‹ Localisation de la syphilose corticale du cerveauChapitre 6 sur 8 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Lors de sa rentrée dans mes salles, le 21 mars 1876, cel homme était dans un état physique et mental vraiment digne de pitié. Il nerépondaitànos questions que par des pleurs, des gémissements et des sanglots ; il salivait abondamment, traînait la jambe droite, se servait encore de son bras droit mais avec maladresse, et présentait dans tout son être la faiblesse, l’imbécillité, la déchéance inconsciente ou vaguement perçue de toutes les facultés, qu’on observe dans les phases avancées du ramollissement cérébral. Il était incapable de prononcer un seul mot ; il remuait lentement la langue ; les lèvres semblaient avoir perdu leur tonicité et restaient écartées l’une de l’autre ; il ne sortait de sa bouche que quelques sons bredouillés et inarticulés où il était impossible de démêler la moindre expression de la pensée. Pourtant la pensée n’était pas complètement absente, mais ce qu’en pouvait fournir le cerveau était enfermé dans les limites les plus étroites, ne sortait pas des notions usuelles et paraissait instinctif et machinal plutôt que spontanément conçu.

Quand on lui mit une plume entre les mains, il parvint à écrire avec la plus grande difficulté il/, le docteur, puis, après diverses questions : Je ne souffre pas. J’ai fait conserver les échantillons de son écriture depuis son entrée, et vous pourrez juger de ce qu’elle était alors et de ce qu’elle est aujourd’hui. Vous verrez que l’expression écrite de la pensée était et est restée à peu près aussi imparfaite que l’expression par la parole.

Que s’était-il passé entre le jour de sa sortie et celui de sa rentrée? Voici ce que m’a raconté sa mère :

Au mois de janvier il allait très-bien. Le langage était

revenu presque à son état naturel, ainsi que les idées. On n’aurait jamais supposé que le cerveau avait subi peu de temps auparavant tant de rudes secousses. La seule chose qui empêchât le malade de reprendre ses occupations de greffier, c’était la faiblesse ou plutôt la maladresse de sa main, qui ne lui permettait pas encore de faire la besogne courante des expéditions.

Cet état de choses, qui faisait espérer une guérison complète et prochaine, se prolongea jusqu’au 21 février. La phase d’intermission fut donc d’une durée de six à sept semaines environ; aucune attaque, ni même aucune menace d’attaque n’en interrompit la continuité. Mais, vers la fin de février, les yeux devinrent un peu hagards et le caractère changea. Le jour du mardi-gras ce changement de caractère se traduisit par des actes de violence : sa mère lui ayant fait quelques observations insignifiantes, il se précipita sur elle, la prit à la gorge d’une main et de l’autre tenta de lui fermer la bouche et le nez pour l’étouffer, disant qu’il voulait en finir avec elle. Cet accès de folie furieuse, dont les conséquences furent empêchées à temps, fut suivi de plusieurs autres dans la même journée, mais sans voies de fait. A midi il fut pris de vomissements et d’une grande anxiété respiratoire sans perte de la parole. Le soir il tomba, en dînant, et ne parvint à s’exprimer qu’avec la plus grande difficulté. Le lendemain on ne le comprenait plus du tout ; le langage était complètement aboli.

Cependant la motilité ne paraissait avoir souffert de celte attaque dans aucune partie du corps, et il ne s’était produit ni des phénomènes paralytiques, ni des phénomènes convulsifs. Au plus fort du raplus congestif, accompagné d’une fièvre véhémente, la résolution musculaire avait été générale, mais elle ne dura pas longtemps. Néanmoins les phénomènes de compression et d’excitation cérébrales n’ayant pas cessé de se manifester sous diverses formes pendant les vingt-quatre heures qui suivirent le premier accès, on fit une application de sangsues à l’anus. Le lendemain on administra

des calmants; enfin le samedi, pour dégager son cerveau, on eut recours à un moyen cruellement bizarre : on lui fourra les pieds dans le ventre de deux pigeons ouverts tout vivants. Sa mère n’ose pas avouer que ce moyen fut héroïque ; au fond elle en est convaincue, car elle affirme d’une façon significative que la fièvre tomba le lendemain et que la congestion fut arrêtée comme par enchantement.

