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LE SIEGE

Le major Bowen avait de van dé à voir Ralph ; on s'en souvient.

— C'est votre ami, dites- vous ? avait demandé Monlcalm.

— Oui, et un ami bien cher. C'est le fiancé de ma fille.

— Avez- vous un message d'elle pour lui ?

— Non, elle ne le sait même pas prisonnier.

— Je suis vrai ment peiné pour elle et pour vous.

— Pourquoi , sir ?

— Parce qu'il doit mourir demain.

Sitôt ! qu'a t-il donc fait?

— Je ne vous cacherai rien, major; vous êtes assez vieux soldat pour me comprendre. Ce

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jeune homme s'est introduit en espion dans mon camp, après avoir presque tué, un de mes officiers, un de mes aides- de-camp, l'avoir jeté pieds et poings liés, dans un buisson et lui avoir emprunté son uniforme. Il a surpris le mot d'ordre, je ne sais comment, et il a parcouru le camp à * son bon plaisir ; je n'ai jamais entendu parler d'une audace pareille. Mais il y a mieux ! venez voir.

Le major se laissa conduire par Montcalm jusqu'à l'autre bout de la tente : là, le marquis passa son doigt dans une incision toute fraîche.

— Vous voyez cela?

Le major fit un signe afïirmatif.

— Eh ! bien c'est l'oeuvre de votre protégé ; il a eu l'audace de faire là cette boutonnière pour nous inspecter en plein conseil, au moment où nous traitions la question de l'assaut. Est-ce là de l'espionnage? dites! et ne môrite-t-il pas la mort ?

Le pauvre major se détourna avec un soupir.

Il savait trop bien que les règles implacables de la discipline militaire exigeaient ce sacrifice, et que Ralph était perdu à moins d'une évasion

inespérée.

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— Je conviens, reprit Montcalm, que c'est malheureux ; mais il n'y a pas moyen de faire autrement. C'est un vaillant homme, fidèle à son pays. Je vous avouerai même, mon cher major, que je lui ai offert une commission d'officier parmi nous, s'il voulait virer de bord; le brave garçon m'a orgueilleusement refusé .

— Oh ! sir, vous l'auriez trop méprisé , s'il eût accepté : vous ne connaissez pas cet homme, sans quoi vous ne l'auriez pas offensé par une semblable proposition. Je m'étonne qu'il ne veus

ait pas jeté ses fers au visage.

— Yous êtes un brave et loyal soldat, major Bo-

wen,je serai franc avec vous : un renégat est méprisé par tous leshommes, et je n'hésite pas à dire que je n'aurais eu pour lui aucune considération, tout en utilisant ses services. —Mais, parlant de fers,,savez-vous bien qu'il est un peu trop libre

dans l'usage qu'il en fait. Hier un de mes Mohawks, nommé ïreton, est entré dans sa prison pour lui parler : au bout de dix minutes le factionnaire crie à la garde, annonçant que le Grand-Élan vient de tuer le sauvage avec ses menottes. J'y cours et je trouve l'Indien étendu au milieu de la tente dans une mare de sang,

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136 LES DttAMES DU NOUVEAU-MONDE

aux pieds de l'espion qui le regardait dédaigneusement. A quoi, diable, pense- t-il donc en se permettant de semblables facéties? Les Indiens sont enragés contre lui; si leur chef meurt, ils voudront le mettre à mort par le feu.

— Sûrement vous ne tolérerez pas une pareille horreur ?

— Je serai bien embarrassé... Je traînerai l'affaire en longueur autant que possible, pour les amener à y renoncer. Mais la moitié de mes

forces, comme vous le voyez, est composée de sauvages; si je leur oppose un refus, ils m'abandon : neront. D'ailleurs, ce sont eux qui l'ont pris dans eur propre camp, et, en réalité, je n'avais aucun droit sur lui dès le début. Ce sont les hommes d'Ire ton qui l'ont capturé ; s'ils me le demandent, et si je le leur refuse, ils me planteront là à la première occasion.

— Ah ! monsieur le marquis !...

— Je vous affirme que je ferai tout mon pos-

ri

sible: mais je vois la chose étrangement difficile. Si leMohawkrevient à la vie, comme je lepense, il

tiendra, en furieux qu'il est, à faire l'exécution lui-même. Je savais déjà qu'ils voulaient récla-

mer l'espion pour leur compte ; maintenant ce

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sera bien pis. Cet imbécile d'Ireton, aura sans doute voulu s'assurer de la présence du prisonnier : il aura voulu profiter de cette occasion pour lui dire quelque insolence à la mode Indienne : il a tiré un beau profit de cette visite ! Mais, venez, je vais vous conduire auprès du prisonnier.

