‹ Localisation de la syphilose corticale du cerveauChapitre 3 sur 8 · XI Y · texte numérisé non relu

XI Y

Je pense, messieurs, que vous voilà édifiés sur le pronostic général de l’aphasie syphilitique. Après ce que je vous en ai dit, il faudrait être singulièrement optimiste pour s’illusionner sur sa gravité.

Ce n’est pas ici le lieu de passer en revue toutes les circonstances pathologiques qui se rattachent aux encéphalopathies avec aphasie, et de juger chacune d’elles au point de vu© de sa prognose spéciale. Je ne sais pas du reste si je trouverais dans les observations connues les éléments nécessaires pour résoudre cette question.

Ce qu’on peut dire d’une manière générale, c’est que la multiplicité des troubles nerveux, l’intensité et la durée de chacun d’eux, la déchéance continue et progressive des facultés psychiques et des pouvoirs sensitivo-moteurs, doivent être comptés au nombre des événements les plus fâcheux actuellement et les plus à craindre pour l’avenir.

Lorsque l’aphasie existe seule, sans aucune paralysie partielle, sans hémiplégie droite ou gauche, elle est incontestablement moins sérieuse que lorsqu’elle est associée à ces variétés de parésie.

Mais ces parésies elles-mêmes, surtout celles qui ne sont •pas irrégulièrement disséminées, mais qui forment un groupe comme les hémiplégies, nous paraissent moins redoutables que les phénomènes d’excitation musculaire et psychiques tels que les contractures, les convulsions, les attaques épileptiformes,le délire, etc., etc.

Bornons-nous au pronostic de l’encéphalopathie, qui a fait l’objet de cette leçon.

Aujourd’hui, le temps s’est chargé de dissiper les doutes qu’une pareille affection cérébrale aurait pu faire naître au début. On doit la considérer comme presque arrivée à son terme, et vous voyez que la plupart des phénomènes ont tellement diminué qu’il est possible d’espérer leur disparition prochaine.

Il a existé, pendant tout le décursus de cette encéphalopathie, une harmonie qui ne s’est pas démentie un seul instant. C’est toujours une circonstance favorable. Remarquez comme les symptômes, après être nés le même jour, ont suivi constamment les mêmes phases, cessant, revenant, grandissant ensemble, etc., etc. Dans leur période régressive, aucun d’eux ne reste en arrière; ils s’atténuent chacun dans la même période respective de temps et de décroissance.

Mais l’ harmonie symptomatique que je vous signale n’est peut-être pas, selon moi, le signe pronostique le plus favorable. Il en est un autrement important sur lequel je désire appeler toute votre attention. Je veux parler de l 'intermittence de cette encéphalopathie.

Vous vous rappelez qu’elle a persisté à peu près avec les mêmes caractères pendant un mois. Puis des crises plus violentes se sont déclarées, et les fonctions qui n’étaient que momentanément lésées chaque fois ont fini par être abolies, lors de la dernière attaque, pour un temps considérable*

Évidemment, messieurs, pendant la phase de l’intermittence la pulpe cérébrale n’était pas encore désorganisée. Elle était seulement comprimée ou hypérémiée durant le temps très-court que durait chaque crise. L’intermittence, comme je vous l’exposais tout à l’heure, dépendait sans doute des variations de volume que subissait la lésion syphilitique méningo-cérébrale. Plus tard, la pulpe cérébrale n’a plus été simplement comprimée, elle a participé, elle aussi, au travail morbide. Des mouvements d’hypérémie, congestive l’ont envahie, comme cela s’observe fréquemment dans la sphère des organes qui sont comprimés ou envahis par une production pathologique quelconque, et qui subissent tous les caprices d’une irrigation sanguine désordonnée.

Donc, messieurs, pendant un mois, avant la première grande attaque, tout au plus existait-il dans le cerveau des phénomènes fugaces de compression et d’hypérémie. N’est-ce pas là, autant qu’on peut être affirmatif en pareil cas, une circonstance extrêmement favorable?

Vous comprendrez aisément qu’elle l’est pour deux raisons principales : la première, parce qu’elle indique un processus lent qui laisse aux organes et aux fonctions le temps de revenir à leur état d’équilibre normal ;la seconde, parce que, dans une maladie comme la syphilis, où les lésions et la diathèse ont leurs spécifiques, il est toujours utile de les pouvoir administrer avec opportunité, c’est-à-dire à l’époque où l’intégrité des organes n’est pas irrémédiablement détruite.