Quoi qu’il en soit, si les phénomènes les plus menaçants disparurent, l’aphasie n’en persista pas moins presque aussi absolue que pendant l’attaque. A peine le malade parvenait-il à se faire comprendre par signes. Il urinait et allait sous lui. La déglutition était fort difficile, et une salive visqueuse s’écoulait sans cesse de la bouche, quoique aucune préparation hydrargyrique n’eût été administrée depuis longtemps.

Pendant les huit ou dix premiers jours de mars sa situation s’améliora un peu et il commença à manger des substances solides. Puis il quitta le lit vers le 15, et l’on put s’assurer, en le voyant marcher sans trop de claudication, que la motilité dans le côté droit n’avait pas été atteinte et était restée à peu près au même degré de parésie qu’avant la crise.

Les accès de fureur ne revinrent plus, mais l’état mental, après la phase d’excitation, était tombé si bas que la plus faible émotion faisait couler des pleurs ou éclater des sanglots. Quelques lueurs de souvenir lui retracèrent son attentat contre sa mère el suscitèrent, dans ce qui lui restait de conscience, le regret ou le remords de sa faute, car à plusieurs reprises, quand il fut un peu en possession de lui-même, il mima du mieux qu’il put son repentir.

Dès que ce malade fut entré dans mon service, je lui fis prendre 4, puis 6 grammes d’iodure de potassium, et on lui

appliqua un séton à la nuque. Au bout de sept ou huit jours cette médication, aidée de quelques purgatifs légers, du repos et d’une bonne hygiène, eut pour résultat d’amender le trouble profond des fonctions psychiques qui se traduisait par les pleurs incessants de la cérébromalacie. L’intelligence sortit un peu de sa torpeur; le regard devint moins effaré et moins stupide; la compréhension était moins difficile; et, aux questions qu’on lui adressait, on parvenait quelquefois à lire sur sa physionomie la réponse telle qu’il la pensait. La mimique aussi était meilleure. Quant à l’embarras de la parole, il était presque aussi grand qu’au début, et toute l’amélioration obtenue de ce côté-là se bornait à cinq ou six mots dont il ébauchait vaguement l’articulation dans ses bons moments.

Je vous ai dit, messieurs, que cet homme lors de son entrée salivait incessamment. On aurait pu penser au début qu’un pareil fait était accidentel et qu’il serait transitoire. Mais il est arrivé que loin de diminuer cet écoulement de salive a augmenté et a pris de telles proportions que le malade est obligé d’avoir toujours un linge sous le menton pour préserver ses vêtements. La salive ainsi rendue est épaisse, visqueuse, filante et inodore; la muqueuse buccale est saine, on ne découvre sur aucun point de son étendue les rougeurs, les ulcérations ou les fausses membranes qui sont propres à la stomatite mercurielle. Au niveau de l’isthme du gosier la salive se concrète en viscosités qui tapissent les piliers antérieurs.

Une autre circonstance ne tarda pas à nous frapper. On parlait sans cesse de l’appétit vorace de cet homme; les infirmiers, qui lui donnaient du pain, racontaient qu’il ne faisait que manger toute la journée. Je crus d’abord qu’il était atteint de boulimie. C’est une névrose stomacale qui n’est pas très-rare dans le cours de la syphilis, surtout pendant la convalescence des premières poussées, lorsqu’elles ont été sévères. Mais, en y regardant de plus près, je ne tardai pas à m’apercevoir que si le malade mastiquait toute la journée,

que s’il avait la bouche toujours pleine, les aliments ainsi brassés dans la cavité buccale y restaient, et qu’il avait la plus grande difficulté à en avaler de temps en temps quelques bouchées. Et encore pour vaincre cette difficulté de la déglutition était-il obligé de boire incessamment, ce qu’il ne pouvait faire qu’avec un biberon muni d’un long bec qu’il introduisait jusqu’au fond du pharynx. Dès lors je me rendis compte de la salivation: si la salive s’écoulait en dehors de la cavité buccale, si elle s’accumulait et se concrétait sur les parois de l’isthme, c’est qu’elle ne pouvait pas être avalée.

Les lèvres restaient écartées et l’inférieure était habituellement pendante. Elles pouvaient cependant être rapprochées par un effort de la volonté. Toute la partie inférieure de la face était frappée d’une sorte d’inertie musculaire qui contrastait avec la mobilité conservée dans la partie supérieure.

