EN PRISON
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— Si le lecteur s'en souvient, nous avons laissé Ralph dormant de tout son cœur dans un creux de rocher sur le bord du lac.
Après un sommeil dont il ne pouvait préciser la durée, il fut réveillé par la marche cauteleuse d'un Indien qui cherchait sa route dans les ténèbres.
Ralph se leva, prépara ses armes, et sortit avec
la plus grande circonspection. Arrivé près du sentier, il entendit des voix et n'eût que le temps de se jeter à plat ventre dans un buisson ; deux hommes approchaient.
Il aperçut bientôt un Indien et un capitaine
Français. Ceux-ci s'arrêtèrent à côté de Téclai-
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reur : l'officier donna un ordre à l'Indien, et celui-ci retourna aussitôt en arrière.
Le militaire resté seul s'assit sur le gazon presque sous la main de Warren. C'était le moment d'agir, car l'Indien pouvait être de retour d'un moment à l'autre. Ralph saisit un de ses pistolets par le canon, et asséna un si terrible coup de crosse sur la tête du Français que celuici fut renversé sans connaissance .
Aussitôt l'éclaireur sauta sur lui, le dépouilla de son uniforme, s'en revêtit, l'affubla de ses propres habits, et le déposa dans un buisson écarté, après l'avoir soigneusement garotté des pieds à la tête.
Gela fait il se mit en route vers le camp, parfaitement déguisé sous son nouveau costume, car il était beau garçon, et les habits de l'officier lui allaient à ravir.
Mais, sur le sentier où il avait précédemment entendu parler, un qui-vive ? bien accentué l'arrêta court.
Heureusement pour lui, Ralph parlait supérieurement le Français qu'il avait appris au Canada. La façon dont il répondit : ami ! au factionnaire satisjit cpmplétement ce dernier qui, d'ail-
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leurs, se souvenait d'avoir vu passer l'officier.
— Sacrebleu! j'ai oublié le mot de passe ! fit l x Warren à l'oreille de la sentinelle. Dites-le moi
donc. Le soldat se mit à rire :
? — Payez-vous quelque chose, mon officier ?
\ I répliqua-t-il.
Il — Je n'ai rien sur moi que ce joujou là, ré-
;/ pondit Warren en plaçant un flacon d'eau-de-vie
I dans les mains du factionnaire : n'est-ce pas pi-
toyable de voir un bon soldat comme vous entièrement dépourvu de tout ce qui pourrait le réchauffer par une nuit aussi froide ?
Le mousquet du factionnaire alla se reposer mollement contre un jeune sapin; en même temps le fond du flacon s'éleva vers le ciel. Après avoir bu dévotement, le soldat fit. claquer sa langue d'un air de satisfaction. Il rendit la
bouteille avec un regard éloquent d'amitié !
— Nous y reviendrons, dit Ralph qui comprit le coup d'œil, lorsque vous m'aurez rappelé le mot d'ordre.
— Eh! vous le savez bien; c'est: Montcalm.
A présent, à mon tour ! fit le factionnaire en étendant la main vers la bienheureuse bouteille,
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Et le goulot entra de rechef en communication avec les lèvres du Français altéré.
— Faites-en votre profit, camarade, dit Ralph en s'éloignant, et faites bien vôtre faction. Des espions Anglais pourraient fort bien venir rôder par ici ; et il ne ferait pas bon pour vous être surpris par l'un d'eux. Ce sont de dangereux co<
quins«
— Ah î vous dites vrai ! capitaine Hubert ; je
me souviens de l'époque où nous étions à Louisbourg : un de ces vils espions Anglais me tomba dessus pendant que j'étais de faction à l'entrée de l'île. Il me lia bras et jambes et me fit rouler dans un fossé où je faillis étouffer. Pendant ce temps, le scélérat alla tranquillement examiner la batterie, puis il disparut ; on n'a jamais su comment ni par où.
— Avez -vous su son nom ?
— Certainement : nous l'appelons Warren ; les Indiens le nomment « Grand Élan. »
— Quelle espèce d'homme est-il ?