Tous deux traversèrent le camp. On y voyait peu de Français, car la plus grande partie des soldats étaient sur les bords de la rivière ou sur ceux du lac occupés à compléter l'installation des batteries.

La tente -prison était silencieuse ; cinq factionnaires à mines rébarbatives la gardaient : ils pré-

sentèrent les armes au grand marquis pendant qu'il entrait avec le major.

Ils trouvèrent Ralph endormi, dans une pose noble et gracieuse qui faisait ressortir sa mâle et harmonieuse beauté.

Montcalm le montra d'un geste admiratif en

murmurant :

. — Voilage plus bel .homme que j'aie vu.

Le léger bruit produit par, rentrée des visiteurs éveilla Ralph. ,11 sauta debout et tendit les

mains au major. Le brave et digne ofïïcier serra dans ses bras celui qu'il avait destiné à être le

soutien de sa veillesse ; il voulut lui parler, mais les larmes lui coupèrent la voix.

Le marquis se sentit le cœur serré, et, pour se soustraire à cette émotion contagieuse que lui défendait un impérieux devoir, il sortit précipitamment de la tente et se promena au-dehors avec agitation.

Les deux amis s'assirent à côté l'un de l'autre; Ralph appuya sa tête fatiguée sur l'épaule de celui qui était pour lui plus qu'un père, et lui confia de tendres messages pour celle qu'il aimait et qu'il ne devait plus revoir.

Le pauvre captif avait perdu tout espoir de revoir un ami, de pouvoir adresser à Clara ses derniers adieux : il se sentit plus fort pour quitter la vie, il était presque joyeux.

IL plaça dans les mains du major, qui pleurait comme un enfant, une petite médaille, doux présent d'une sainte affection, heureux souvenir qu'il avait gardé à travers les batailles et les tempêtes comme un talisman chéri .

— En la lui rendant, ajouta Ralpn, dites lui

bien que c'est maintenant pour elle un souvenir de moi, un gage de ma tendresse profonde, inaltérable jusqu'à la mort.

Leur douloureux entretien se prolongea ainsi, sans qu'ils prissent garde au temps qui s'écoulait, lorsqu'ils entendirent un tumulte soudain hors de la tente et la voix vibrante de Montcalm qui criait :

— Arrière, coquins! ou je vous fouaille comme des chiens !

Le major bondit hors de la tente, et vit un spectacle qu'il se rappela jusqu'à sa mort. Une centaine d'Indiens, peints de couleurs sombres,

entouraient le général français qui, avec son epee nue, leur barrait le passage.

L'apparition de l'uniforme anglais fut salué par un rauque concert de hurlements. Il n'était pas difficile de deviner l'objet de ce rassemblement : c'était une meute venant à la curée. Le major tira aussi son épée et vint se placer à côté du marquis.

Ralph s'avança jusque sur le seuil de la tente au milieu du cliquetis de ses chaînes : d'un coup d'oeil il reconnut la bande ; c'étaient les hommes d'Ireton, qu'il avait combattus et sabrés en vingt circonstances.

La vigoureuse attitude des officiers et des hommes de garde fit faire ua mouvement de

halle. Un chef Mohawk s'avança vers Montcalm; mais celui-ci l'apostropha sévèrement :

— Que faites-vous ici, Gasco ? que signifient ces clameurs autour d'une tente où se trouve le prisonnier ?

— Que mon père ne s'irrite pas contre ses amis, répliqua l'Indien: Gasco a. été souvent sur le sentier de guerre et a reçu bien des blessures pour le a Grand Père. » Il agira encore de même. Mais ce prisonnier est à nous, nous le voulons.

— Comment est- il à vous ?

— Mon père a donc oublié?... Ne se souvient-il pas que les braves d'Ireton ont poursuivi le « Grand-Élan » sur les rives du lac ? A la nuit, il s'est glissé comme un serpent jusqu'au grand wigwam. Là, il a entendu les paroles de mon père et de ses chefs ; mais ils n'ont pu le voir. Alors il est venu parmi les Indiens qui l'ont saisi et l'ont amené, à notre père pour qu'il l'interrogeât et le jugeât d'après ses lois.

— Tout s'est passé ainsi, répliqua Montcalm d'un ton tranchant ; il a été interrogé, jugé coupable, et condamné à mort pour demain matin : que voulez- vous de plus ?