Eh bien, chez notre malade, pendant la longue durée de l’ intermittence, les conditions organo-pathologiques et diathésiques étaient aussi propices qu’on le peut souhaiter. En agissant énergiquement avec de fortes doses d’iodure de potassium, on aurait pu arrêter l’envahissement de la production gommeuse intra-crânienne, régulariser sa circulation, hâter sa régression et préserver le district du cerveau menacé et iéjà touché par elle. L’organisme n’était point saturé des médicaments; il n’était pas épuisé par aucune de ces causes

morbides qui s’attaquent aux forces radicales et conduisent à la cachexie; il était apte, en un mot, à développer l’action curative de l’iodure et à en bénéficier. N’est-ce pas ce qui a ^u lieu plus tard? Mais alors la pulpe cérébrale était bien autrement compromise qu’au début, et peut-être la guérison ne sera-t-elle jamais complète.

C’est qu’un médicament si actif, si spécifique, si merveilleux qu’il soit dans son action ne peut pas accomplir l’impossible. Vous porteriez ses propriétés à la centième, à la millième puissance, que vous ne lui feriez pas refaire ce qui a été détruit. Il n’est pas doué du don créateur. Il importe donc, si l’on veut être juste, de ne pas lui demander plus qu’il ne peut donner.

On peut cependant demander beaucoup à l’iodure. Mais gardez-vous bien, messieurs, de croire qu’il répondra toujours à votre attente. Vous vous exposeriez à de nombreux mécomptes. Je puis vous en parler sciemment, puisque je les ai éprouvés. Dans les encéphalopathies en particulier, je n’ai pas eu la satisfaction d’obtenir le résultat complet que j’étais en droit d’espérer.

Ainsi en a-t-il été, par exemple, pour le dernier cas dont je vous ai parlé.

J’avais prévu son affection cérébrale longtemps avant qu’elle éclatât ; elle se laissait deviner par certains phénomènes avant-coureurs qui ont presque la même valeur diagnostique que les symptômes précis et positifs de maladie confirmée.

Eh bien, je fis tout au monde pour conjurer le danger, et j’eus le regret de n’y pouvoir parvenir. L’iodure resta impuissant ; le mercure aussi. Certes, si un malade a été traité, c’est celui-là ; il l’a été par moi dès le premier jour de son chancre; il l’a été plus tard conjointement avec moi par

d’autres médecins de mes collègues qui ont bien voulu me prêter leur appui et l’autorité de leur science et de leur expérience. Tous nos efforts et tous nos remèdes n’ont pas empêché l’encéphalopathie d’aboutir à un état d’infirmité incurable.

Est-ce à dire que vous ne devez administrer l’iodure qu’avec défiance, timidité ou même avec certaines restrictions dans les cérébropathies de nature syphilitique? Non, messieurs, vous le donnerez à fortes doses et avec persévérance ; vous le donnerez avec la certitude que s’il ne peut pas absolument guérir tous les désordres, du moins il les peut atténuer et limiter dans une mesure que vous n’atteindriez jamais avec les autres médicaments.

Quant à son action préventive générale, j’ai laissé entrevoir que je n’y comptais pas. S’il suffisait de prendre de l’iodure de potassium dans le cours d’une syphilis, dans ses premières phases, par exemple, pour être préservé des accidents redoutables de la période tertiaire, on n’aurait que bien rarement l’occasion d’en voir et d’en soigner. L’usage de l’iodure de potassium s’est tellement généralisé qu’il y a bien peu de syphilitiques qui n’en prennent plus ou moins à un moment ou à un autre, soit parce que leur médecin le leur a conseillé, sot parce qu’ils jugent d’eux-mêmes qu’il est opportun de le faire. Eh bien, tous sont-ils préservés? Non, évidemment. Bien plus ! à qui n’est-il pas arrivé de voir survenir des affections syphilitiques des centres nerveux en plein traitement ioduré?

Quant au mercure, loin de prévenir les syphilis nerveuses y il y prédisposerait s’il fallait s’en tenir aux résultats que donnent les statistiques de M. le docteur Jullien. Il y prédisposerait même dans des proportions vraiment effrayantes. Vous allez en juger.