— A peu près de votre tournure, capitaine : un peu plus grand...
— Le reconnaîtriez- vous, si vous le voyiez?
— Ah! je le crois bien. Je le reconnaîtrais à sa
grosse tête chevelue, à sa voix rude ; ma foi, il porte joliment bien le mousquet et l'uniforme... car il m'avait pris mon harnachement, capitaine On dit qu'il est au fort, là bas.
— Certainement, il y est. Méfiez-vous et surveillez-hien. Encore une goutte, camarade.
— Franchement, j'aimerais assez avoir ce-charmant flacon pour compagnon : j'en ferai un vaillant usage, dit le soldat en haussant la voix.
— Faites ! gardez-le, mon ami ; mais soyez prudent, ne parlez pas si fort; autrement l'officier de garde voudra savoir ce que signifie ce bruit.
— Je croyais que vous étiez de garde, capitaine?...
— C'était vrai, il y a une demi-heure; mais j'ai été détaché en expédition. Actuellement l'officier de garde, c'est le capitaine... le capitaine... que la peste soit de lui ! voilà que j'ai oublié son nom. Enfin, n'importe ! il faut que je
m'en aille.
La conversation en resta là, et Warren s'éloigna en se dandinant comme un vrai mirliflor pendant que le factionnaire continuait l'entretien avec son flacon.
te te I I
Le hardi batteur d'estrade traversa sans encombre toutes les lignes de sentinelles, grâce au mot d'ordre qu'il avait si facilement conquis, et arriva dans l'intérieur du camp.
Là régnait une martiale activité ; tout le monde se préparait à la bataille. "Warren circula dans les groupes d'officiers et de soldats, s'approcha des feux de bivouac, et acquit ainsi une foule de renseignements précieux pour le guider dans
sa périlleuse expédition.
Son but dépassait lès limites de l'audace la plus
téméraire. Il voulait pénétrer jusqu'auprès du marquis de Montcalm et apprendre ses projets dé sa propre bouche.
Après avoir soigneusement vérifié s'il n'était point observé, il se mit à marcher d'un pas nonchalant , vers le point central du
camp.
Par deux fois il fut hélé par des officiers : mais il ne daigna pas faire attention à eux, et passa imperturbablement son chemin. L'un d'eux se retourna même fort en colère, disant à haute voix : « Ce sot de Hubert ! parceque le vieux » baron ( Montcalm ) a daigné le remarquer » favorablement , il se croit en droit de
« méconnaître honteusement ses camarades ! »
Mais le faux Hubert se garda bien de relever l'aigreur de cette sortie, et continua sa route toujours silencieux.
A force de recherches , et sans avoir trahi le moins du monde son dangereux incognito, Warren arriva jusqu'au quartier général, reconnaissahle au grand drapeau qui flottait sur la résidence du commandant en chef.
Il approcha d'une tente par derrière, au point de pouvoir toucher la toile de la main ; un bruit confus de voix partant de l'i ntérieur lui apprit qu'il y avait conseil d'officiers.
Aussitôt il se mit à rouler dans son esprit un plan pour arriver à voir et à entendre ce qui allait
se passer.
Mais, à proximité, se trouvait une autre tente qui, selon toute probabilité, étaitle logement particulier du marquis.
Ralph resta indécis entre les deux, ne sachant pour laquelle se décider. Dabord il chercha à les surveiller toutes deux : bientôt il reconnut l'imposibilité d'obtenir aucun résultat.
D'ailleurs le murmure du camp semblait aug- • menter ; un frisson traversa les os de Warren à
à la pensée qu'on pouvait le découvrir d'une seconde à l'autre.
En pareil cas, il était perdu. Mais il avait si souvent échappé à des périls inouïs qu'il s'était déshabitué non seulement de la peur mais
même de la prudence ; pour lui le mot danger ne signifiait rien.