La langue aussi se mouvait difficilement; on ne pouvait pas dire qu’elle fût paralysée, mais il était visible qu’elle ne fonctionnait pas comme à l’état normal et que sa torpeur et sa maladresse, se combinant avec la demi-parésie des lèvres, étaient une des causes des troubles du langage, de la mastication et de la déglutition.

Ainsi le mode symptomatique de l’encéphalopathie a subi de grands changements à la suite de cette dernière attaque ; et cette dernière attaque elle-même a grandement différé des premières : elle a été beaucoup plus diffuse, plus profonde ; le raptus hyperhémique si violent qui a signalé son invasion, a absolument enlevé au malade, pendant deux ou trois jours, la possession de lui-même et l’a jeté dans des accès de folie furieuse; puis, quand il est revenu à lui, l’usage de la parole n’était plus possible. Il salivait sans cesse, n’avalait que trèsdifficilement, ne pouvait retenir ni ses urines, ni ses matières fécales, et présentait dans toutes les parties du corps un affaissement musculaire voisin de la parésie.

Remarquez que ces nouveauxaccidents nerveux n’étaient pas l’exagération des premiers. Ils s’étaient superposés à eux de façon à constituer une nouvelle affection, différente de la première par son étendue, son expression phénoménale et son processus. Dans la première détermination de la syphilis sur l’encéphale, l’aphasie était typique ; elle provenait d’une lésion des foyers du cerveau où s’élabore la parole ; le mécanisme du langage était resté intact. L’aphasie était associée avec l’hémiplégie droite, comme c’est la règle; et, de cette association, résultait un groupe bien défini de troubles cérébraux, dont la signification physio-pathologique est une des mieux établies et des moins obscures parmi tant d’autres plus ou moins hypothétiques. Cette encéphalopathie n’était devenue permanente qu’après une série d’attaques intermittentes. C’était là son côté original.

Maintenant tout est changé. Depuis ce dernier raptus hyperhémique, inflammatoire ou autre, les troubles nerveux sont symétriques, c’est-à-dire aussi prononcés d’un côté que de l’autre ; ils sont répandus çà et là, disséminés sur tout le système musculaire. Vous les voyez aux deux extrémités du tube digestif : en haut ils mettent obstacle à l’entrée des aliments ; en bas ils ne s’opposent pas assez à la sortie des matières fécales, puisqu’il y a de temps en temps des évacuations involontaires. Aucun des membres n’est spécialement paralysé; mais dans tous pourtant la force musculaire est atteinte, et elle l’est surtout par la manière dont la met en action la faculté centrale qui la dirige. Si la parésie est plus prononcée à droite qu’à gauche, ce n’est pas que l’hémisphère gauche ait été plus frappé que le droit dans cette dernière attaque. Cette parésie n’est qu’un reliquat de la première encéphalopathie; elle n’a ni augmenté ni diminué.

Pour que vous puissiez plus facilement me suivre dans la description de ce désordre symptomatique, je récapitule en quelques mots ce que je vous ai dit jusqu’ici :

1° En pleine convalescence, et même après la guérison

dune aphasie et d’une hémiplégie droite syphilitiques à forme intermittente, nouvelle attaque d’encéphalopathie sous forme de raptus cérébral d’une violence extrême et avec accès de folie furieuse.

2° Affaiblissement symétrique et diffus de tout le système musculaire, plus prononcé cependant aux deux extrémités du tube digestif.

3° Salivation, difficulté de la déglutition et embarras dans le mécanisme de la parole.

4° Incontinence stercorale et urinaire.

5° Au début, trouble profond et perversion momentanée des facultés morales et intellectuelles, puis dépression, faiblesse, imbécillité de toutes les facultés psychiques.

6° Conservation de la sensibilité; intégrité des fonctions plastiques.

7° Absence de toute manifestation syphilitique autre que l’encéphalopathie. La dernière attaque est survenue vingt-six mois après l’apparition du chancre infectant.

Je vais maintenant analyser d’une manière plus précise les phénomènes morbides, les serrer de plus près, et chercher quelle est la lésion qui les a pu produire. Cette tâche n’est pas facile, je vous le dis d’avance. Aussi n’attendez pas de moi un diagnostic positif, absolu. Je me contenterai de vous exposer les hypothèses les moins improbables.