— Que mon père ne s'échauffe pas ainsi contre

ri

ses amis, reprit le rusé sauvage qui était une sorte d'orateur parmi les siens ; qu'il ne s'irrite pas contre ses vrais amis ; qu'il écoute encore un peu. Nous avions consenti à ce qu'il fut jugé suivant votre loi ; nous avions oublié qu'il avait tué plusieurs de nos frères, et nous avions dit : « qu'il meure sous les balles. » Mais, au dernier soleil, il a encore répandu de notre sang : notre chef est étendu mourant, il est tombé sous les coups du Grand-Élan. Maintenant il nous faut

cet homme pour que nous le fassions périr dans le feu.

Le major Bowen lança au marquis un regard terrifié : celui-ci paraissait ébranlé et hésitant sur le parti à prendre.

— Si je vous le refuse, dit Montcalm, que fe-

rez-vous ?

— Les Indiens cesseront de combattre pour leur « Grand Père » si justice ne leur est pas rendue. Que mon père ne pense pas mal de ma réponse.

Le marquis le regarda et inclina la tête :

— Mes frères, répondit-il, ont fait connaître

leur pensée : leur chef est en danger de mort ;

vous dites vrai, le prisonnier est vôtre, je ne puis

vous le refuser. Maislreton ne " sera-t-il pas mé -> content de n'avoir pu assister à la mort de son ennemi ?

Les Indiens se regardèrent décontenancés; ils n'avaient pas songé à cette dernière hypothèse ; et maintenant ils redoutaient la colère d'Ireton bien plus encore que celle de Montcalm.

— Mon père a raison, dit enfin Gasco ; nous allons le renfermer dans nos wigwams jusqu'à c e que Ireton soit sorti de la mort : ensuite nous allumerons son bûcher..

— Monsieur le marquis! s'écria Bowen, feriezvous une pareille chose ?

— J'y suis contraint, répliqua le général ; vous voyez quelles violences ils étaient disposés àmettre en œuvre. %

Le major rentra dans la tente où Ralph se té • nait appuyé contre un poteau. Il l'embrassa avec une sorte de fureur désespérée et se recula dans un coin pour faire place à Montcalm.

Ce dernier fit enlever les fers qui liaient les pieds de Ralph et le laibsa saisir par les Mohîtwks .

Le major donna une dernière et silencieuse poignée de main à son jeune ami qui s'éloigna

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d'un pas égal et fier avec ses bourreaux sauvages.

Les yeux de l'officier anglais se rencontrèrent avec ceux de Montcalm. Ce dernier y lut sans doute une expression d'horreur, d'angoisse et d'exécration, car il balbutia à voix basse :

— C'est en effet une triste affaire !

Le major ne répondit rien.

— Yous me blâmez sévèrement, insista Montcalm, et pourtant je fais là une chose juste. Pourriez- vous me démontrer qu'il m'eût été possible de faire autrement ? «

— Je n'ai rien à dire, repartit le major ; permettez-moi de retourner au fort.

— Gomme vous voudrez, dit Montcalm avec agitation : avant de partir veuillez vous charger d'un message pour votre commandant. Dites -lui, que cinq minutes après votre retour, mes batteries ouvriront leur feu contre le fort. Et je vous le répète, dans le cas où votre place serait prise d'assaut, je ne me charge pas de retenir mes Indiens.

— Je ne le vois que trop. Du reste le même destin nous serait réservé en cas de capitulation. Youlez-vous que ce j eune capitaine revienne avec

moi ? il vous apportera la réponse définitive du colonel.

— Ce n'est pas nécessaire : en cas de capitulation vous arborerez le drapeau blanc sur votre bastion du sud.. Je vais maintenant vous recon-

duire.

Tous deux s'acheminèrent silencieusement vers

la lisière des bois le major portait roulé sous son

bras le drapeau de parlementaire, car la compa-

gaie du généralissime était la meilleure des sauvegardes.

Puis ils se quittèrent avec un froid salut ; le major n'avait pu se décider à serrer la main de l'homme qui venait de livrer à une mort horrible son plus cher ami .

Le commandant anglais attendait son messager à la porte du fort. Tout fut refermé aussitôt qu'il fut rentré.

— Mon colonel, dit le major en réponse à un regard interrogateur, vous avez cinq minutes pour hisser le drapeau blanc si vous voulez capituler ; sinon, tenez vous prêt, le feu va commencer.

— Je n'arborerai aucun autre drapeau que celui de la vieille Angleterre. Quelles sont nos c ancés?