Qu'aurait elle pensé si elle l'avait su dans l'autre même du lion ?... Il se laissa effleurer par
cette idée, juste le temps nécessaire pour en être exalté, ensuite il ne songea qu'à accomplir son impossible entreprise.
Avec son couteau il fit à l'étoile de la tente
une saignée semblable à la blessure de Mer-
cutio, "pas aussi profonde qu'un puits, pas aussi
* « large que la porte d'une église,» mais suffisante.
Par cette ouverture il pût très-bien voir dans l'intérieur : il tressaillit de joie en voyant qu'il
avait bien choisi.
Il y avait là environ une douzaine d'officiers
qu'il reconnût très-bien pour les avoir vus soit
sur les champs de bataille, soit dans les bivouacs
où il s'était souvent si audacieusement introduit.
Le marquis cle Mont;alm, le chef célèbre qui
menait si vaillamment cette gigantesque entre-
CËiL-DE^EU 1 ta
prise était là au milieu d'eux. Ce noble général , aux yeux superbes et fascinateurs, portait écrite sur son visage expressif la devise de son illustre ambition: il voulait < exalter au-dessus de tous les autres le nom de sa belle France, il voulait l'imposer, même au Nouveau -Monde. Il y avait aussi Morand, le bras droit de Montcaim ; de Sayre, Frontenac le jeune, et plusieurs
autres officiers moins marquants.
Dans diverses attitudes, gesticulant, parlant chacun à leur tour, ils étaient religieusement écoutés parle général qui savait tout le prix d'un bon avis.
Un plan d'Oswégo était déroulé sur la table ; chacun le consultait tour-à-tour, indiquait les po intsforts etfaibles, signalait les places favorables pour pointer ou établir les batteries.
— Où donc est Hubert de Lisle ? demanda tout à coup Montcalm en relevant la tête ; il a une carte topograpliique que je voudrais comparer avec celle-ci.
|î — Monseigneur, dit un officier, j'ai vu, il y a
environ une heure, Hubert traversant le camp en compagnie d'un Indien.
— Je sais, répliqua le général, c'est moi qui
l'ai envoyé. Mais ii devrait être de retour à présent, car, sa mission n'était pas longue ; elle consistait à traverser les lignes avec le chef Indien
Un-da-min, le mettre sur sa route et revenir.
— Il est revenu, monseigneur, dit un jeune officier que Ralph reconnut pour être un de ceux qu'il avait offensés en ne leur répondant pas : je l'ai aperçu tout à l'heure dans les environs de la tente ; mais comme j'ai cru qu'il venait ici et que d'ailleurs il n'a pas daigné faire attention à moi, j'ai respecté son silence. ',
— Vous devrez vous être trompé, répliqua Montcalm, je lui ai ordonné de revenir sur le' champ : Hubert obéit toujours. Êtes-vous bien sûr que ce fut lui ?
— Parfaitement, monseigneur. Il n'y a, dans l'armée, personne autre que lui et DuPerrier qui porte la croix de saint- Louis. Or, ce n'était pas Du Perrierquej'aivu, car il est plus petit de six pouces au moins qu'Hubert. Je suis tellement sûr de mon fait que je m'offre à aller le chercher, le trouver et l'amener devant vous.
— Allez : dit le Général.
Le jeune officier s'élança dehors si rapidement quil faillit se heurter contre Warren. Ge dernier se
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rangea adroitement, et réprima avec peine tin éclat de rire en songeant que l'objet de cette recherche était à un demi-mille de distance, garrotté, affiublé d'un costume de chasseur Indien, et moelleusement déposé dans un buisson d'où il ne pouvait pas sortir.
Pendant ce temps Montcalm regardait Morand et lui disait :
— Que pensez-vous de cela, Monsieur ?
— Que Hubert ou notre jeune ami Gaspard Du Bois ont un verre de Champagne de trop dans le
cerveau.
— C'est possible ; je me réjouirai s'il n'y a rien autre.
Mais, poursuivit Morand, renie Uons-nous à nos plans, Messieurs : —Que pensez- vous de cette batterie, général; faut-ily placer un ou deux canons?