Mais auparavant je veux vous parler du processus des phénomènes, afin de n’avoir plus à y revenir. Vous savez que c’est là l’objet principal et le titre de ces leçons. Dans les deux premières, j’ai fait ressortir ce qu’il y avait de particulier et d’inattendu dans la marche intermittente d’une encéphalopathie, dont une lésion fixe était incontestablement la cause matérielle. Ici rien de pareil n’a eu lieu ; l’attaque principale n’a point été précédée de petites attaques prémonitoires, tout au plus y a-t-il eu quelques phénomènes prodromiques ; puis est

survenue la violente congestion cérébrale qui a jeté le malade au traversées nouveaux dangers de cette deuxième encéphalopathie syphilitique. Dans la marche générale de cette affection, il faut distinguer deux phases, depuis le début jusqu’au moment actuel.

La première phase, ou phase hyperhémique, n’a pas été observée par moi. Il paraît qu’elle a duré trois ou quatre jours. Le malade n’avait pas conscience de lui-même, divaguait, se livrait même à des actes délirants. Y avait-il déjà aphasie, parésie musculaire, etc.? C’est ce que je ne puis vous dire. Il est probable qu’au milieu de ce tumulte symptomatique produit par l’excitation congestive du cerveau, il eût été assez malaisé d’analyser les phénomènes, de mettre chacun d’eux à sa vraie place et de lui attribuer sa signification avec quelque chance de ne pas se tromper.

La deuxième phase a commencé aussitôt après la première, c’est celle que vous avez pu observer depuis l’entrée du ma^ lade dans mes salles. Entre ces deux phases il n’y a eu aucune discontinuité, aucune intermittence. Les phénomènes d’excitation ont cessé assez brusquement, le malade a repris possession de lui-même, il n’a plus déliré; mais, au sortir de la crise, il s’est trouvé dans cet état de torpeur, d’hébétude et de paralysie dont nous n’avons pu parvenir à le tirer, malgré la médication énergique qui a été employée.

Vous voyez donc, messieurs, que cette fois du premier coup les phénomènes encéphalopathiques ont été portés à leur summum. Il n’y a pas eu progression par saccades et par accès de plus en plus violents, avec des périodes d’accalmie complète ou incomplète, générale ou partielle. Non, l’intermittence, dans l’acception rigoureuse du mot, a fait absolument défaut, pour tous les phénomènes pris dans leur ensemble en tant que maladie unique, et même pour chacun d’eux envisagé à part et abstraction faite de la solidarité fonctionnelle ou diathésique qui existe entre les manifestations diverses d’un même état morbide.

Ce n’est pas à dire pour cela que ces phénomènes soient

toujours restés jusqu’ici au même degré d’une façon permanente et sans aucune variation. On n’observe jamais une pareille continuité, même dans les symptômes des lésions les plus fixes. Si immobilisé que soit le processus, il y a généralement quelques fluctuations qui s’accusent par des alternatives de mieux ou de plus mal. La plupart du temps nous ne pouvons pas nous en rendre compte; à plus forte raison est-il impossible de déterminer les lois qui président à ces changements irréguliers. A propos de l’aphasie et de l’hémiplégie droite d’origine syphilitique, je l’avais déjà observé et signalé; et, au sujet d’un malade atteint d’une encéphalopathie syphilitique des plus complexes et des plus curieuses, j’écrivais, en 1875 : « Tous les symptômes de l’encéphalopathje sont plus prononcés le soir que le matin ; leurs variations constituent de plus en plus un de leurs caractères prédominants. L’aphasie en offre l’exemple le plus remarquable. Quelquefois l’embarras de la parole est tel qu’on n’entend plus qu’un bredouillement indistinct et incompréhensible ; d’autres fois il y a du bégayement et de la difficulté à trouver les mots; enfin parfois, mais rarement, l’émission des mots se fait, comme son et comme sens, dans des conditions presque normales... » {Mémoire sur les affections syphilitiques précoces des centres nerveux , in Ann. dedermat. et de syphiligr., 1874-75.)

Eh bien, messieurs, ces rémissions avaient également lieu chez notre malade. Son moral les subissait comme les autres phénomènes. Mais les manifestations de l’état morbide du cerveau ne variaient d’un moment à l’autre que dans des limites trop peu étendues pour constituer une intermittence. Depuis le début de l’attaque il y a toujours eu prédominance de la continuité, et malheureusement toutes les médications, internes et externes, dirigées contre l’encéphalopathie, ont été incapables de produire une amélioration de quelque importance, de telle sorte que cet homme est à peu près tel aujourd’hui qu’à l’époque où il est entré dans mon service.