GËIL-DE-FEU H5

— Vraiment minimes. Montcalm a cinq mille hommes.

— Quoi de nouveau pour Ralph ?

— Il est aux mains des Indiens qui lui préparent un bûcher. — Avez- vous dit à Clara?...

Le commandant secoua la tête :

— J'y vais, moi, dit le malheureux père ; bientôt je serai de retour, prêt à mon devoir.

La jeune fille était à une fenêtre, la tête ensevelie dans ses mains : quand elle se releva, à l'approche de son père, celui-ci fut consterné : un siècle d'angoisses avait passé sur son beau et pâle visage.

— Père ! dit-elle en tombant entre ses bras, dites-moi tout ; cène sera pas plus cruel que mes craintes.

Le major s'assit auprès d'elle, et, la soutenant d'une main, lui remit le funèbre message de Ralph ; ensuite il lui fit le douloureux récit. Clara l'écouta, silencieuse et glacée, laissant couler quelques chaudes larmes sur ses joues et comprimant ses sangiuts. Quand son père cessa de parler, elle demeura silencieuse, mais ses lèvres tremblantes murmuraient une prière pour celui qui ail ait mour i r .

Au même, instant, de formidables détonations ébranlèrent l'atmosphère, la bataille commençait. Le major déposa hâtivement sa fil le dans une salle basse à l'épreuve de la bombe et courut aux fortifications.

En arrivant, il se pencha au- dehors d'une embrasure pour regarder : à peine sa tête avait- elle apparu qu'une balle siffla à ses oreilles.

— Prenez garde ! major, dit le lieutenant qui était à côté de lui ; cette batterie là-bas va nous jouer quelque vilain tour. Ah ! si nous pouvions la faire taire !

Gomme le jeune officier parlait encore, une pièce française justifia sa prophétie: un nuage de

fumée en sortit et livra passage à un boulet de vingt-quatre: le lourd projectile donna en plein sur l'affût de la pièce anglaise, la jeta à dix pas en arrière et fit jaillir en tout sens une pluie d'éclats de bois fracassés.

— Malédiction sur eux ! s'écria Bowen : Ils m'ont mis hors de service ma meilleure pièce.

— Et vous aussi, mon officier, vous avez failli être mis hors de service, répliqua le sergent Irlandais, le saisissant par son habit et le tirant à Técart.

. Au même instant, un boulet siffla sur leurs

têtes.

— Pardonnez-moi, major, si je vous manque

de respect, poursuivit le sous-officier, mais je ne puis faire autrement pour vous soustraire au danger. Veuillez donc vous retirer en arrière.

— Vous êtes trop soucieux de moi, sergent, dit. le major avec tristesse ; . laissez-moi, je vous prie, libre de me risquer à ma fantaisie.

— Je sais bien ce qui vous désole, cher major; nous sommes tous de mal en pis . Voilà Ralph, le pauvre garçon, qui est perdu: cela a été un rude coup pour nous tous ; pour miss Clara, surtout, hélas! la pauvre enfant. Mais que deviendra-t-elle

si nous lui manquons tous a la fois?... Vous le premier, major? Ne faut-il pas vous conserver pour elle ?

Bowen le regarda fixement :

— Vous avez raison, mon ami, dit-il : Je pren-

drai soin de moi, à cause d'elle. . . Vos paroles me font du bien.

— Retirez- vous donc des embrasures, je vous en prie .

— Je serai prudent, mais je veux pointer cette pièce. Attention !

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Un boulet de vingt-quatre passa de nouveau sur leurs têtes, et s'enfonça dans la façade d'un

quartier.

— La gar gousse y ost-elle ? cria le major en pointant sa pièce sur la batterie française ; relevez le point de mire ! tout va bien ! feu !

Le coup partit ; le major eût la satisfaction de voir un nuage de poussière tourbillonner dans la batterie ennemie, pendant que les Indiens s'enfuyaient avec des hurlements de terreur.

— Envoyons une boîte de miti aille dans ces buissons là-bas , dit une voix ferme à côté du

major.

Celui- ci se retourna vivement, et aperçut le colonel qui venait de faire amener un obusier et un caisson rempli de projectiles.

L'ordre fut exécuté sur le champ.

— Bon! bon ! major ; dit le commandant en se frottant les mains avec joie:. .Vous avez touché le but du premier coup.