— Ce serait bon ; mais le premier projet me sourit davantage. Ici, aj outa Montcalm en appuyant son doigt sur un autre point du plan, ici est la bonneplace. De là nous nous établirons en contre-batterie avec un succès énorme : nous commanderons tout le cours de la rivière, nous battrons le fort en brèche et nous rendrons impossible toute sortie sur ce côté. On pourra même
y joindre une seconde batterie. — Eli ! qu'est-ce cela ? Des Anglais ont-ils fait irruption dans le camp pour qu'il s'y fasse un tel tapage ?
Effectivement une rumeur extraordinaire s'était élevée aux avant-postes ; les hommes y couinaient dn centre du camp avec force cris et exclamations.
Tous les officiers désertèrent la tente pour courir prendre des informations. Seuls Montcalm, et Morand restèrent impassibles, attendant qu'il leur f Cit rendu compte.
La rumeur grossit rapidement et se rapprocha de la tente. Ralph, assez mal à son aise, s'était rangé de côté et regardait de tous ses yeux pour démêler de, quoi il s'agissait. Soudain, il aperçut un homme tête nue, revêtu d'habits hétéroclites, qui accourait en furieux. Quand il fut plus rapproché, il reconnut les traits de M. le capitaine Hubert de Lisle qu'il croyait bien et dûment empaqueté clans le coin où il l'avait laissé. Ralph s'était cruellement trompé.
Le capitaine Hubert était un homme énergique et de sang -froid. Il attendit assez longtemps pour être certain que-l'eclaireur ne reviendrait,
pas le tuer.
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Ensuite il se mit à se rouler comme il pût jusqu'au sentier, malgré cette confortable réflexion que la sentinelle, eu l'aperce vaut, le prendrait pour quelque Indien ennemi et ferait aussitôt feu sur lui.
L'entreprise était difficile : non-seulement les nœuds faits par Warren étaient d'une solidité inébranlable et n'avaient pas cédé d'une ligne , mais encore l'officier, bâillonné soigneusement avec une branche de pin, nepouvait ni prononcer
une parole, ni même proférer aucun son autre que des murmures inarticulés . De plus , les cordes lui entraient dans la peau- à chaque effort qu'il faisait . Mais la colère dont il était enflammé soutint son courage ; et il aurait
souffert le martyre pour arriver à se venger de l'insolent espion qui l'avait renversé , lié et bâillonné sans aucun scrupule.
A force de se débattre et de se rouler sur le sol, il parvint à s'approcher d'une pierre tranchante contre laquelle il eût la bonne idée de frotter ses liens pour les couper. Il réussit d'abord à rompre ceux qui retenaient son bâillon.
C'était déjà un premier succès ; il pouvait par-
1er : le premier usage qu'il fit de sa voix fut pour appeler la sentinelle.
— Jacques ! vociféra-t-il de toute la puissance de ses poumons.
— Au diable! répondit le factionnaire. Qui vive? .
— Ami ! avec le mot de passe!
— Avancez, ami ! et donnez le mot de consigne.
— Montcalm ! Mais je ne puis marcher; je suis
pieds et poings liés. Yenez par ici, Jacques, aidezmoi, y oms avez laissé entrer dans le camp un espion revêtu de mon uniforme.
— Ah ! par exemple ! il n'a pas eu besoin de ma permission ; il se l'est bien donnée tout seul. Mais ne vous débattez pas comme çà, capitaine;
si vous trépignez de la sorte, je ne pourrai jamais arriver à défaire ces nœuds : ah ! il s'y connaissait celui qui les a faits.
~. Goupe-les ! maraud ! coupe-les donc ! hurla le capitaine.
Lefactionna : re exécuta ce dernier ordre et les liens tombèrent. Aussitôt l' officier se releva avec un tel emportement qu'il faillit renverser -le pauvre Jacques qui resta là tout bouleversé. Du
oiîil-dk-feu no
JT
fi-
même bond, et sans prendre garde à ce qu'il y avait de bizarre et d'insuffisant dans son accoutrement, le capitaine, écumantde rage, se mit à courir droit vers la tente du Généralissime.