YII

Yoici quelle était sa situation il y a huit jours :

Sa physionomie dans les moments de calme est assez naturelle; aucun sillon n’est accusé d’une manière exagérée. Peut-être le sillon naso-labial est-il plus creusé que d’habitude. Aucune déviation des yeux, qui ont conservé toute leur mobilité, ainsi que les paupières et les pupilles.

La salivation est toujours extrêmement abondante et inodore, et quoique la muqueuse buccale soit un peu rouge, il n’y a pas assez d’inflammation pour expliquer ce flux salivaire si copieux. Du reste le malade n’a pas pris de mercure depuis quatre ou cinq mois. La salive est épaisse et visqueuse ; elle se concrète sur l’isthme du gosier et l’obstrue.

Quoique l’orbiculaire des paupières fonctionne normalement, quand elles sont fermées il est agité de mouvements fibrillaires.

Pas de déviation de la bouche. Les commissures, sur le commandement qu’on lui fait, sont tirées à droite ou à gauche avec la même facilité; mais les lèvres restent toujours écartées, inertes, maladroites ; elles sont parésiées plutôt que paralysées; elles peuvent se rapprocher, mais pas assez pour siffler ou exercer la succion ; cependant elles retiennent l’air dans la cavité buccale.

Dans la langue, il est facile de constater une exécution trèsincomplète et même une impossibilité des mouvements un peu compliqués.

Il y a évidemment un degré considérable d’aphasie, car le malade ne peut exprimer aucune idée, et son vocabulaire se trouve réduit à quelques mots. Aussi est-il condamné à un mutisme presque absolu : c’est à peine si l’on parvient à lui faire répéter ceux qu’on dit à haute et distincte voix devant lui. Il a la plus grande difficulté à prononcer les labiales et les linguales et il les élude tout à fait dans l’articulation d’ensemble, ce qui rend le mot presque inintelligible. De luimême il ne trouverait rien à dire, ou du moins il serait in-

capable de l’exprimer ; mais il répète assez correctement, si l’on lient compte de son incapacité d'articulation pour les lettres et les consonnes qui exigent la mise en jeu des lèvres, de la langue et même du gosier.

Le voile du palais, en effet, ainsique les muscles du gosier, semblent un peu paresseux, moins cependant que ceux des lèvres. La muqueuse qui les recouvre a perdu de sa sensibilité, ou bien le pouvoir réflexe ou excito-moteur est diminué et ne se manifeste pas sous l’influence d’une excitation artificielle, de celle que produit, par exemple, le contact d’un morceau de bois pointu porté sur le voile.

La mastication et surtout la déglutition présentent les anomalies que je vous ai déjà signalées. Le malade a toujours la bouche pleine ; il ne peut parvenir qu’avec la plus grande difficulté à avaler le bol alimentaire, dont des débris s’échappent sans cesse en dehors des lèvres ; aussi se ferme-t-il la bouche avec un mouchoir. Il lui arrive souvent d’avaler de travers. Les mouvements de latéralité des mâchoires sont intacts. Il n’existe aucun degré de parésie dans les ptérygoïdiens. La déglutition des liquides s’opère à l’aide d’un biberon à long bec. Séjour continuel des aliments entre lesjoues et les arcades dentaires.

Les organes des sens sont intacts, ainsi que les sensations, et en particulier les sensations gustatives.

Le système musculaire envisagé dans son ensemble présente un certain degré d’affaiblissement; mais il y a trois points qui sont particulièrement atteints. Dans ces points il y a nonseulement faiblesse, mais parésie. Je viens de décrire le premier groupe parétique ; il est constitué par la parésie de l’orbiculaire des lèvres, des muscles des joues, des muscles de la langue et de ceux de l’isthme.

Le second groupe résulte delà parésie des sphincters anal et vésical ; elle n’est pas constante. L’évacuation involontaire des urines et des matières fécales n’a lieu que de temps en temps; c’est le seul phénomène morbide qui présente une intermittence réelle.

