouvera, en effet, dans ce livre, des systématisations vigoureuses et originales sur l'histoire des institutions plutôt que des exposés de principe. M. Hauriou marque surtout, d'une
(1) Perraud (Raym.), les Associations d'individus, recherches d'individualisme nom /. Paris, Rousseau, 1904, in-12 de vm-290 p. Prix : 5 fr.
(2) Paul-Boncour, le Fédéralisme économique : Etude sur les apports de l'individu et des groupements professionnels. Préface de Waldeck-Rousseau. Paris, Alcan, 1901, in-8 de xl-445 p. Prix ; 6 fr.
(3) Peu»a.nt (Ch.), le Droit individuel et l'Etat.Parls, Rousseau, 1891, in-12 de 283, p. Prix : 5 fr.
façon intéressante et originale, révolution des institutions de droit public. Remarquable comme synthèse d'histoire, l'œuvre est peut-être insuffisante pour donner aux étudiants tout ce qu'ils doivent attendre d'un livre sur les principes de droit public, à savoir : la vraie nature et le fondement de l'autorité publique, ses titres à l'obéissance des gouvernés, la limite de ses droits et par conséquent l'existence et le fondement des droits subjectifs réservés aux gouvernés. En un mot, l'étude de M. Hauriou est un intéressant essai de synthèse et son auteur pourrait faire quelque jour l'œuvre définitive que nous attendons. Ajoutons pourtant que c'est un livre un peu obscur qui a été écrit pour des intelligences déjà mûries et familiarisées avec la langue juridique.
Sous ces réserves, on lira cet ouvrage avec beaucoup d'intérêt et de profit.
« Ainsi, il n'y a pas mieux que le régime d'Etat individualiste, « modéré et équilibré » (p. 712).
« Toutefois, il faut se garder des exagérations. Le droit individua- « liste, à la limite de ses équilibres de pouvoir, fait apparaître « l'idéal chimérique de l'égalité mathématique des hommes... Dans <( son ensemble, l'individualisme, pour ne pas courir trop vite à la u dissolution de la société, a besoin d'être fréné fortement par une « discipline collective. .*
« Déjà, d'ailleurs, cette nécessité est démontrée par les faits et « l'individualisme absolu recule. Ce renversement des pô'es du « monde juridique. ., cette attribution de la souveraineté juridique à « l'individu se sont produits à la Révolution de 1789 et à la déclara- « tion des Droits de l'homme. Sous l'ancien régime... il y avait... « prédominance de l'organisation sociale sur l'individu...
« L'individualisme est débordant, mais ce ne sera pas pour long- « temps, parce que l'on s'est aperçu qu'il ne profite nettement qu'à « une classe, la classe bourgeoise, la seule qui fut assez forte pour « s'emparer des fonctions avantageuses. Un demi-siècle ne s'est « pas écoulé qu'Auguste Comte condamne le régime en disant qu'il « n'est pas « organique », qu'il est anarchique et c'est une idée « que Taine reprendra avec beaucoup de force... L'organisation « sociale reparaît et grandit.
« Nous en sommes là; je n'ai pas l'intention de prophétiser, mais « seulement de montrer le retour offensif du droit social contre l'in- « dividualisme et d'avertir que l'équilibre entre les deux forces, quoi- « que déterminé par la suprématie de l'une des deux sur l'autre,
4q2 LA VIE CIVIQUE
« doit singulièrement se rapprocher de l'ég-alité de position entre les « deux plateaux de la balance » (p. 53).
~~On complétera enlisant, non pas Esmein, qui ne peut être recommandé qu'à des esprits très avertis, mais le livre de DuGurr: Droit constitutionnel, cité plus loin. Ce livre renferme des parties d'une portée tout à fait générale. En outre de son Traité, M. Duguit a publié, à l'usage des étudiants, un manuel d'une lecture plus accessible que Hauriou, auquel il pourrait suppléer pour des esprits moins préparés. Pourtant on verra, dans quelques instants (p. 587), les fortes réserves que nous faisons sur les travaux de Duguit, réserves qui s'appliquent également au livre suivant du même auteur. En effet, M. Duguit, en excluant la métaphysique de sa théorie et en niant la personnalité de l'Etat ainsi que les droits innés de la personne humaine, met l'individu à la merci des intérêts organisés et, en fin de compte, de la force; c'est dommage, car l'opuscule de M. Duguit serait à répandre, tandis qu'il ne pourra être consulté qu'avec prudence :
Duguit (Léon). — Le droit social, le droit individuel et la Transformation de l'Etat, conférences faites à l'Ecole des Hau tes Etudes sociales. — Paris, Alcan, 1908, in-12 de i54 p. Prix : 2 fr. 5o.