En effet, à la première volée de mitraille, des éclaireurs qui s'abritaient sous les feuillages, se levèrent avec de grands cris et s'enfuirent, semant sur leur route des morts et des blessés. Une seconde décharge acheva leur déroute.

Parmi les plus effrayés et les plus ardents à , fuir se trouvaient les Indiens. Ces gens là ne peuvent soutenir le bruit du canon, pas plus qu'une charge à la baïonnette en rase campagne.' Rien au monde ne saurait les faire tenir en face de la mitraille.

Les boulets et les bombes commencèrent à pleuvoir comme une grêle du camp français.

A ces détonations formidables se mêla tout-àcoup un pétillement sec et un menu sifflement

qui attirèrent sur le major l'attention de son

iidèle sergent Irlandais.

Au moment où Bowcn relevait la tête, après avoir pointé un canon, une balle enleva son épaulette et effleura l'épaule, puis s'enfonça dans le sol.

Cette direction, qui semblait indiquer que les balles pleuvaient du ciel, n'était pas nature.re. L'Irlandais cherchait partout des yeux peur se l'expliquer.

Ut-ta-vvan lui toucha le bras en indiquant un haut sapin isolé dont la tête dominait les créneaux. Un Huron, peint de toutes couleurs, s'y était installe, et, de là, fusillait à l'aise les Anglais,

— Ha! ha! mon garçon! tu es la? —s'écria le sergent ; tiens bon , je vais m'occuper de toi.

Lé sauvage se croyait à l'abri derrière le tronc de son arbre : mais il avait compté sans l'obusier.

Avec une force et une rapidité merveilleuses, le sergent manœuvra la pièce à lui seul, la pointa, la chargea et y mit le feu.

L'effet du coup fut foudroyant ; l'arbre, dénudé de ses branches comme par un tourbillon , chancela sur sa tige hachée, fracassée, et s'abattit bruyamment sur le sol, entraînant dans sa chute les lambeaux sanglants du corps qui s'y cramponnait. Le Huron poussa un hurlement épouvantable qui glaça d'horreur tous les assistants^ et tomba sur le sol où il arriva' mort.

Ge terrible spectacle enflamma tous les Indiens de fureur : ils devinrent altérés de ven~

geance

L'ouragan de feu, de fer et de plomb s'abattit avec une nouvelle violence sur le fort, démantelant ses créneaux, brisant ses affûts, décimant la petite garnison.

CEÏL-DE-FEU I5t

Néanmoins les soldats Anglais, avec ce flegme inébranlable qui les caractérise,opposèrent à l'attaque la plus héroïque résistance et tinrent bon jusqu'à la nuit.

Lorsque les ténèbres eurent rendu la canonnade impossible, le major, avec un détachement d'hommes choisis, entreprit l'expédition la plus périlleuse qu'on pût rêver. Il ne tentait rien

moins que d'enclouer la batterie du bord de la rivière, qui causait ' au fort le plus grand dommage et menaçait d'ouvrir une large brèche dans les remparts.

Au moment propice on disposa tout pour opérer une fausse sortie destinée à faire diversion. Deux bataillons de tirailleurs sortirent par la grande porte, et chargèrent vigoureusement dans la direction de la batterie du lac.

Les Français ne se laissèrent pas surprcndre ; ils furent aussitôt sur pied, et une nuée de leurs éclaireurs entoura le front des Anglais.

Bientôt les assiégés entendirent d'autres troupes venant comme renfort du camp Fran-

cais et Rétablissant en embuscade. Aussitôt les

premiers corps engagés firent mine de battre en retraite, pour attirer les Anglais dans le piège.

Mais ceux-ci avaient déjà éventé la ruse; ils se maintinrent dans les glacis, avançant, reculant, escarmouchant, tenant les Français en haleine, pendant que le major Bowen tentait sa dangereuse entreprise.

Escorté de trente hommes u'élite, cet officier s'embarqua sur un bateau plat qu'il trouva sur le rivage. L'Onondaga faisait partie de l'expédition.

On coula doucement le long des rives, sous l'abri des épais buissons qui bordaient la rivière, et on arriva sans fâcheuse rencontre vis-à-vis de la terrible batterie.

Tout y était sombre et silencieux, les gardiens dormaient sans doute; le 'moment ne pouvait être mieux choisi. Chaque Anglais avait, outre ses armes, un marteau et des clous. Enclouer d'abord quand même, au risque de se faire bâcher sur place, se défendre ensuite ; tells était

la consigne.

La petite troupe aborda sans bruit, pistolets aux poings, poignards aux dents, yeux et oreilles aux aguets.

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