La parésie d’où résulte le troisième groupe porle sur les membres supérieur et inférieur du côté droit. Elle était de date ancienne, l’amélioration qui était survenue en novembre et décembre 1875 n’ayant jamais été qu’une guérison incomplète. Depuis cette nouvelle attaque, l’incapacité fonctionnelle est plus accusée qu’au paravan t ; ainsi la main droite au repos prend l’attitude qu’on observe lorsqu’elle a été longtemps privée de la contractilité normale de ses muscles : elle est fléchie sur l’avant-bras ; les doigts, maintenus dans l’extension, sont eux aussi infléchis sur la main ; ils sont, en outre, écartés les uns des autres. Il y a de la claudication, et même quelquefois, lorsque la parésie devient plus prononcée, le malade est obligé de garder le repos au lit. L’écriture est presque illisible ; la difficulté de tenir la plume et de la diriger, jointe à l’oubli des mots et peut-être à la faiblesse ou à la nullité de la conception, rend ce mode d’expression incapable de suppléer au mutisme.

La sensibilité est un peu diminuée partout, mais plus à droite qu’à gauche. Elle est surtout lente; il semble qu’il faille un intervalle de temps notable à la sensation pour parcourir ses conducteurs ou pour être perçue par le cerveau.

J’ai exploré avec le plus grand soin le fonctionnement du pneumogastrique, et je me suis assuré qu’il n’était nullement lésé. La respiration est très-calme ; il n’y a de ce côté-là aucun trouble, pas plus que du côté du cœur. Les valvules et les gros vaisseaux sont sans aucune trace d’athéromasie artérielle. Aucune autre maladie constitutionnelle ou locale autre que la syphilis à laquelle on puisse rapporter tous ces phénomènes encéphalopathiques.

Ils présentent quelques rémissions quotidiennes : c’est en général le soir que le malade se sent mieux.

Désirant faire un examen complet du système musculaire, je priai mon savant confrère et ami, M. le docteur Onimus, de vouloir bien venir le soumettre à des excitations électriques. Eh bien, messieurs, nous constatâmes que sur tous les points

de la face la contractilité et la sensibilité réagissaient vivement sous l’influence des courants galvaniques, et que la contractilité électro-musculaire était non-seulement conservée, mais peut-être exagérée dans les groupes parétiques des lèvres , de la langue et de l’isthme. La rapidité avec laquelle ces muscles obéissaient au courant faisait un contraste saisissant avec la faiblesse, la lenteur, l’état incomplet de leurs contractions lorsqu’ils recevaient les ordres de la volonté.

Il n’en était pas ainsi dans les muscles des deux membres supérieur et inférieur droits. La sensibilité à l’excitation électro-musculaire y était considérablement diminuée, surtout quand on la comparaît à celle du côté opposé. Cette diminution était plus prononcée aux extrémités qu’aux attaches des membres, et elle se manifestait de la même façon et au même degré dans la jambe et dans le bras. Il semblait que les muscles animés par le nerf cubital fussent plus touchés que les autres. Rien d’anormal dans les muscles du tronc.

Ainsi : 1° conservation et même exagération de la sensibilité et de la contractilité électro-musculaires dans les muscles des lèvres, des joues, des mâchoires, de la langue, du voile et de l’isthme ; 2° diminution de la sensibilité et de la contractilité électro-musculaires dans les deux membres du côté droit, plus prononcée aux extrémités qu’aux attaches, tel est 1 résultat de l’exploration galvanique du système

L’état mental du malade était à peu près tel que pendant les premiers jours qui suivirent son entrée dans mon service. Il existait une déchéance très-grande des facultés morales et intellectuelles. Au milieu de l’interrogatoire que je lui faisais subir pour vous raconter quelle était sa situation, à la date du 10 mai, il fut pris tout à coup et sans aucune cause de sanglots spasmodiques avec expirations saccadée? et pleurs abondants ; puis quelques instants après il se mit à rire. La perception se fait lentement. Il comprend une partie de ce qu’on lui dit, balbutie le nom de certains objets, répète tant bien que mal quelques-uns des mots qu’il entend, mais voilà

tout. La volonté, très-affaiblie, ne se manifeste avec énergie pour rien, et quand elle commande vous avez vu combien imparfaitement elle est obéie par les muscles de la langue, des lèvres, des extrémités, etc.

Il n’existe pas de maux de tête diurnes ni nocturnes ; le sommeil est assez bon. Je n’ai constaté à aucun moment un phénomène quelconque d’excitation musculaire ou intellectuelle.

Aucun changement en bien ou en mal ne s’est produit et ne paraît devoir se produire.

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