« Certainement, dans un avenir que verront les jeunes d'aujour- « d'hui, s'organisera, à côté d'une représentation proportionnelle des « partis, une représentation professionnelle des intérêts, c'est-à-dire « une représentation des diverses classes sociales organisées en syn- « dicats et fédération de syndicats. Comme l'a dit M. Ch. Benoist, « il faut organiser la représentation de manière qu'elle renferme le « plus possible de l'homme et de la vie, qu'elle soit proportionnelle « non seulement aux opinions qui ne sont de nous qu'une minime « partie, mais à tout ce qui est en nous ; humanité, vie, force « sociale. »
M. Hauriou, dans ses Principes de droit public, critique quelques idées émises par M. Duguit dans ses études de Droit constitutionnel (sur lesquelles nous reviendrons) et il conclut ainsi, « Les doctrines de M. Duguit ont rendu aux juristes le 1res grand service de secouer violemment les idées
reçues, en matière de personnification de l'Etat, de volonté de l'Etat, créatrice du droit, etc.. Elles ont contribué à arrêter, dans le droit public, le développement excessif du droit subjectif et à remettre en honneur le droit social. »
~~ Enfin, il faut aussi relire le chapitre déjà plusieurs fois cité que M. Eug. Duthoit, dans son livre Vers l'organisation professionnelle, a consacré à l'adaptation de l'organisation politique au Régime économique et social : « Voici, dit l'auteur, qu'à l'individualisme dissolvant tend à succéder un régime de véritable et féconde organisation... » Nous donnons plus loin quelques détails complémentaires sur cet intéressant travail.
Il faut vulgariser la notion chrétienne du droit public.
Enfin, nous croyons utile de citer une édition populaire de manuel civique. Il est absolument nécessaire de rectifier, non seulement dans nos œuvres post-scolaires, les théories enseignées au nom de l'Etat à l'école laïque, mais aussi de dénoncer la fausseté des doctrines enseignées dans quelquesunes de nos écoles libres où circulent — nous l'avons constaté nous-même — des manuels choisis par des maîtres qui, ne pouvant avoir des connaissances de tout, donnent de bonne foi, à des enfants de dix ans, des leçons de droit civique révolutionnaire. Il faut, sur ce point comme sur tant d'autres, agir avec le souci constant de l'unité doctrinale. C'est le seul moyen de préparer l'avenir. On pourra donc répandre soit : La Guillonnière (G. de) : Manuel d'instruction civique. Paris, Lethielleux, 1910, in-16 dexvt-i38p. Prix: oh. 75, — soit surtout, pour les intelligences plus ouvertes, l'opuscule suivant, déjà cité, du marquis de la Tour du Pin : Aphorismes de politique sociale. Ces dernières pages, comme nous l'avons déjà dit, demandent à être lues avec beaucoup d'attention. On ne saurait trop les méditer, ni trop les commenter, réserve faite des opinions politiques qui se manifestent dans les dernières lignes, sentiments qu'on a, d'ailleurs, parfaite-
ment le droit de partager ou de réprouver sans que la politique sociale de Fauteur en soit modifiée le moins du monde...
Le droit public qui régit depuis cent ans les Etats modernes, est donc déjà périmé. L'avenir, croyons-nous, est à un large fédéralisme, mais il faudra, pour maintenir les groupements autonomes dans leurs limites naturelles, un pouvoir fort, issu du peuple et capable de défendre, dans la démocratie organisée, les droits de l'homme contre les empiétements des corps sociaux. Ce sera l'œuvre de demain.