Il s'y précipita comme une trombe, insoucieux de la présence de tant d'officiers supérieurs, du
désordre de sa toilette et de ses mouvements. En réalité, pour quiconque ignorait l'énigme, le pauvre capitaine était risible ; il provoqua chez les jeunes officiers un accès d'hilarité que rien ne
pût contenir, pas même la présence sévère du grand marquis.
. Ralph lui-même, quoique passablement inquiet, ne put s'empêcher de sourire en voyant la ridicule tournure de son ex-adversaire. 11 était nutête, les cheveux tout ébouriffés ; la culotte de peau que Ralph lui avait octroyée remplissait plutôt un office de convenance que d'ornement, car elle était boutonnée à rebours : enfin, dans sa précipitation, le capitaine s'était mis à courir aussitôt que ses jambes avaient -été libres, oubliant que ses mains étaient encore liées derrière son dos.
Il y eilt dans la tente un moment de confusion inexprimable: les questions et les apostrophes
se croisèrent en tout sens. Montcalm se redressa
avec majesté.
— Que signifie tout cela, Hubert? dit-il d'une voix tonnante ; que signifie cette mascarade ?
— Cela veut dire, monseigneur, répliqua l'autre suffoqué de colère, cela veut dire que j'ai été indignement maltraité et mis dans l'état où vous me voyez.
L'espion recula d'un pas avec une grimace d'inquiétude. Il se voyait pris comme dans un piège, et cela par sa faute!... pourquoi n'avait-il pas solidement amarré le capitaine à un arbre?
Gomme il réfléchissait à sa situation perplexe, il entendit l'officier qui disait :
— Oui, monseigneur, j'ai, été demi-assommé, garotté, bâillonné!... Il doit y avoir dans le camp un espion revêtu de mes habits.
Le marquis, toujours imperturbable, coupa les courroies qui retenaient ses mains derrière le dos:
— Allons ! lui dit-il, expliquez -vous paisiblement.
Le capitaine se mit aussitôt à faire un récit en règle, interrompu çà et là par des interjections et des invectives à l'adresse de l'espion maudit.
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GEIL-DE-FIÎU 121
Montcalm n'attendit pas la lin du discours pour bondir hors de sa tente et donner des ordres précipités.
— Par ici ! capitaines du Roi 1 cria-t-il d'une voix vibrante, vite en marche pour fouiller le camp ! Qu'on double les postes \ qu'on ferme toutes les issues ! qu'on saisisse un étranger revêtu de noire uniforme. Peste ! ce serait joli, si nous souffrions chez nous de pareilles aventures.
Warren vit aussitôt le danger, mais sans trou-
ver aucun moyen d'y échapper. Il resta immobile, pensant avec raison que le lieu où il .était se trouvait le plus sûr, car personne ne pouvait soupçonner une telle audace, et venir le chercher sous la tente même du général.
Des torches s'allumaient partout dans le camp et dissipaient progressivement les ténèbres ; les soldats couraient ca et làxherchant dans les môin-
dres recoins.
Ralph comprit qu'il fallait prendre un parti, sans quoi sa position devenait critique. Il jeta un regard dans la tente à sa droite; il n'y avait personne. Seulement il remarqua un amas de cou-
vertures.
$, Il y courût avec l'intention de se cacher sous
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cet abri improvisé jusqu'à ce que le gros de la bagarre fût apaisé : malheureusement, dans
ri
l'ombre, il trébucha contre un chef Indien à moitié ivre qui cuvait son vin sur cette pile de couvertures.
Le Huron bondit comme un ressort, avec un cri sauvage, et, sans même savoir à qui il avait affaire, saisit Ralph à la gorge.
Mais sa promptitude téméraire eût de pénibles résultats pour lui ; Warren lui serra le cou dans ses mains d'acier et se mit à lui battre la tête contre le pieu de la tente. En un instant lesmenv bres du Huron retombèrent inanimés ; Ralph se releva et regarda autour de lui comme un lion aux abois.