M. Jullien, faisant des recherches sur Y étiologie de la sy -

philis tertiaire, en a réuni 237 cas qu’il a divisésèn quatre classes. sDasl-ae:*

La première comprend les véroles non traitées , abandonnées à leur marche naturelle ; elles renferment 59 cas. Su? ces 59 cas, il n’y a eu qu’un seul cas d’encéphalopathie.

La deuxième comprend les véroles mercurialisées dès le début, ab initio. Il y en a 47 cas. Or, savez-vous le nombre des encéphalopathies qu’ont donné ces véroles mercurialisées ab initio? Sept. ' ' / *' , !

La troisième comprend les véroles hydrargy risées après le début de la période secondaire, à secundariis : soit 111 cas’. Ces 111 cas ont fourni onze encéphalopathies.

Quant à la quatrième catégorie, elle ne comprend que 7 malades uniquement traités par l’iodure de potassium ; aur eun d’eux n’a ou d’encéphalopathie. .j

Faut-il affirmer, d’après le résultat si extraordinaire et si inattendu de ces statistiques, que le mercure exerce une influence nocive sur les' centres nerveux et que les syphilitiques restés vierges de mercure ne sont que très-rarement, pour ne pas dire jamais, atteints par des lésions tertiaires de l’encéphale? i

Non, messieurs, ce sont là des conclusions extrêmes., E|les reposent peut-être sur des circonstances fortuites, sur le hasard dps chiffres. Et puis le nombre de cas n’est pas assez important pour couper court à toute objection. M. le docteur Jullien a très-sagement et très-judicieusement pesé le pour et le contre dans cette grave question. Il reste dans le doute., mais un doute méthodique qui ne méconnaît pas l’importance d’une pareille révélation, ni la portée qu’elle pourrait avoir dans la pratique si de nouvelles recherches concordaient avep les siennes. Je me tiendrai, moi aussi, dans une semblable réserve.

Ce que je puis vous dire, c’est que mes malades avaient tous pris du mercure pendant les premières phases de l&syphilis. Ce traitement ne les n. pas tous préservés de. l’enéô-

phalopathie ; mais je ne vois dans leurs lésions aucune circonstance qui me permette de croire qu’il ait été pour quoi que ce soit dans la détermination de la syphilis sur l’encéphale.

Messieurs, le temps me presse et je ne puis pas m’étendre plus longuement aujourd’hui sur le traitement des encéphalopathies syphilitiques. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir. Il est cependant un point sur lequel je veux appeler votre attention.

Quand on traite une affection qui a la chance de pouvoir être combattue par des spécifiques, on croit trop aisément que toute l’indication thérapeutique doit se borner à les prescrire.

Ce procédé est commode et sommaire. 11 évite la peine d’analyser un à un les symptômes et de rechercher en eux l’élément morbide particulier et l’élément morbide commun ou général, celui qu’on retrouve dans toutes les affections d’un même organe, quelle qu’en soit leur cause locale ou constitutionnelle.

C’est pourtant là une opération qu’il ne faut pas négliger. Elle est même indispensable, car sans elle on se laisse aveuglément conduire par l’empirisme spécifique, et souvent on ne voit pas ou on omet des indications secondaires, auxquelles il serait urgent de déférer pour deux raisons: la première, c’est qu’en s’attaquant au symptôme dans ce qu’il a de commun, de général, on pare souvent à un danger plus ou moins urgent, etc.; la seconde, c’est qu’en débarrassant l’affection de ce qu’elle a d’excessif dans ses manifestations phénoménales, on favorise l’action des spécifiques et l’on n’en prépare et assure que mieux leur succès.

En d’autres termes, messieurs, parce que vous avez deux spécifiques à votre disposition pour combattre les encéphalo-

pathies syphilitiques, ne vous privez pas des précieux secours de la médication rationnelle qui s'adresse aux affections cérébrales de toute forme et de toute provenance.

Cette médication rationnelle implique, outre une hygiène appropriée, l’usage des déplétions sanguines générales ou locales, des révulsifs temporaires ou permanents, des évacuants, des antispasmodiques, des excitants, etc., etc.; enfin, de tous les modes d’action que la pratique basée sur nos connaissances physiologiques peut nous suggérer en pareil cas.

Ayez-y recours si l’indication s’en présente. * Donnez les spécifiques ; mais traitez en outre les encéphalopathies syphilitiques comme vous traiteriez les encéphalopathies ordinaires.

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