Une besogne formidable s'offrait à lui, Les cris du Huron avaient été entendus ; des centaines de sauvages accouraient comme le vent,
Ralph tira son couteau, coupa une longue bande de la tente, s'en enveloppa et prit la fuite.
Les Français arrivaient d'un autre côté ; mais Ralph avait pris quelque avance et s'éloignait toujours sans être remarqué.
Il y eût parmi les poursuivants un moment d'hésitation lorsqu'il s'agi t d'entrer dans la tente,
car on se doutait bien qu'un homme aussi déterminé vendrait chèrement sa vie. Mais chacun resta stupéfait, en pénétrant dans ce lieu redouté, de n'y trouver gue l'Indien gisant sur le sol et l'empreinte des pas du fugitif.
Pendant ce temps, Ralph avait gagné l'autre extrémité du camp. Ceux qui le cherchaient ne savaient plis où courir, lorsque des hurlements qui s'élevèrent du quartier des Hurons leur servirent d'indications : bientôt les Indiens furent en pleine chasse.
Voici ce qui s'était passé. Warren, en passant sous la lueur de plusieurs torches, fut reconnu par un transfuge Anglais qui s'était acoquiné avec . les Hurons après avoir été pris par eux à Albany. Le vaurien donna l'alerte aux Hurons et les lança "\ sur lui.
£ Accablé par le nombre, "Warren se laissa pren-
dre et mener devant Montcalm, l Le grand marquis le regarda longtemps en si-
| lence, comme pour Tétudier. Depuis longtemps
} il connaissait de réputation le Grand -Élan, mais
|: il le voyait pour la première fois.
|^ — Nous ne nous sommes jamais rencontrés
% encore? lui dit-il.
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\U l\l$ DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
— Vous faîtes erreur, marquis; je vous ai déjà approché plusieurs fois.
— Où donc, s'il vous plaît?
— Oh ! souvent : une fois à Québec ; deux fois £ Montréal...,
— Vous êtes donc allé à Montréal.... ?
— Oui.
— Et à Québec?
— Oui, sir, plusieurs fois.
— En tout cas vous faites le métier d'espion?
— Je ne disputerai pas sur les mots, marquis : je vous dirai sans hésiter que je cherche à voir et à entendre le plus possible.
— Vous connaissez la peine qui vous attend ?
— Je crois la connaître.
— C'est la peine de mort !
— Je l'attends.
— Vous n'avez aucune crainte ?
— Nul homme ne peut dire, en vérité, qu'il reçoive volontiers la mort. Je suis philosophe et je supporte ce que je ne puis empêcher . Je regarderai, sans trembler, la mort venir à moi : mais vous ne me croiriez pas si je vous disais que je quitte la vie sans regrets.
— Pourquoi persisteriez- vous à soutenir une
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CËIL»DE»FEU 125
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cause perdue celle de l'Angleterre?.... venez donc servir mon prince ; le drapeau de la France est noble et généreux , nous ne laisserons pas un homme tel que vous sans faveurs et sans récompenses. "Vous en avez assez fait pour une nation ennemie de votre pays : quittez cette défroque d'espion qui vous rabaisse et venez à nous. Tout yotre passé sera oublié ; nous vous recevrons hospitalièremeni
— Monsieur le capitaine De Lisle m'en voudi'a longtemps, je crois , dit Ralph.
Montcalm sourit :
— Dois-je conclure de cette réponse que vous entrez dans nos rangs ?
— Non I s'écria Ralph d'une voiï tonnante ; mille fois non ! pour qui me prenez -vous donc,
orgueilleux Français ? Croyez qu'il puisse s'avilir
pour sauver sa vie, l'homme qui a longtemps, fidèlement et noblement servi une bonne cause ! oui, noblement !... je le dis ! car j'ai l'estime et l'amitié de grands et illustres cœurs. Vous regretterez ce que vous venez de me dire, sir ; car un homme de cœur ne propose pas des infamies !
-- Vous refusez ? dit Montcalm un peu décontenancé par cette réponse ; c'est bien : mon offre
était loyale. Une cour martiale s'assemblera ce soir pour vous juger et vous condamner. Vous
le voyez, votre sort est entre vos mains. — Qu'on l'emmène et qu'on fasse nonne garde sur lui. —
Monsieur, dit-il encore à Ralph, ayez la bonté de rendre à mon aide-de-camp De Lisle les habits que vous lui aviez empruntés.
— Entièrement à son service, répondit le prisonnier en lançant un regard de travers au héros déconfit de cette aventure ; je le prierai, en revanche, de vouloir bien me remettre le costume que je lui avais prêté pour la circonstance dont il s'agit.
— Canaille! grommela l'autre, comme je te tuerais , si tu n'étais pas prisonnier !
L'éclaireur fut emmené et soigneusement enchaîné sous une tente autour de laquelle on pladk double garde.
Resté seul dans sa prison, il s'enveloppa de sa couverture et se mit à réfléchir profondément sur sa situation. Il n'y avait plus aucune espérance d'évasion, Pour la première fois un amer découragement se répandit dans son àme : tout était iini. Il avait yu pour la dernière fois les traits chéris de Clara, il ne devait plus les revoir,
Çi
OËIL-DE-FEU 127
Songerait-elle lin peu à celui qui l'aimait, et qui, chargé de chaînes, attendait une mort nonteuse?
Pais, avec cette douce image de sa bien~aimée repassèrent dans son esprit les souvenirs affectionnés de son enfance et de sa jeunesse, Ils étaient tous morts, aussi, ceux qui avaient eu sa tendresse ; Sa mère, sa douce mère, d'ahord ; puis sa petite sœur ; enfin son courageux père, resté debout le dernier, au milieu du massacre, pour défendre le foyer et la famille , A travers le voile sanglant et sombre que la fureur Indienne avait tiré sur .son existence, il revit ces ombres chères qui l'attendaient dans un séjour meilleur . Peu à peu sa pensée se dégagea de ce misérable monde où le retenait le fil fragile de la vie ; il se sentit prêt à quitter la terre et désira s'élancer dans l'éternité où tout se retrouve dans le sein
de Dieu.
La nuit se passa en méditations fiévreuses, en désespoirs inutiles, en défaillances cruelles tempérées par des alternatives de résignation et de superbes dédains de la vie. Au matin, "Warren rêvait encore, la tête entre ses mains, assis sur la paille humide de sa prison : ses pensées étaient
' ." * -lis::.- ... ^^,'-V^ï." : . o- '^V . - ,.*» £ < L . , -■. .*- - ,. . . ft> * - *■ j -■ . ;
revenues à Clara, la iiancée veuvo, dont le voile blanc bg mariait à un linceul....
Tûut-à~coup un pas furtif comme celui d'un chat éveilla son attention. Il releva la tête et <> aperçut Ireton, son ancien et mortel ennemi.
Sur l'ignoble visage de ce dernier resplendissait une joie insultante : il ricana grossièrement lorsque les yeux de Ralph se dirigèrent sur lui.
Malgré .toutes ses pensées de résignation, Ralph ne pût réprimer un mouvement de colère en reconnaissant l'assassin, l'incendiaire de sa famille, qui venait pour insulter à ses derniers moments. Il voulut se lever brusquement: ses chaînes, un moment oubliées, le retinrent durement, avec un cliquetis de ferraille ; il retomba découragé .
Un atroce sourire erra sur la bouche du
sauvage.
— Le Grand-Élan saute bien, dit-il, mais cette fois il s'est élancé trop fort.
Ralph le regarda avec mépris sans répondre.
— Le Grand-Elan n'est plus aussi hardi, reprit Ireton d'un ton sarcastique, il a rampé comme un serpent sous l'herbe. Il s'est glissé jusqu'aux tentes des Français, et ceux-ci ne l'ont pas vu ;
rf^jM-ÉJ-l g T ■ I -**m^ ^^^^M-^^^M^^ rf-^V T -VI- W l-H. FF .^H- *™ ■— I ■ M «B-h^' ^H^H ^^^^— 1 *-^ .^^^^^> ■ M-^ ^br>
GEIL-DE-FEU 129
mais quand il s'est hasardé parmi les wigwams des Hurons et des Mohawks, leurs yeux perçants ont bien su découvrir le reptile.
Ralph garda un dédaigneux silence.
— Mon frère est-il chagrin? poursuivit le vindicatif sauvage; les fers des blancs meurtrissent-ils ses poignets ? Ce n'est pas la première fois qu'il est captif ; jusqu'ici il n'avait pas tremblé. Aujourd'hui il est comme un chien sous le fouet.
Ralph raidit ses poignets et lit craquer ses chaînes ; mais elles ne cédèrent pas. L'Indien poussa un méprisant éclat de rire :
— Mon frère a-t-il quelque message à envoyer au fort? Nous allons le prendre demain matin. Veut-il me confier quelque parole pour la « Rose sauvage » ? Elle est à moi, la « Rose sau-
vage » ! elle sera ma squaw ; elle fera cuire ma venaison ; elle embellira la hutte d'un guerrier Le sang de Warren bouillonna à cette dernière insulte : l'idée horrible de voir sa Clara au pouvoir de ce monstre lui donna des forces de géant. Promptes et terribles comme la foudre, ses mains chargées de chaînes s'élevèrent sur la tête de l'insolent provocateur, et s'abattirent avec
violence : Ireton tomba lourdement sur le sol,
rendant le sang par les narines et parles oreilles.
Un factionnaire entra, attiré par le bruit: il
trouva Ralph un pied posé sur la poitrine de
son ennemi et prêt a le frapper encore.
— Emportez ce corps, dit farouchement War-
ren, qu'il soit mort ou vivant, ou bien je vais l'achever.
— C'est un chef notable, dit le factionnaire, vous avez fait là un mauvais coup pour vous même. Ne lui faites plus rien, je vous prie, je vais appeler à l'aide.
Il sortit et laissa Warren seul avec Ireton.
L'exaltation du premier moment aurait pu pousser le prisonnier à frapper encore un ennemi par terre. Il s'assit tranquillement et contempla ce visage d'hyène sur lequel ruisselait le sang. L'espoir lui vint qu'Ireton était mort, et il eût un mouvement de joie indicible en songeant que ce monstre était enfin tombé sous sa main vengeresse.
Un dernier regard de Ralph s'arrêta sur le bras gauche mutilé du sauvage.
— Mon père ! ma Clara! murmura- t-il, je vous ai donc tous deux vengés !
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Au bout d'un instant, il examina cte nouveau
sa blessure et lui palpa le corps ; l'Indien fit un mouvement et gémit : le coup, quoique rude, n'avait donc pas été mortel.
Bientôt retentit la marche cadencée d'un détachement, et les militaires parurent sous la tente.
Montcalm y était avec une douzaine d'officiers, pour constater l'état d'Ireton .
Sans tourner les yeux vers le prisonnier, le général ordonna aux soldats d'emporter le corps, à l'ambulance sous la conduite d'un sergent.
Lorsque les hommes furent partis, il lança un seul coup d'ceil à Warren : ce dernier fut frappé de l'expression étrange et incompréhensible de ce regard.
Puis tout le monde sortit, et Warren resta seul
de nouveau.
Dans la matinée, il entendit la bataille s'engager, les volées de mousqueterie se croiser avec la canonnade. Ce bruit martial lui faisait bondir le cœur : une fois, oublieux de ses fers, il voulut s'élancer au dehors ; mais le factionnaire croisa la baïonnette en lui criant : « En arrière ; » et le
prisonnier revenant à la réalité alla retomber anéanti sur le sol humide.
Peu après, il se sentit- envahi par un abatteméat invincible, et bientôt il s'endormit profondément.
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